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Homélies

Homélies 2020

20-09-20 / 25e Dimanche du temps ordinaire   (Frère Bruno-Marie)

25e Dimanche du temps ordinaire

(Frère Bruno-Marie)



HOMÉLIE


Mes frères,

Il y avait autrefois dans un pays lointain, un vieil abbé dont le monastère regorgeait de moines. Et pour cause, ce vieil abbé dont on ne comptait plus les ans, acceptait tous ceux qui venaient frapper à sa porte.

Non seulement il acceptait tous ceux qui frappaient à sa porte, mais il avait encore des agents recruteurs qui passaient d’école en école pour recruter tous les jeunes qu’ils croyaient aptes à travailler à la vigne. Pour ces ouvriers de la première heure, comme il se plaisait à les appeler, le vieil abbé avait fait construire un logis à part, le juvénat où sous la conduite d’un ancien craignant Dieu, ces jeunes ados à peine sortis de l’enfance s’exerçaient aux ‘instruments des bonnes œuvres’ pour pouvoir plus tard travailler efficacement à la vigne du Seigneur.


Les ouvriers de la deuxième heure, quant à eux, étaient ceux qui se présentaient dans la vingtaine et la trentaine. Pour travailler à la vigne, ils avaient tout quitté: maison, père, mère, frères, soeurs, femme et enfants. Conscient de leur sacrifice, le vieil abbé les recevait avec joie sans son noviciat en leur promettant le centuple dès ici-bas et la vie éternelle dans le monde à venir.


Les ouvriers de la troisième heure arrivaient pour leur part vers les midis, c’est-à-dire au milieu de la vie. C’étaient des hommes mûrs, dans la force de l’âge qui aimaient à dire qu’ils avaient connu, eux, la vie dans le « vrai monde ». A ceux-là le vieil abbé disait: « Venez vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et vous trouverez à ma vigne le repos pour vos âmes ». 


Il y avait encore les ouvriers de la quatrième heure. C’était pour la plupart des hommes à la retraite. Certains d’entre eux avaient été mariés, avaient eu des enfants et même des petits enfants. Le vieil abbé les recevait eux aussi à bras ouverts en leur disant: « Venez les bénis de mon Père et recevez vous aussi l’héritage promis à ceux qui travaillent à la vigne ».


Enfin, au grand désespoir de l’infirmier, il y avait aussi les ouvriers de la cinquième heure. C’étaient presque tous des moribonds qui arrivaient parfois au monastère en fauteuils roulants ou pire encore couchés sur des civières. En les regardant arriver, le vieil abbé se disait: « Ils ne pourront certainement pas travailler comme des Marthe, mais ils pourront au moins prier comme des Marie».

Tous ces moines, il va s’en dire, aimaient leur abbé d’un amour humble et sincère, comme le demande la Règle. Mais ce qu’ils ne savaient pas c’est que leur vieil abbé non seulement tenait la place du Christ au milieu d’eux, mais qu’il était le Christ lui-même . C’est ce qui explique qu’un jour il déclara au chapitre qu’il avait décidé de donner à tous les moines sans exception, quelque soit la date de leur entrée au monastère, le grand don de la vie éternelle qu’Il leur avait acquis au prix de son sang.


Les ouvriers de la cinquième heure n’en revenaient pas. Ils pleuraient de joie. Imaginez: Recevoir un si grand don pour si peu de travail.


Quant aux ouvriers de la quatrième heure ne se plaignaient pas non plus. 

La vie éternelle, c’était plus qu’ ils n’osaient espérer. D’autant plus qu’en s’embauchant à la vigne du Seigneur, ils avaient non seulement échappé à l’isolement du troisième âge, mais de plus, ils avaient trouvé une communauté accueillante et fraternelle. Ils s’estimaient donc plus que comblés.


La nouvelle fut cependant moins bien accueillie par les ouvriers de la troisième. Quand ils recevraient l’héritage promis, cela ferait déjà trente ou même quarante ans qu’ils auront travaillé à la vigne. Cela ne méritait-il pas un petit bonus en viande grasse et en vin capiteux dans le royaume des cieux. Le vieil abbé sourit à cette requête bien humaine et leur dit tendrement: « Si vous aviez trouvé dans le monde ce que vous cherchiez, vous y seriez restés, n’est-ce pas? C’est donc en travaillant à ma vigne que vous avez trouvé le repos que vous cherchiez pour vos âme!. Ce repos sera vôtre pour l’éternité. Cela ne vaut-il pas plus qu’un plat de viande grasse et qu’une hémine de vin capiteux?


Quand arriva le tour des ouvriers de la deuxième heure, le mécontentement avait durci tous les visages. Comme les apôtres, ils avaient tout quitté pour travailler à la vigne: maison, père, mère, frères, soeurs, femme et enfants. Leur sacrifice n’était-il pas plus grand que celui de tous ces vieux qui avaient déjà profité de tout cela avant d’entrer?


« C’est vrai, reconnut le vieil abbé. Mais regardez tout ce que vous avez déjà reçu au point de vue matériel, intellectuel et spirituel depuis votre entrée au monastère. Très peu d’entre vous auraient pu s’offrir tout cela s’il était resté dans le monde. N’est-ce pas là le centuple que je vous avais promis. Quant à la vie éternelle n’étiez-vous pas d’accord avec moi pour qu’elle soit votre récompense dans le monde à venir? Que votre regard ne soit donc pas mauvais parce que je suis bon. Soyez sans crainte, vous ne serez pas en reste. Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, voilà ce que j’ai préparé pour vous tous qui avez travaillé à ma vigne.


Quand arriva le tour des ouvriers de la première heure, la colère était à son comble. « Depuis notre enfance, lui lancèrent-ils, nous avons observé tous tes commandements. Toute notre vie nous avons supporté le poids du jour et la chaleur en pratiquant les instruments des bonnes oeuvres. Ne mériterions nous pas, comme le désiraient les fils de Zébédée, de siéger à ta droite et à ta gauche dans ton royaume?» 


Le vieil abbé posa son regard sur eux et les aima. « Mes chers enfants, leur dit-il, « Vous avez toujours été avec Moi. Je vous ai tout donné et tout pardonné. Tout ce qui est à moi est à vous. Que voulez-vous de plus? Être Dieu à ma place. Ce serait le commencement de votre malheur. 

Regardez ces frères que vous jalouser. Plusieurs d’entre eux ont beaucoup souffert dans le monde avant d’entrer. Certains même étaient morts et sont revenus à la vie. Ne fallait-il pas se réjouir? Ne soyez donc pas tristes, Entrez dans la joie de votre Maître et votre joie sera parfaite.


C’est ainsi mes frères qu’au paradis les derniers seront les premiers et les premiers derniers, C’est-à-dire tous égaux. 


21-09-20 / Saint Matthieu   (Dom André)

Saint Matthieu

(Dom André, Abbé)



HOMÉLIE


Mes frères,

Matthieu était collecteur d’impôts à Capharnaüm, ville où Jésus résidait souvent dans la maison de Pierre. Avec Matthieu, Jésus accueille dans le groupe de ses proches un homme considéré parmi les gens de son temps comme une personne à éviter. Il manipulait de l’argent ce qui le rendait impur aux yeux des gens et il collaborait en plus avec une autorité étrangère dont les impôts étaient établis de manière arbitraire, injuste et pénible pour le peuple et les pauvres. Matthieu, dans l’opinion populaire, était donc perçu comme quelqu’un d’injuste, de voleur, de traitre, un publicain, bref quelqu’un de peu recommandable, en tout cas loin d’être extraordinaire. Pourtant Jésus, qui n’exclut personne de son amitié, va même le choisir pour être avec lui, pour devenir l’un des douze apôtres. Et quand les gens critiquent sa présence à la table de Matthieu, Jésus leur dit qu’il n’est pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Avec Matthieu, Jésus nous met devant un vrai paradoxe : celui qui est apparemment le plus éloigné de la sainteté, celui qui fait un travail moins qu’ordinaire et qui est souvent détesté de tous à cause de son travail, va finir par laisser voir dans son existence de disciple et d’apôtre les effets incroyables de la miséricorde et de l’amour de Dieu. Saint Paul le dira aux Corinthiens (1 Co 1,26-30) : Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu… Ce qui est folie dans le monde, ce qui est faible, vil, méprisé, ce qui n’est rien… Dieu l’a choisi. Chacun dans son cœur sait très bien qui il est devant Dieu… et pourtant ce sont des hommes comme Matthieu, des hommes comme nous que le Christ appelle à le suivre.


Pour saint Benoît (RB 5), « le premier degré d’humilité c’est l’obéissance immédiate. Aucun délai dans l’exécution. Lâchant aussitôt ce qui les intéresse, sans souci de leur volonté propre, laissant là inachevé ce qu’ils faisaient, ils suivent aussitôt d’un pas allègre, la voix » de celui qui les appelle. Jésus n’a pourtant dit que deux mots : Suis-moi. Deux mots qui ont dû surprendre Matthieu et en même temps peut-être, sans doute, le libérer, deux mots pleins d’amour et porteur d’une vie nouvelle encore inconnue. Suis-moi. Et Matthieu s’est levé (comme déjà transformé par cet appel personnel) et il s’est mis à suivre Jésus. Voilà un très bel exemple de la liberté que donne l’attachement à Jésus : tout le reste devient aussitôt comme secondaire, relativisé : les détachements, les dépouillements, les abandons de tout ce qui avait jusqu’alors orienté et meublé sa vie. L’attachement à Jésus l’entraîne vers le haut et l’avant, lui donne un élan, un souffle, une force intérieure qu’il ne soupçonnait pas. En tout cas, Matthieu n’hésite pas indéfiniment, il ne calcule pas les pour et les contre, il ne doute pas, il se lève et suit Jésus. Une nouvelle existence vient de commencer à l’instant même pour lui. Jésus est venu à sa rencontre sur le chemin qu’il avait pris et il l’amène maintenant à parcourir avec lui et leurs compagnons un autre chemin… de vérité et d’éternité.


Mes frères, nous ne sommes pas si différents de Matthieu… Nous aussi le Christ nous a choisis et nous a appelés à le suivre. Nous aussi nous avons à devenir des apôtres et à vivre ici et maintenant avec le Christ sur le chemin des Béatitudes et de l’Évangile. Et s’il en est parmi vous qui pensent : « oui, mais Matthieu c’est un saint… » regardez bien d’où il est parti et comment la proximité et la communion avec le Christ l’ont transformé… dès qu’il a répondu aux deux mots de Jésus : Suis-moi ! Alors oui, considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu mais en le prenant dans vos mains et dans votre vie, croyez bien que c’est lui qui se fait proche et qui veut cette communion avec nous.

 

26-09-20 / Saint Jean de Brébeuf et compagnons, martyrs   (Frère Michel)

Saint Jean de Brébeuf et compagnons, martyrs

(Frère Michel)



HOMÉLIE


Les lectures que nous avons entendues nous parlent de réconfort et de consolation : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » « Béni soit le Seigneur : Nous avons échappé au filet du chasseur… »; « Qui perd sa vie dans ce monde la gardera pour la vie éternelle car là où je suis, dit Jésus, là aussi sera mon serviteur ».

Aujourd’hui, la Parole de Dieu nous invite à pénétrer un peu dans le mystère de ce qui a soutenu la Foi des saints martyrs durant leur vie et à y découvrir la consolation toute maternelle que Dieu leur prodiguait.


Dans une lettre adressée à ses confrères jésuites venus de France en mission au Canada, le père Paul LeJeune, supérieur de la mission, écrivait ceci :


" La Nouvelle-France est le pays du Monde le plus propice pour entendre le sens littéral de ces paroles de Notre Seigneur : ‘ Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (Mt 10,16) ‘. Ici plus que partout ailleurs on expérimente ce que voulait dire David dans son Psaume : ‘ Car à tout instant j’expose ma vie (Ps 118, 109)’; En effet, ici, nous sommes toujours prêts de la sacrifier à Dieu, à tout moment. Mais la consolation que Dieu verse dans nos âmes surpasse tous nos maux et tous nos soucis."


Dans le petit livret des Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola décrit ce qu’il entend par "Consolation" en ces mots : « La consolation se définit comme tout mouvement intérieur de l’âme qui fait grandir la joie et l’allégresse, qui incite l’âme aux choses célestes et qui donne repos et paix avec son Créateur et Seigneur »


Il nous est tous déjà arrivé de sentir le besoin de compter sur une présence réconfortante et consolante à un moment ou l’autre de notre vie… Et pourtant, il nous est aussi arrivé de résister à la consolation ou de refuser la main qui nous était tendue... soit parce que nous ne voulions pas déranger… soit parce que nous ne voulions pas risquer d’être déçu ou d’être blessé à nouveau… Soit parce que nous nous sentions plus confortables de rester tranquillement dans la turbulence de nos problèmes…

Et nous nous sommes habitués à vivre dans la désolation, à tolérer un certain mal de vivre, alors que le Seigneur, Lui, travaillait avec beaucoup de force pour nous sortir de cet état mortifère en voulant nous apporter Sa consolation. Ceci est vrai pour nous comme ce l’était pour les disciples au matin de Pâques : ce matin-là, le Christ était là en personne pour les consoler, pour les rassurer après les terribles événements qui ont entourés sa crucifixion … mais eux, ils étaient incrédules, ils voulaient toucher et être bien sûr de ce qu’ils voyaient. Leur réaction (comme la nôtre parfois) s’explique parce qu’ils avaient peur d’une autre défaite, d’une autre déception… 


Mais ce que les saints martyrs que nous célébrons aujourd’hui nous enseigne est totalement autre chose… Ils nous enseignent que la situation normale du chrétien habité par Dieu devrait être de vivre dans la sérénité de la consolation:Ils nous enseignent que la consolation intérieure peut être ressenti surtout dans les mauvais moments de notre vie et même au moment du martyre.

  

La situation normale du chrétien habité par Dieu devrait être de vivre dans la consolation… parce que la consolation, c’est le fondement même de l’espérance chrétienne. La luminosité du chrétien c’est la consolation qu’il accepte venant du Seigneur sans lui résister : la luminosité du chrétien, c’est la consolation qu’il peut ensuite transmettre sans réticence à ses frères et sœurs.


Dans les moments de doute, de souffrance ou de persécution, un chrétien ne sentira peut-être pas toujours la consolation sensible, mais un chrétien ne perdra jamais la paix parce que la Paix est un don du Seigneur.

Et la Paix est un fruit de la consolation divine reçu dans le cœur du chrétien.


Le père Paul Lejeune poursuivait la lettre qu’il adressait à ses confrères jésuites par ces mots :


" À mon avis, voici trois pensées qui consolent un bon cœur qui se retrouve au milieu des forêts hostiles et sauvages de la Nouvelle-France ou parmi les Hurons :

• La première est : Je suis au lieu où Dieu m’a envoyé, où il m’a mené comme par la main, où il est avec moi et où je ne cherche que Lui seul.

• La deuxième est ce que David a dit dans son psaume : ‘ Quand d’innombrables soucis m’envahissent, Dieu me réconforte et me console (Psaume 93) ‘.

• La troisième est : Que si nous y regardons bien, jamais on ne rencontrera ni croix, ni clous ni épines sur notre route sans qu’on n’y trouve Jésus-Christ présent au milieu de ceux-ci et aux côtés de nous.


En effet, quand je me vois affligé de mille dangers, il me vient à l’esprit cette parole de saint Ignace d’Antioche, martyr : ‘ C’est aujourd’hui que je commence d’être le disciple du Christ ‘; Oui, à quoi servent tant d’Exercices spirituels, tant de méditations ferventes et tant de désirs bouillants? Tout cela n’est que du vent si on ne les met pas en pratique; Tellement que j’affirmerai ceci : Que la Vielle-France est bonne pour concevoir de bons désirs mais la Nouvelle est propre pour l’exécution; ce qu’on désire faire en l’ancienne France, c’est ce qu’on fait réellement dans la Nouvelle-France.


La Nouvelle-France est un vrai climat où on apprend parfaitement bien à ne chercher que Dieu seul, à ne désirer que Dieu seul et à ne s’attendre et s’appuyer qu’en sa divine Providence. Et la consolation que Dieu verse dans nos âmes surpasse tous nos maux et tous nos soucis" (1)


1 Paul LeJeune s.j : ‘Divers sentiments et avis aux pères qui sont en Nouvelle-France’ ; in ‘Relation’, 1635.

 

27-09-20 / 26e Dimanche du temps ordinaire   (Frère Sylvain)

26e Dimanche du temps ordinaire 

(Frère Sylvain)



HOMÉLIE


« Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne. »


Frères et sœurs,

Dans la parabole de dimanche dernier, celle dite des « ouvriers de la dernière heure », il s’agissait aussi de travailler à la vigne. Mais la parabole mettait en scène le maître d’un domaine qui embauchait des ouvriers pour travailler à sa vigne, et l’emphase était mise sur le salaire des ouvriers. Dans la parabole de ce matin, assez brève, le climat est très différent. C’est un père qui s’adresse à ses deux fils, sur un ton affectueux (« mon enfant ») et leur demande de travailler à l’entreprise familiale. Aucune mention n’est faite d’un quelconque salaire. Le refus ou l’acceptation de la demande n’a pas que des incidences sur le travail à accomplir à la vigne, il a des incidences sur la relation même entre le père et ses deux fils. « Lequel a fait la volonté du Père ? » demande Jésus. C’est le père qui demande de travailler à sa vigne, qui demande que nous accomplissions sa volonté. De notre côté, dans le Notre Père, ne demandons-nous pas chaque jour, plusieurs fois par jour : « Que ta volonté soit faite » pour nous disposer à accomplir cette volonté, quelle qu’elle soit ?

Refus initial, repentir, mise en œuvre finale de la demande du père par le premier fils de la parabole. Acceptation initiale, retournement, désistement final face à la demande du père de la part du second fils. Notre vie quotidienne nous montre à l’évidence que nous sommes tour à tour, ou tout à la fois, l’un et l’autre fils. Obéissance ou refus, hésitations ou promptitude, ardeur à l’ouvrage ou inertie, murmure ou acceptation sereine – et la liste pourrait s’allonger – se succèdent en nous au fil des jours. Attitudes et comportements qui traduisent et rendent manifestes les aléas de notre relation à Dieu, au Père. Mais, comme pour le fils prodigue d’une autre parabole, ces attitudes et ces comportements ne doivent pas nous faire perdre de vue notre inaltérable dignité de fils bien-aimés du Père.


« Lequel a fait la volonté du Père ? » Jésus seul, parce qu’il est pleinement Fils, a fait la volonté du Père sans l’ombre d’un refus ou d’un désistement. Cette correspondance entière de Jésus à la volonté du Père s’inscrit dans l’unique mouvement de son être filial, depuis le dépouillement initial de la kénose – autolimitation de Dieu qui prend forme humaine – jusqu’au dépouillement final de la mort sur la croix, comme nous le rappelle saint Paul dans la deuxième lecture. C’est lui que l’apôtre nous invite à prendre pour modèle, il nous presse pour que « nous ayons en nous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus ».


Travailler à la vigne, accomplir la volonté du Père s’inscrit désormais dans un projet communautaire, tel celui que propose saint Paul ce matin aux Philippiens. Il vaut la peine d’en reprendre les huit éléments que l’on peut lire à toute vitesse sans trop s’y arrêter, et pour en mesurer la portée, de les reprendre sous forme de questions :

- Est-ce qu’on se réconforte les uns les autres ?

- Est-ce que l’on s’encourage avec amour ?

- Est-ce qu’on est en communion dans l’Esprit ?

- Est-ce qu’on a de la tendresse et de la compassion?

- Est-ce qu’on a les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ?

- Est-ce qu’on recherche l’unité ?

- Est-ce qu’on est intrigants ou vaniteux, ou si l’on a assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à nous-mêmes ?

- Est-ce qu’on est préoccupé de nos propres intérêts, ou si l’on pense aussi à ceux des autres ?


« Estimer les autres supérieurs à nous-mêmes » : il ne s’agit pas de se comparer en se dévaluant. Il y a une réalité que l’on ne peut ni évaluer, ni mesurer : c’est la qualité et l’intensité de l’amour que chacun porte en soi. Je peux estimer que les autres aiment davantage, et aspirer moi-même à aimer davantage.


Ces questions interrogent d’abord notre vie communautaire, nos relations fraternelles. Et, à partir de là, l’ensemble de nos relations, pour y inclure toute personne, sans exception, en particulier celles qui nous sont d’emblée antipathiques et que l’on pourrait exclure du champ de nos perceptions. Selon l’exemple que nous ont donné nos sept frères cisterciens et martyrs de Tibhirine, eux qui s’appliquaient à appeler « frères de la montagne » les terroristes, et « frères de la plaine » les soldats (non moins violents). C’est en effet pour la multitude, sans exception, que Jésus a donné, donne sa vie, en chacune de nos eucharisties.

 

29-09-20 / Saint Michel et les Archanges   (Dom André)

Saint Michel et les Archanges

(Dom André, Abbé)



HOMÉLIE


Mes Frères,

Nous vivons dans un monde où la technologie et la science ont pris un réel pouvoir sur nos comportements et nos décisions. Nous le voyons très bien actuellement avec la santé publique qui, au quotidien, décide et dicte de plus en plus les normes de notre vie sociale, ce qui est permis, ce qui est défendu. Et ces normes sont accompagnées de sanctions financières ou pénales. Nous vivons dans ce monde.


Les chamans autochtones, ceux de nos Premières Nations ici, comme ceux des régions latino-américaines utilisent une boisson à base de lianes comme l’ayahuasca ou bien des champignons hallucinogènes, pour faire vivre des expériences qui induisent un autre état d’esprit chez les gens et leur permettent de découvrir en eux quelque chose à quoi ils n’avaient pas eu accès jusque-là, des forces mais aussi des contre-forces indéniables.


Parler des anges et des archanges ne relèvent pas de ces deux univers. Nous entrons dans le domaine de l’invisible, de ce que l’on ne voit bien qu’avec les yeux du cœur. Et dans notre monde où désormais tout doit être visible, connu, compréhensible, c’est bon de retrouver de l’invisible, de réaliser qu’il y a une part, une large part de ce que nous vivons qui nous échappe et nous dépasse. Les Écritures parlent abondamment des anges mais ne mentionnent, par leur nom, que trois archanges.


Gabriel est un archange annonciateur. Daniel (Dn 8,15s) a une vision qu’il cherche à comprendre et à interpréter sans y parvenir. Il entend alors une voix d’homme qui dit : Gabriel, fais comprendre la vision à Daniel. Et Gabriel s’exécute. Il dit à Daniel : Comprends , fils d’homme, ta vision est pour le temps de la fin. Je vais te faire connaître ce qui arrivera… Il lui explique tout et ajoute : Garde secrète la vision car elle se rapporte à des jours lointains. Gabriel apparaît ensuite à Zacharie en train de prier pour avoir un fils. Zacharie ne croit pas ce que l’ange lui dit et se plaint d’être un vieillard et d’avoir une femme âgée. L’ange lui dit alors : Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu. J’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle… Mais tu vas être réduit au silence parce que tu n’as pas cru à mes paroles… En voyant Zacharie sortir du sanctuaire, incapable de parler, les gens comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Une vision… Puis l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu à Marie et c’est l’annonce à Marie qu’elle va porter un enfant et que cet enfant sera le Fils de Dieu. Gabriel est un messager de bonnes nouvelles. Il passe par le rêve, le songe ou la prière.


Raphaël est un archange à la fois guide (accompagnateur) et guérisseur. Il est envoyé par Dieu pour guérir Tobit (Tb 1.4.11-12) devenu aveugle et Sarah qu’un démon tourmente en faisant mourir tous ceux qui veulent l’épouser. Raphaël est envoyé par Dieu à l’instant même où Tobit et Sarah, chacun de leur côté, sont en train de prier. Puis il entre dans la vie de Tobit qui cherche un compagnon fiable pour guider son fils. En saluant Tobit, Raphaël lui annonce aussitôt : Courage, Dieu ne tardera pas à te guérir. Et c’est bien ce qui arrivera à la fin avec le fiel de poisson posé sur ses yeux, juste avant que Raphaël révèle qui il est vraiment et comment il a été envoyé par Dieu au moment même où Tobit priait. Mais le guérisseur s’est avéré aussi un guide précieux pour le jeune Tobie à qui il dit : Je suis en mesure de t’accompagner, je connais tous les chemins. Il assure à Tobie une présence et de bons conseils tout au long de ce voyage, lui laissant entrevoir les actions et les gestes à poser. Et la prière encore une fois est centrale dans ce vécu.


Michaël est le chef des archanges, l’ange de la force. Désigné comme l’un des Princes de premier rang devant Dieu, il vient en aide à Daniel à qui il fait comprendre ce qui arrivera à son peuple dans l’avenir (Dn 10,13-14). La vision de cet avenir est terrible mais Michaël le grand prince se tient auprès des fils de son peuple et il redonne force à Daniel. Mais qui est donc cet archange : c’est celui qui avec ses anges combattit dans le ciel le dragon, l’antique serpent, le séducteur du monde entier, le Diable, le Satan qui fut alors chassé du ciel et précipité sur la terre. En 2013, le Pape François lui consacra le Vatican par cette prière : « Ô glorieux Archange saint Michel, toi qui annonces au monde la nouvelle consolante de la victoire du bien sur le mal : ouvre notre vie à l'espérance. Veille sur cette Cité et sur le Siège apostolique, cœur et centre de la catholicité, afin qu'elle vive dans la fidélité à l'Évangile et dans l'exercice de la charité héroïque… et… gardes-nous fermes sur le chemin vers l'Éternité.


Alors mes Frères, s’il vous arrive d’avoir un songe, un rêve éveillé, une intuition, une inspiration durant la prière, si vous vivez quelque chose de ce genre sans savoir d’où cela provient, surtout faites silence et ouvrez votre cœur à ce qui parle en vous… ce ne sera peut-être pas un archange mais ce pourrait bien être l’Esprit Saint qui vous inspire ! Il ne s’agit pas de tout expliquer, de tout comprendre et de tout rendre visible : parfois c’est bon d’accueillir simplement, humblement, l’invisible qui nous advient… et de reconnaître le temps où nous sommes visités (Lc 19,44).


09-10-20 / Dédicace du Val Notre-Dame   (Dom André)

Dédicace du Val Notre-Dame

(Dom André, Abbé)



HOMÉLIE


Mes Frères,

Lors de la Dédicace de notre église abbatiale, nous sommes entrés solennellement depuis l’extérieur par la grande porte à l’arrière de l’église. C’est ici la porte du Seigneur (Ps 117,20), chantons-nous chaque dimanche. Et le prophète Ézéchiel ajoute : La gloire de l’Éternel entra dans la maison par le chemin de la porte qui regardait vers l’est, vers l’orient. (…) Et voici, la gloire de l’Éternel remplissait la maison. Et nous aussi tout au long de la Dédicace de notre église, nous avons entendu et saisi que l’Éternel allait demeurer au milieu de nous, dans cette maison, qu’il y serait notre Dieu et qu’il continuerait à nous guider par son Esprit d’amour et de vérité. Avec l’aide de plus de 400 personnes, nous avons bâti les murs et le toit de cette maison; depuis onze ans, nous venons y prier sept fois par jour et notre prière faite de silence et de louange a fini par donner à ce lieu une âme qui saisit les gens dès qu’ils viennent se recueillir ici. Mais cette maison, c’est Dieu qui l’a consacrée et qui l’habite de sa présence. C’est notre maison-Dieu.


Depuis qu’il a libéré son peuple bien-aimé, le Seigneur a toujours voulu être au milieu de son peuple, au milieu des siens : dans la colonne de feu ou la nuée, dans l’arche d’alliance, sous la tente, dans le temple, puis dans le Christ Jésus, dans le Corps du Christ que nous formons avec tous ceux et celles qui confessent le nom de Dieu, qui l’aiment et qui l’adorent.


Avec la venue du Christ, la présence de l’Éternel dans l’humanité, parmi nous tous, n’est plus simplement signifiée par un bâtiment construit, elle s’est rendue visible en Jésus Christ. Il s’est fait chair et il a habité parmi nous. La rencontre avec la gloire de Dieu n’est plus réduite à un lieu, un espace, un temps, une époque, mais elle se vit en esprit et en vérité, comme le souligne Jésus quand il parle des vrais adorateurs de Dieu.


La présence de Dieu à l’humanité, ce sont les disciples de Jésus, ceux qu’il appelle désormais ses frères, ceux qui vivent le don de son Esprit Saint. Notre communion avec Dieu est une communion par l’intérieur, par le cœur. Et, en même temps, nous devons offrir au monde un signe visible et humain de cette présence de Dieu parmi nous. Nous le faisons dans cette église par un double sacrement celui de l’Eucharistie et celui de notre Fraternité. Là où nous sommes réunis en son nom pour écouter sa parole et partager son pain, nous devenons frères du Christ et frères les uns des autres. On ne peut pas douter de cette présence unifiante de Dieu en nous et entre nous. Et notre église en est un signe visible qui symbolise, nourrit et soutient cette présence de Dieu avec nous, tous les jours. Le mouvement incessant de nos allées et venues pour venir nous remettre en sa présence et le prier dans cette église l’atteste. Nous sommes venus ici et nous en sommes repartis, pour en vivre concrètement dans notre vie monastique, plus de 28,000 fois depuis le jour de la Dédicace.


La parole de Dieu nous entraîne ce matin encore un peu plus loin avec les mots de l’Évangile qui nous recentrent sur le moment présent : Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison. Cette maison : la nôtre. Aujourd’hui, c’est-à-dire ici et maintenant. Saint Luc affectionne particulièrement les « aujourd’hui » : aujourd’hui un sauveur vous est né, aujourd’hui avant que le coq ait chanté, aujourd’hui tu seras avec moi en paradis. Il donne ainsi un caractère immédiat à ce que nous sommes en train de vivre et de célébrer : Il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison. Zachée a quelque chose du moine. Au-delà de son passé un peu trouble et déroutant, cet homme, ce publicain, était vraiment en quête de son Seigneur. C’était un vrai chercheur de Dieu qui voulait voir Jésus à tout prix. Et pour y parvenir, il était prêt non seulement à reconnaître ses limites, sa petitesse, mais encore à agir en conséquence. Son espérance et son désir intense de voir Jésus l’ont rendu inventif… et Jésus l’a aperçu en haut de son arbre et s’est invité chez lui. Et la maison de Zachée s’est emplie de joie, de louange, de générosité.


Aujourd’hui, mes Frères, c’est la même grâce qui nous est offerte dans cette maison où nous avons le plus beau trésor au monde : la présence réelle de notre Dieu. L’anniversaire de notre Dédicace n’est pas un recommencement, c’est la porte toujours ouverte pour accueillir ce que Dieu nous donne d’éternel et de nouveau dans ce qui, pour chacun de nous et pour notre communauté, commence aujourd’hui même avec lui. Le Seigneur passe…


11-10-20 / 28e Dimanche du temps ordinaire (Frère Martin)

28e Dimanche du temps ordinaire

(Frère Martin)


 

Ouverture de la célébration


Le Seigneur soit avec vous…

Il y a quelques temps déjà est décédée à l’hôpital de Joliette Joyce Achaqan, une jeune Atikamekw de 37 ans, originaire de Manawan, mère de sept enfants... Sa mort, survenue dans d’horribles circonstances, a rapidement fait le tour de la planète…
À l’exemple des tueries et fusillades des dernières années, cet évènement tragique met en lumière le malaise de beaucoup de nos contemporains... Ce malaise, ce mal de vivre pourrait-on dire, le pape Benoît XVI l’a identifié comme une absence de sens à l’existence… une vie qui ne se suffit pas à elle-même…
Le malaise, écrit-il, « consiste dans le fait de n’être pas aimé… dans le fait que notre existence n’est pas accueillie par un amour qui la rend nécessaire et qui est assez fort pour la justifier au travers de la souffrance… ».
Lorsque mon existence n’est pas accueillie… destinée à un Autre… alors comment celle de mon frère ou de ma sœur en humanité pourrait-elle l’être aussi ? A fortiori lorsque cette personne est une femme autochtone issue d’un milieu défavorisé et peu scolarisée…
Sans poser de jugement, disons simplement que la tragédie a de quoi faire réfléchir…

Frères, au seuil de cette eucharistie, prions les uns pour les autres afin que le Seigneur achève en nous ce qu’il a commencé de bon, de beau et de vrai…


HOMÉLIE


" Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noces ?"


Frères, cette sentence du roi, prononcée à l’invité impromptu de la parabole, est le point de bascule de la page d’Évangile que nous venons d’entendre. Comment es-tu entré ici ? Dans un silence interloqué, sans réponse à la question du roi, l’homme se voit jeté par les serviteurs dans ce lieu symbolique que sont les ténèbres du dehors… là où il y a des pleurs et des grincements de dents… C’est de cette manière, un peu abrupte, que prend fin la parabole de ce dimanche… Peu importe les motivations du roi à poser un tel geste, une chose est certaine : cet homme n’était tout simplement pas à la bonne place… au bon moment…


A-t-il échappé à la vue du maître de la réception ? S’est-il faufilé incognito à travers les invités du festin ? A-t-il simplement usé de ruse ou de force pour qu’on le laisse prendre place parmi les autres convives ? A-t-il refusé de porter le vêtement offert ? Est-il venu pour un bénéfice ou un gain quelconque... peut-être même uniquement pour s’emplir le ventre ou pour faire de nouvelles rencontres ? L’histoire ne le dit pas… Ce qu’elle nous dit, c’est que cet homme, pris parmi les bons et les méchants, est entré sans avoir le vêtement de noces… Que cet homme n’a pas la tenue convenable pour un tel festin… Que cet homme – et c’est peut-être chacun de nous – que cet homme n’a pas appris de l’Écriture que le Père trouve sa joie à revêtir lui-même ses propres enfants… a fortiori lorsqu’il est question du Royaume des cieux…


Rappelons-nous les premières pages de la Genèse où, après la désobéissance de l’homme et de la femme, le Seigneur couvrit la nudité de nos premiers parents en leur fabriquant des tuniques de peau. Le Dieu de l’Alliance montrait ainsi qu’il est un plus grand couturier que l’être humain qui s’était contenté précédemment de se confectionner des pagnes avec des feuilles de figuiers… Tout porte à croire que pour couvrir convenablement la nudité d’Adam et Ève, il fallait une intervention divine, écrit Jean Chrysostome... Il fallait que Dieu se plaise à jouer au designer de mode en confectionnant à l’homme et à la femme un vêtement indémodable…


Rappelons-nous également le Père de la parabole de l’enfant prodigue qui à la vue de son fils cadet, encore bien loin, demande aussitôt à ses serviteurs de le revêtir de la plus belle robe et de lui passer anneau au doigt et sandales aux pieds. Nous pourrions encore citer les paroles du prophète Isaïe qui, dans un poème à la gloire de Jérusalem, fait dire à Sion : Mon âme exulte à cause de mon Dieu, car il m’a vêtue des vêtements du salut, il m’a couverte du manteau de la justice…


C’est pourquoi même parmi les bons et les méchants, les pauvres et les humiliés, les familiers comme les étrangers, on ne saurait s’assoir à la table du festin nuptial n’importe comment… on ne saurait entrer dans la salle du Royaume de n’importe quelle manière… sans que Dieu lui-même nous revête du manteau de l’innocence pour reprendre les paroles du prophète. Autrement dit, on ne devient pas enfant de Dieu sans se recevoir de quelqu’un d’Autre…


Si le banquet nuptial est ouvert à tous et à toutes, comme l’indiquent les textes bibliques de ce dimanche, il est cependant nécessaire que les invités se montrent dignes de Celui qui les reçoit… Dignes… c’est-à-dire qu’ils se montrent disponibles à accueillir la gratuité du don surabondant qui vient de Dieu. Qu’ils reconnaissent que c’est à travers la gratuité de l’Évangile qu’Il vient nous visiter et nous sauver…


Ainsi, pour participer au festin, il ne suffit pas de s’être bien conduit ou non... La gratuité de l’élection divine se situe dans l’ordre de l’amour inconditionnel et non dans le registre de la morale, du droit ou du mérite… Des registres que l’on se plait trop souvent à mobiliser pour inclure et exclure toute personne de la fête... Les paraboles des deux derniers dimanches – celle des vignerons homicides et des ouvriers de la dernière heure – montrent à l’évidence que nous sommes mal à l’aise avec la gratuité du don et de l’amour de Dieu, même en régime chrétien… Nous préférons travailler à notre champ ou notre boutique que laisser quelqu’un d’autre être la source de notre salut…


Dans un monde marqué par la productivité effrénée, l’obsession de l’efficacité et le devoir de rentabilité, c’est sans doute de gratuité que nos sociétés actuelles ont le plus besoin… a fortiori lorsqu’il est question de religion ou de spiritualité… De manière poétique et imagée, Christian Bobin en donne sans doute une des plus belles définitions dans son recueil intitulé Ressusciter : « il y a une étoile mise dans le ciel pour chacun de nous, assez éloignée pour que nos erreurs ne viennent jamais la ternir ». Une belle image qui se veut aussi une belle porte d’entrée pour évangéliser…


Plus qu’une condition pour participer à la fête, le vêtement de noces est le signe du sérieux avec lequel nous accueillons le don de Dieu dans notre vie de baptisé. Savoir que la robe que nous portons maintenant et dans laquelle nous paraissons devant Dieu tous les jours nous a été préparée par Lui devrait être pour nous une grande source de joie… jusqu’à devenir cette joie parfaite dont parle Jésus dans l’Évangile… Une joie qui embrase le désir de s’assoir à la table du banquet pour être illuminer de la gloire du Ressuscité… comme un vêtement de lumière…


18-10-20 / 29e Dimanche du temps ordinaire (Dom Yvon Joseph)

29e Dimanche du temps ordinaire

(Dom Yvon Joseph)



HOMÉLIE


« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », déclare Jésus.

Il est des personnes pour qui il est important de rappeler la première partie de cette sentence : 

« Rendez à César ce qui est à César ». La foi en Dieu, si grande soit-elle, ne dispense pas des obligations et des devoirs que chaque citoyen doit remplir d’une manière responsable… Aujourd’hui, dans nos sociétés fortement sécularisées, il est sans doute devenu plus important de rappeler la deuxième partie : « …et à Dieu ce qui est à Dieu ». Le souci légitime de gérer la société civile, à l’abri du contrôle que tenterait d’exercer l’une ou l’autre religion, n’autorise pas les pouvoirs politiques à ignorer ou à bafouer le droit de chaque citoyen d’avoir une religion et de la pratiquer. César n’a pas à se prendre pour Dieu !


Réfléchissant plus près de nous dans la vie monastique, « Rendre à Dieu ce qui est à Dieu », c’est poursuivre notre recherche de Dieu chaque jour avec l’élan de la foi, de la charité et de l’espérance, que saint Paul a su mettre en valeur dans sa première lettre aux chrétiens de Thessalonique : « Nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus Christ »…


« Vivre une foi active », c’est vivre une « une charité qui se donne de la peine »… et s’enracine dans la priorité donnée par notre père saint Benoît : « Ne rien préférer à l’amour du Christ » et encore « Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu ». C’est découvrir alors que notre foi et notre charité s’incarnent vraiment, lorsqu’elles deviennent amour et service de nos frères : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection ». (1Jn 4, 12)


« Vivre une espérance qui tient bon », c’est rester fidèles à notre engagement à la suite du Christ… C’est mener le bon combat de la foi, malgré les difficultés et les périodes de sécheresse ou de ténèbres que nous pouvons traverser… Devant la lenteur de nos progrès sur la voie de l’évangile, devant nos échecs, nos chutes, et nos tentations à certaines heures de tout remettre en question, c’est « ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu », selon la belle exhortation de saint Benoît. Ce sera également ne jamais céder au pessimisme plus ou moins diffus que secrètent certains courants de pensée dans l’Église et dans la société.


C’est en progressant dans cet élan de foi, de charité et d’espérance que « notre cœur se dilatera et que l’on courra dans la voie des commandements de Dieu, avec la douceur ineffable de l’amour », comme saint Benoît nous en donne encore l’assurance. « Rendre à Dieu ce qui est à Dieu » nous conduira à la joie promise par Jésus et à celle de « goûter et voir comme est bon le Seigneur »…


Au terme de chacune de nos journées, pour faire atterrir notre recherche de Dieu et sonder la profondeur de notre élan, nous pourrions prendre le temps de nous demander :

- Aujourd’hui, est-ce que j’ai rendu à Dieu ce qui est à Dieu ?

- Aujourd’hui, est-ce que ma foi a été active…ma charité s’est-elle donné de la peine ?

- Aujourd’hui, est-ce que mon espérance en Jésus Christ a tenu bon, ai-je goûté et vu la bonté du Seigneur ?


25-10-20 / 30e Dimanche du temps ordinaire (Frère Bruno-Marie)

30e Dimanche du temps ordinaire

(Frère Bruno-Marie)



HOMÉLIE


Comme nous le savons, mes frères, les pharisiens et les saducéens au temps de Jésus ne faisaient pas bon ménage. Les premiers qui se voulaient près du peuple croyaient aux anges, à la résurrection et à la vie éternelle, tandis que les seconds qui n’hésitaient pas à pactiser avec l’occupant romain, rejetaient d’emblée les anges, la résurrection et la vie éternelle.


Les pharisiens devaient donc être super contents que Jésus ait fermé la bouche à ces lobbyistes pour employer un mot d’aujourd’hui. Pourtant, l’un d’entre eux qui était scribe, ne put s’empêcher de poser une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve. Non pas tant par méchanceté, je dirais, mais bien plutôt pour s’assurer que Jésus pensait bien comme eux.


« Maître, lui dit-il, dans la loi, quel est le plus grand des commandements? ». Il s’attendait probablement à une réponse dans le genre: « Dans la loi, le plus grand des commandements est l’observance du sabbat car c’est ce qui nous différencie de tous les autres peuples ».


Mais Jésus ne se laisse pas enfermé dans ce genre de questions car pour Lui, la religion n’est pas d’abord une question de lois et d’observances, mais une question de relation. Une relation à Dieu reconnu comme Père et aimé par dessus et aussi une relation au prochain reconnu comme frère et aimé comme soi-même. Voilà pourquoi Il répond à ce scribe: « Tu aimeras le Seigneur de tout ton coeur, de toute ton âme, et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Le second lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes ».


***


« De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes ». Jésus établit donc clairement une distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est secondaire. Pour Lui, l’ essentiel dans la religion c’est l’amour de Dieu et du prochain. Le secondaire, ce sont les lois, les observances et les pratiques extérieures, qui ne sont que des moyens pour nous aider à aimer Dieu et le prochain.

Si je peux me permettre un jeu de mots facile, je dirais que ce scribe avec tout son savoir était si on peut dire un universitaire demeuré au secondaire.


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Des universitaires demeurés au secondaire, voilà ce nous risquons d’ être, surtout nous les professionnels de la religion, quand nous mettons les lois, les observances et les pratiques extérieurs au dessus de l’amour fraternelle sous prétexte d’amour de Dieu.


Comme nous le disait Maurice Zundel dans la lecture au réfectoire: « Dieu est relation. Voilà pourquoi, Il est si fragile, si facile à tuer ». Et plus loin il ajoutait: « Nous devons protéger Dieu contre nous-mêmes. Le protéger des fausses images que nous nous faisons de Lui ».


Si nous devons protéger Dieu contre nous-mêmes, nous devons aussi protéger le prochain contre nous- mêmes. Le protéger des fausses images que nous nous faisons de lui. Le protéger de nos jugements hâtifs, de nos préjugés. Le protéger des caricatures que nous nous faisons de lui. Et surtout, le protéger de la connaissance que nous pensons avoir de lui car si nous pouvons à peine nous connaître nous-mêmes, comment pouvons nous prétendre connaître l’autre.


Mes frères,

Qui donc est Dieu que nul ne peut aimer s’il n’aime l’homme?

Qui donc est Dieu que nous pouvons si fort blesser en blessant l’homme?

Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi?


28-10-20 / Saint Simon et Saint Jude (Dom André)

Saint Simon et saint Jude

(Dom André, Abbé)



HOMÉLIE


Mes Frères,

Saint Jude nous a laissés une toute petite lettre qui fait partie du Nouveau Testament. Cette lettre ne s’adresse pas à une communauté en particulier mais à tous les chrétiens que Jude veut mettre en garde contre tous ceux qui cherchent à égarer et à diviser leurs frères par des enseignements et des exemples de vie inacceptables. Il les a des expressions imagées et assez fortes pour parler d’eux : nuages sans eau emportés par le vent, arbres de fin d’automne sans fruits, deux fois morts, déracinés, astres errants à jamais dans l’obscurité des ténèbres… 

Nous ne sommes plus habitués à ce style de langage qui – il faut bien le reconnaître – n’incite guère au rapprochement et au dialogue entre les personnes, mais ce que saint Jude essaie de nous faire saisir c’est l’importance de conserver une identité chrétienne forte, claire et courageuse face aux tentations et aux contradictions du monde dans lequel ils vivaient lui et les gens de son temps. Il a à cœur que leur foi soit le fondement de leur propre construction comme disciples du Christ : Que votre foi très sainte soit le fondement de la construction que vous êtes vous-mêmes. Être des croyants et vivre en croyants n’a finalement jamais été facile, à aucune époque et ce que cet apôtre décrit a des airs encore familiers de nos jours.


Lors de la dernière Cène, Jude – et saint Jean (14,22) le précise bien : non pas Judas l’Iscariote. C’est d’ailleurs la seule fois où il est fait mention de saint Jude et d’une intervention de sa part – donc Jude demande à Jésus ce soir-là, dans ce moment si intime et intense où Jésus vient tout juste de dire qu’il part vers le Père : Seigneur, que se passe-t-il ? Est-ce à nous que tu vas te manifester, et non pas au monde ? C’est une question qui n’est pas nouvelle pour Jésus. Il l’a déjà entendu quand ses frères lui disaient : Ne reste pas ici, va en Judée… On n’agit pas en secret quand on veut être un personnage public. Puisque tu fais de telles choses, manifeste-toi au monde. Jude ne comprend toujours pas que Jésus n’est pas venu changer le cours de l’histoire et renouveler la face de la terre par quelque chose de matériel, de publique, de spectaculaire. Alors Jésus lui répond en reprenant patiemment ce qu’il a dit tout au long de sa vie et de ses enseignements. C’est l’amour qui est premier : Si quelqu’un m’aime et garde ma parole… mon Père et moi demeurerons en lui.


Même aujourd’hui ressuscité et vivant, Jésus continue à vouloir être vu et perçu par le cœur. C’est encore par l’ouverture et l’amour de notre cœur qu’il entend se révéler à nous et demeurer en nous et parmi nous.


L’apôtre saint Simon est l’une des figures les plus effacées parmi les Douze. On le désigne souvent en tant que Simon le Zélote, ce qui veut dire qu’il avait un zèle pour l’identité juive, pour son Dieu et pour son peuple. Il est différent d’autres apôtres. Il nous rappelle que la démarcation entre juifs et chrétiens à l’époque n’était pas encore si évidente que cela. Et c’est le signe que Jésus s’est entouré de disciples et de compagnons provenant d’horizons et de milieux très différents. Ce sont les personnes elles-mêmes qui l’intéressent. Dans le documentaire Vivre ensemble longtemps, j’ai bien aimé l’exemple de la main, donné par Dom David d’En-Calcat : chacun des apôtres est un doigt unique, apparemment sans lien avec les autres, mais Jésus, comme le pouce dans la main, les relie tous ensemble, c’est lui qui leur donne de surmonter les différences et même les oppositions entre eux, pour se donner au service de la même mission d’Évangile. C’est lui qui les fait vivre avec un seul cœur et une seule âme sous des visages si différents les uns des autres. Et ce signe perdure aujourd’hui dans l’unité et la communion entre nous.


Puissent saint Jude et saint Simon, qui ont tous deux donné leur vie pour Lui, nous aider à redécouvrir sans cesse la beauté et la force unique de notre foi en Jésus Christ…


01-11-20 / Vêture monastique de Frère Michel (Dom André)

Vêture monastique de Frère Michel

(Dom André)



Mon cher Frère


En écho à la lecture du Livre du Deutéronome que tu viens de nous lire avec son impératif "Choisis donc la vie !", j’ai retenu un passage du Prologue de la Règle de saint Benoît que je voudrais te lire et te commenter pour accompagner la démarche que tu entreprends aujourd’hui.


Et le Seigneur, se cherchant un ouvrier parmi la multitude, insiste encore : « Quel est l’homme qui veut la vie, et aspire à voir des jours heureux ? » Si tu l’entends et réponds : « Moi ! », Dieu te dit : « Si tu veux la vie… vraie et éternelle, retiens ta langue du mal, et tes lèvres qu’elles ne disent rien de faux. Détourne-toi du mal, fais le bien ; cherche la paix, poursuis-la. Et quand tu auras fait tout cela, mes yeux seront sur toi, et mes oreilles tendues vers tes prières ; et avant même que tu m’aies invoqué, je te dirai : « Me voici. » Et saint Benoît ajoute : Quoi de plus attrayant pour nous que cette voix du Seigneur qui nous invite, mes frères bien-aimés ? Voici que dans sa tendresse, le Seigneur nous montre lui-même le chemin de la vie. (RB Prol. 14-20)


Dans son chapitre 58 sur l’admission des frères, saint Benoît demande qu’on vérifie si le nouveau frère est vraiment un chercheur de Dieu. Nous nous sommes habitués à cette définition du moine : un chercheur de Dieu. Mais dans ce passage du Prologue, c’est Dieu qui cherche l’homme. Il cherche un ouvrier parmi la multitude et il le cherche pour un travail précis. Il n’en cherche pas plusieurs mais un seul. C’est toujours assez difficile de croire que chacun de nous, que toi aujourd’hui, tu as été cherché par Dieu, que tu es le seul, l’unique. En réalité, nous le savons tous, il n’y a qu’un seul ouvrier vraiment capable d’obéir à Dieu, un seul ouvrier capable d’accomplir jusqu’au bout l’œuvre qu’implique l’obéissance à Dieu. Cet ouvrier c’est Jésus, le Fils du Père Éternel. Il a dit à son Père : Me voici, je viens pour faire ta volonté. Il te revient donc de devenir fils et frère, fils comme le Christ Jésus en lui ressemblant toujours davantage, et frère comme Jésus en l’aimant comme un frère dans les frères auprès desquels tu t’engages aujourd’hui un peu plus.


Regarde bien comment Dieu appelle ? Il t’appelle par une double question : Veux-tu la vie ? Veux-tu le bonheur ? Est-ce bien là ton désir ? Après t’avoir dit ce que tu dois faire et ne pas faire, Dieu te dit qu’il te regarde et t’écoute. Il ne te promet pas une vie facile, un bonheur facile. Ce qu’il te promet c’est qu’avant même que tu l’appelles et que tu dises quoi que ce soit, lui te parle et dit : Me voici. « Je suis là. » Il te promet sa Présence, il te promet d’être toujours là avec toi. Il va plus loin encore : il te montre le chemin. Il est lui-même le chemin, la voie, la vérité, la vie. Il anticipe ta démarche et vient au-devant de toi, à ta rencontre au cœur de ce que tu t’apprêtes à vivre.


Tu vas quitter ta Robe noire de Jésuite pour prendre l’habit des Moines blancs. C’est un geste symbolique mais le plus important derrière ces habits, c’est bien de revêtir le Christ. Dans une tradition que tu connais bien, Teilhard de Chardin disait que la manière la plus facile de vivre les détachements et les renoncements, c’est de ne vivre qu’un seul attachement, grand et fort, c’est de s’attacher au Christ. L’Abbé de Rancé, a trois mots clés pour parler de la vie monastique : cherche, change, chante. Cherche Celui qui te cherche le premier, laisse-le te changer pour qu’il t’advienne selon ta foi et selon sa Parole… et chante. Car le contraire de toutes ces fois où tu rates la cible ou passes à côté de l’essentiel, ce n’est pas la vertu. Tu as assez vécu pour savoir que la vertu est loin de parvenir à changer tout l’homme. Mais chante… car la louange rapproche de Dieu et te remet devant lui quand monte sur tes lèvres ce que tu vis dans ton cœur.


Choisis donc la vie… Tu avais bien raison de choisir cette parole. Pour devenir moine, il faut vraiment aimer la vie. Pas la vie imaginaire ou rêvée, mais la vraie vie, celle qui t’est « donnée » par Dieu au milieu de tes frères. Il y a d’autres routes, innombrables. Mais aujourd’hui c’est le chemin que tu vas marcher pour Dieu avec nous.

Alors je te pose la question devant toute notre communauté : est-ce bien là ce que tu veux vivre maintenant ?


Frère Michel, que Dieu qui est venu à toi, en te disant Me voici, mène à sa pleine réalisation ce qu’il a lui-même commencé en toi pour qu’un jour, tu lui répondes en toute vérité Me voici, tu es mon Dieu et je n’ai pas d’autre bonheur que toi. Qu’il te bénisse et te garde en son amour, lui qui est Père, Fils et Saint-Esprit…


02-11-20 / Commémoration des défunts (Dom André)

Commémoration des défunts

(Dom André)


 Mes Frères

Ce que nous célébrons aujourd’hui dans cette Eucharistie pour les défunts n’est pas sans lien avec la fête d’hier : nous célébrons la communion entre les vivants et les morts, c’est le lien durable avec ceux et celles qui nous ont précédés, c’est un lien de souvenir et de mémoire, un lien de tendresse et de vie. Car si beaucoup nous demeurent étrangers et inconnus, il y en a aussi beaucoup que nous avons connus, aimés et pleurés lorsqu’ils nous ont quittés.


Le souvenir nous ramène au temps et nous fait percevoir combien le temps passe vite. Se souvenir, c’est tenter de garder des traces de ce qui n’est plus. Et ce qui est vrai pour les événements (octobre 1970, la crise d’Oka, le référendum de 1995, l’Ébola en Afrique, le confinement du printemps dernier) est aussi vrai des personnes : à partir d’un même événement que nous avons vécu, d’une même personne qui a été proche de nous, on ne raconte pas la même histoire. Il y a toujours un angle, une perspective qui nous est propre et qui amène un regard différent de celui des autres. Le passé et derrière nous et il ne reviendra pas. Et notre vie humaine est faite de tous ces moments petits et grands de rencontres, de communions, mais aussi de disparitions. Pourtant, notre vie n’est pas une vie d’errances et de dérives. Jésus nous le redit ce matin dans son évangile : Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi. Jusqu’à Lui. Voilà le lien durable. Au cœur du souvenir, il y a cette mémoire d’une présence actuelle. Nous allons tous vers Jésus car le Père nous a tous donnés à lui. Faire mémoire de lui nous donne de reconnaître le lien profond de communion qui nous lie tous ensemble. La communion des saints, c’est aussi la communion des vivants et des morts. Nous sommes les uns et les autres, ensemble, le Corps du Christ, le Corps lumineux, éternel du Christ.


Comment entrer dans ce mystère ? Car la mort demeure un mystère, tout comme la vie d’ailleurs. Pour bien vivre ce mystère, nous sommes appelés à approfondir le sens de la fraternité et de l’amitié sociale, autrement dit pour reprendre les mots de saint Paul aux Romains, nous devons comprendre qu’aucun de nous rendra compte à Dieu pour lui-même, qu’aucun de nous ne vit pour lui-même. Nous sommes tous liés les uns aux autres. Quand de très nombreuses personnes à travers le monde, ont proclamé : « Je suis Charlie, Je suis Samuel Paty, Je suis George Floyd… » les gens n’avaient pas perdu leur identité personnelle mais ils affirmaient haut et fort leur solidarité, leur fraternité. Et ce que l’on avait fait à ces personnes, c’est aussi à eux qu’on l’avait fait. Il y a eu chez beaucoup comme un réveil de la conscience humaine, comme un éveil à ce qui nous fait tous appartenir à la même humanité. Ce que vous faites à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le faites, disait Jésus.


Au cœur de toutes les tragédies porteuses de mort, il y a aussi malgré tout, en réaction et en réponse, des sursauts de vie, d’amour et d’espoir. Et c’est bien ce qui nous fait dire avec le Psalmiste et l’Apôtre : J’en suis sûr, je verrai la bonté du Seigneur sur la terre des vivants ; sois fort, prends courage et espère... Oui, espère Celui qui a connu la mort puis la vie pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.


04-11-20 / Saint Charles Borromée (Frère Bruno-Marie)

Saint Charles Borromées

(Frère Bruno-Marie)


 Mes Frères


Le XVIe siècle dans lequel vécut saint Charles Borromée, est l’époque où les charges ecclésiastiques sont vendues aux plus offrants, ou offertes à ceux qui ont le privilège d’avoir des relations bien placées dans la hiérarchie de l’Église. C’est ainsi que Charles Borromée, que nous fêtons aujourd’hui, devient abbé du monastère d’Arona en Italie à l’âge de 12 ans avant de devenir cardinal secrétaire d’État à 21 ans grâce à son oncle qui est nul autre que le pape Paul IV.


Comme bien des abbés commendataires ou évêques carriéristes de son temps, Charles Borromée aurait pu jouir tranquillement de ses privilèges et de ses prébendes pour mener une petite vie tranquille loin des préoccupations de l’Église. Mais à l’exemple de son Maître et Seigneur, il choisit d’ être lui aussi un Pasteur qui ne fuit pas devant les loups. 


Le premier loup auquel s’attaque saint Charles Borromée, ravage l’Église de l’intérieur. Ayant participé activement à l’élaboration du Concile de Trente, Charles Borromée de retour dans son diocèse, s’applique à déraciner tous les abus qui s’étaient glissés dans la vie dans l’Église de Milan. Pour y parvenir, il rédigea en 1566 son fameux catéchisme du Concile de Trente .


Le second loup auquel il doit faire face, est celui de la peste qui dévaste son diocèse en 1576. A l’exemple du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, l’évêque de Milan décide de demeurer sur place pour apporter à tous et à chacun secours et réconforts et ce, au mépris des dangers de la contagion.


Usé par les épreuves et les austérités, Saint Charles Borromée s’endormit dans le Seigneur à l’âge de 46 ans nous laissant l’exemple d’un pasteur dévoué à son Église et au peuple qui lui était confié.

Mes frères,que la prière et les exemples de saint Charles Borromée nous aident à demeurer nous aussi attentifs aux enseignements de notre pape et aux besoins de notre monde frappé par la pandémie. 


08-11-20 / 32e Dimanche du temps ordinaire (Frère Emmanuel)

32e Dimanche du temps ordinaire

(Frère Emmanuel)


 Mes Frères

L’année liturgique approche de sa fin. Dans deux semaines nous serons au début de l’Avent. Mais avant d’entrer dans ce nouveau temps liturgique, les textes que nous venons de lire nous invite à réfléchir sur ce que nous vivons ou ce que nous voulons vivre.


Le livre de la Sagesse qui nous présente une doctrine de sagesse, en est venue à personnifier cette Sagesse. Elle est devenue divine, devenue plus qu’un attribut d’un Dieu, rempli de sagesse. Elle est Dieu lui-même. Voilà pourquoi elle resplendit sans jamais se flétrir. La chercher c’est la trouver, vouloir la contempler c’est l’aimer. Elle est en avant de tous nos désirs et veiller à cause d’elle nous délivre de nos soucis. Voilà une belle motivation pour vivre l’office des Vigiles. La chercher c’est nous rendre digne d’elle qui vient à notre rencontre avec un « visage souriant », dit notre texte. On peut donc faire un raccourci rapide mais vrai en disant que chercher la Sagesse, c’est faire sourire Dieu puisque la Sagesse et Dieu s’identifie et que toujours Dieu nous devance dans cette recherche.


Une recherche qui prend souvent la forme d’une attente. Ce n’est pas l’attente du temps de l’Avent qui est attente de la venue du Sauveur, attente de la naissance de Jésus. Cette attente là c’est celle de la rencontre dernière, l’ultime attente pour une rencontre qui durera toujours. L’endormissement dans la mort comme dit st Paul aux Thessaloniciens, ne doit pas nous abattre. Nous qui restons vivants, tout en sachant qu’un jour notre tour viendra, nous devons au contraire manifester notre espérance croyante. Parce que Jésus est mort dans la mort commune de chacun, il a détruit cette mort par sa propre résurrection. Ainsi par la foi en Dieu et en Jésus mort et ressuscité, nous sommes assurés d’une vie avec Dieu dans l’amour le plus parfait, le plus complet avec tous ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimés. St Paul dit sobrement : Ainsi nous serons pour toujours avec Dieu.


Mais cette courte phrase pour entière et complète qu’elle soit limite drôlement nos réflexions et surtout notre imaginaire. À quoi ressemblera donc ce royaume de Dieu dans lequel nous sommes tous invités à entrer, dans lequel nous sommes tous attendus ? La question n’est pas nouvelle, elle traverse toute l’histoire de l’humanité, elle traverse la doctrine et les croyances de toutes les religions. Cette question se divise en deux grandes interrogations. Qui entrera dans le royaume ? et comment est-il ce royaume ? à chaque fois qu’il est interrogé sur ce sujet Jésus ne réponds pas directement comme si notre langage humain ne pouvait mettre de mots sur cette réalité divine. Pensons à la perplexité de Nicodème lors de sa rencontre nocturne avec Jésus. « Il vous faut naitre d’en haut. » Jésus utilise donc des paraboles pour nous décrire ce royaume de Dieu : « Le royaume de Dieu est semblable à… » La parabole vient donc illustrer ce que sera le royaume, elle ne le définit pas.


Et la parabole d’aujourd’hui n’échappe pas à cette règle. Et pour bien montrer la difficulté qu’il y a à définir ce royaume, nous avons dès le début un problème de traduction. Cette parabole est connue comme la parabole des dix vierges. Le mot /vierge/ vient de St Jérôme dans sa traduction du texte biblique, expression utilisée par tous les pères de l’Église et qui continuera jusqu’à la bible dite de Jérusalem. Mais la Traduction œcuménique de la bible, parue à la fin des années 70, utilise-le mot /jeune fille/ et c’est cette expression qu’utilise notre traduction liturgique. Et pour bien vous montrer la complexité de ce mot le titre que donne la traduction œcuménique de la bible à ce passage est : Les dix vierges. Nous sommes dans une parabole, utilisons l’image de ces dix femmes qui attendent l’époux pour participer au banquet de noces. Remarquons bien qu’elles sont toutes invitées, mais que seules cinq vont pouvoir entrer. Les cinq autres sont allées chercher l’huile qui leur manquait pour pouvoir participer au banquet. La porte a été fermée après l’entrée de l’époux et des invitées présentes. Et elle ne s’ouvrira plus. Derrière la porte, le maitre répond : « Je ne vous connais pas ». Et pourtant les cinq femmes restantes avaient été invitées. Lu comme cela c’est brutal et violent.


Pour comprendre, il nous faut revenir au texte de l’évangile avant cette parabole. Il faut retourner au chapitre 24 verset 36 où Jésus nous dit que personne ne connait le jour et l’heure, seul son Père le sait. Au jour de Noé, nous dit-il, on vivait bien jusqu’au moment où Noé est entré dans l’arche et ce fut le déluge. L’un est pris l’autre laissé. Le voleur vient quand le maitre ne l’attend pas. Heureux le serviteur fidèle que le maitre trouve à son travail lors de son retour. Veillez, vous ne connaissez pas le jour où le Seigneur viendra vous chercher. Pensons à la mort de notre frère Lucien, décédé dans son sommeil. La parabole vient clore cet enseignement et elle se termine non pas sur la porte fermée qui ne s’ouvrira pas ni sur le maitre qui ne veut pas nous connaitre. Mais elle se termine sur cette phrase adressée à chacun, nous invitant à être prêt au grand passage à tout moment : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l’heure. »



13-11-20 / Toussaint monastique (Dom André)

Toussaint monastique

(Dom André, Abbé)



Mes Frères,


Parmi tous les saints inconnus ou non encore reconnus qui ont milité sous la Règle de saint Benoît, il y a certainement eu depuis 1881 des membres de notre communauté.


Heureux les cœurs purs… C’est un frère dont on pouvait dire qu’il n’avait jamais eu une parole négative au sujet d’un autre frère. Il n’avait pourtant pas eu la vie plus facile qu’un autre. Ses handicaps de grandeur, d’absence d’habileté, sa lenteur de compréhension en faisait au contraire un frère dont on riait bien volontiers. Mais il ne parlait jamais en mal d’un autre frère. Bienheureux ce cœur pur qui, à son contact, nous faisait toujours nous sentir un peu meilleurs que nous ne le sommes vraiment.


Heureux les persécutés… Dans une vie commune comme la nôtre, il est presque impossible de ne pas s’être senti un jour persécuté, incompris, contredit, victime d’injustices blessantes. Saint Benoît le savait très bien et il en a fait le 4e degré d’humilité dans sa Règle, demandant au frère de ne pas se lasser ni reculer dans les circonstances dures et rebutantes. Ce qui donne alors tout sens à la persévérance, c’est la promesse de Jésus d’être là avec nous tous les jours. C’est son amour qui nous donne d’affermir notre cœur et de poursuivre notre démarche dans l’ouverture. Bienheureux les persécutés, ils nous laissent le témoignage d’avoir supporté parfois avec une extrême patience ceux qui auraient dû être à leurs côtés de meilleurs exemples de fraternité.


Heureux les pauvres de cœur… Se défaire de ses biens, faire un bon ménage dans sa cellule ou dans son emploi, apprendre à se détacher de tout objet, photo, liste d’adresses et de courriels, nous avons vu bien des frères le faire et le refaire durant leur vie monastique et se rapprocher ainsi de la pauvreté. Mais il y en a qui sont devenus eux-mêmes des pauvres, des « anawims », réalisant alors pleinement ce que nos saints fondateurs ont voulu et attendu de nous, à savoir : « être pauvre avec le Christ pauvre. » Vivre jusqu’au bout le dépouillement, oui, mais surtout vivre en vérité, cette humilité qui conduit à une autre béatitude, celle de la douceur. Bienheureux les pauvres de cœur car ils n’ont plus rien d’autre à attendre. Le Royaume des cieux « est » à eux, déjà, ici, maintenant, et non pas dans le futur comme pour les autres béatitudes. Nous avons connu des frères qui vivaient ainsi : pauvres avec le Christ pauvre.


Heureux les miséricordieux… Qui de nous n’a pas connu un frère que ses propres blessures et misères avait rendu plus sensible à la souffrance des autres et capable d’une grande compréhension, compassion et bonté envers ses frères. Bienheureux le frère qui a beaucoup pleuré d’avoir faim et soif d’amour avant de découvrir et comprendre ce qui allait le rassasier, avant de trouver la paix d’un fils de Dieu. Ce frère sait ce qu’il en coûte de ne jamais désespérer et il connaît dans tout son être l’impact de la miséricorde, celle de Dieu et celle des autres. La communauté tout entière a elle aussi des traits de miséricorde quand elle tolère les faiblesses et même les erreurs répétées d’un frère, quand elle lui fait confiance aussi longtemps qu’il le faut pour qu’il change et prenne toute sa stature d’homme nouveau et de moine habité par la grâce, quand elle pardonne et ne juge pas.


Mes Frères, il y a ainsi des saints frères connus de Dieu seul et qui vont rester dans l’anonymat pour l’Église et pour nos Ordres bénédictins et cisterciens. Mais ils ont laissé des traits dont nous avons hérité et c’est une très bonne raison pour faire mémoire d’eux aujourd’hui, pour les prier, et pour rendre grâce à Dieu de les avoir suscités parmi nous au cours de notre longue histoire monastique. Bienheureux tous ces chercheurs de Dieu… ils nous montrent le chemin toujours actuel des Béatitudes.


22-11-20 Solennité du Christ Roi (Dom André)

Solennité du Christ Roi

(Dom André, Abbé)



Mes Frères,


Toutes les paroles de saint Paul sont sûrement inspirées mais il y en a qui sont non seulement inspirées mais inspirantes, du moins pour la plupart d’entre nous, comme chrétiens et comme moines. Quand saint Paul confesse sa foi et reconnaît : je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Tout le propos de notre vocation monastique est contenu dans cette confession et ce désir profond : devenir des êtres nouveaux semblables au Christ sans cesser d’être nous-mêmes, et même, bien au contraire, en devenant de plus en plus nous-mêmes devant Dieu et devant nos frères. Cet engendrement constant, cette renaissance continuelle que nous appelons conversion, changement, oriente, éclaire et habite notre vocation. En choisissant de nous maintenir dans ce devenir, nous pouvons mieux saisir ce que nous venons d’entendre dans la parole de Dieu : quand tout sera sous le pouvoir du Fils… Dieu sera tout en tous.


C’est vraiment très audacieux d’imiter le Christ et surtout de vouloir l’imiter quand il évoque son lien de proximité et de complicité avec le Père. C’est audacieux , voire téméraire ou présomptueux, d’oser dire nous-mêmes : qui me voit, voit le Christ. Mais c’est tout de même le pari que nous avons entrepris de relever en devenant moines. Nous avons fait le pari de lui devenir semblables. Et ce n’est pas seulement un travail sur nous-mêmes, une œuvre intérieure, pourtant déjà bien exigeante. Le saint pape Jean-Paul II dans sa toute première encyclique Redemptor Hominis (no 18) rappelle avec insistance que « l’union du Christ avec tout homme et avec tout l’homme est un mystère dont naît l’homme nouveau appelé à participer à la vie de Dieu. »


Devenir semblable au Christ en nous faisant de plus en plus proche de tout être humain qui vient à croiser notre route, en particulier de celui qui a faim, qui a soif. Et nous savons combien la faim et la soif sont un problème dans la maison commune de la terre. Faim et soif matérielle de nourriture et de boisson, ici même dans notre voisinage immédiat, mais aussi toutes ces quêtes, toutes ces « mendiances » d’affection, d’amour, de reconnaissance. Nous voulons nous rapprocher du Christ, le considérer, le reconnaître dans l’étranger, celui qui, même s’il partage notre humanité, est différent de nous, ne parle pas, ne pense pas, n’est pas comme nous, parce qu’il est né et a été élevé dans une autre tradition culturelle ou religieuse, parce qu’il est autochtone, bouddhiste ou musulman…


Nous rapprocher du Christ dans le malade que personne n’a pu visiter à cause de la pandémie et du confinement. Reconnaître le Christ dans le prisonnier qui n’est peut-être pas derrière des barreaux mais qui vit des enfermements dont il ne parvient pas à sortir ; dans le dénudé qui a encore des vêtements mais qui a perdu sa réputation, sa dignité, sa place dans la société parce qu’il a dû émigrer ; chez le jeune désemparé devant la situation actuelle, qui manque de points de repères, d’amis autres que virtuels. Notre communauté pose des gestes concrets pour ces gens, elle fait des dons, mais il y a aussi quelque chose qui revient à chacun de nous. Poser un geste, écrire un mot, appeler un ancien, envoyer un courriel à une personne qui souffre ou qui a simplement besoin de ce petit moment d’attention, prier. Prier et parfois même pleurer comme le Christ l’a fait devant la dureté des hommes, ou à la mort de son ami Lazare. Il y a de l’amour qui touche Dieu dans la prière et les larmes.


Le Verbe nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu : voilà la force qui nous transforme du dedans et qui rend notre vie constamment nouvelle. C’est toujours dans le Christ que nous recevons et puisons cette vie nouvelle et l’Eucharistie nous affermit jour après jour dans cette vie. Mais avant que le Christ puisse détruire toute mort et faire que Dieu soit tout en tous, il devra pouvoir dire tout d’abord, et en toute vérité, sur chacun de nous et sur nous tous ensemble, les paroles mêmes de la consécration : « Ceci est mon Corps et mon Sang. »


Jésus a donc pris tout un risque en se liant ainsi profondément avec nous, en voulant faire corps, son Corps, avec nous. Il est Seigneur de l’Univers et Maître de l’Histoire mais en tenant compte de notre liberté. Il ne souhaite pas que l’unité entre tous les êtres humains tourne à l’uniformité de langue, de culture, de manière de penser, de politiquement correct. Il privilégie l’unité issue de la richesse de toutes nos différences. Nous parlons du Christ comme de «l’Autre que nous attendons», sans toujours bien réaliser que l’inverse est encore plus vrai : c’est Lui qui nous attend, nous, pour que Dieu soit tout en tous quand nous déciderons de ne pas rester ce que nous sommes aujourd’hui mais de devenir pleinement ce qui n’a pas encore été manifesté : des fils de Dieu, des fils de Lumière, des frères du Christ Jésus. Alors oui, et alors seulement : Dieu sera tout en tous.


29-11-20 Entrée au postulat de Frère Jean-Philippe (Dom André)

Entrée au postulat de Frère Jean-Philippe

(Dom André, Abbé)



Mon cher Frère Jean-Philippe,


Tu poses ce geste un premier dimanche de l’Avent, un temps particulièrement beau, joyeux et déjà chargé de toute l’émotion de la fête de Noël qui s’approche avec la venue du Christ-Jésus, l’Enfant-Dieu.


Le choix de ce jour te donne un premier indice de ce que tu vas vivre en communauté comme dans ta vie intérieure : l’attente de Dieu. Un chercheur de Dieu, pour reprendre l’expression de saint Benoît au chapitre 58 sur les nouveaux frères, c’est un homme en état de recherche et d’attente. Il y aura la joie et la surprise de faire des découvertes, de rencontrer, de recevoir. Il y aura aussi le long désir où il ne semble rien se passer, rien advenir, avec l’impression de ne pas avancer, de tourner en rond. Il y aura, bien sûr, l’alternance, rarement répartie à parts égales, entre ces deux mouvements, ces deux temps où tu cherches, où tu trouves, où tu attends encore. Mais la certitude, c’est la promesse d’un Christ qui est, qui était et qui vient sans cesse vers toi. Il vient à ta rencontre sur le chemin que toi, tu as pris.


Est-ce que tu as les aptitudes pour mener cette quête, cette recherche, cette attente de Dieu ? En fait, tu as besoin non pas tellement d’une aptitude mais d’une attitude qui te facilitera la vie : la confiance. Jésus dit souvent aux personnes qui l’approchent : qu’il t’advienne selon ta foi. Foi et confiance sont étroitement liées dans ce que nous vivons dans un monastère. Et la confiance, si elle concerne d’abord et avant tout, ta relation au Christ et à sa promesse d’être avec toi tous les jours, jusqu’à la fin de ton monde et de ton temps, cette confiance tu auras aussi à la vivre avec nous tes frères à qui Dieu t’envoie aujourd’hui d’une manière toute nouvelle. C’est à travers les médiations humaines que le Seigneur va s’incarner et te parler le plus souvent. La médiation humaine de tes frères…


Vivre une démarche comme la tienne vient éveiller en chacun de nous la mémoire du jour où nous avons posé le même geste. Pour certains, il y a plus de 70 ans… mais le souvenir est toujours là. Et dans cette démarche initiale, il y a toujours deux émotions qui se conjuguent et s’articulent ensemble : la joie et l’inattendu. La joie… parce que l’entrée en communauté est un choix, un commencement, qui a demandé du temps, de la réflexion, de l’énergie, qui a vu surgir des obstacles jusqu’à la toute dernière minute, comme dans ton cas. Mais après tout ce temps, il y a la joie d’être là pour Lui, avec nous. Tu choisis le Christ : tu trouves des disciples du Christ prêts à te soutenir dans ta démarche. Tu vas goûter aujourd’hui tous les bons chocolats produits dans nos ateliers. Ce serait déjà un bon motif de joie. Et nous allons te retrouver au noviciat cet après-midi pour célébrer ce jour avec toi. Mais ta joie véritable c’est le Christ qui vient te donner et la joie et la paix du cœur, comme lui seul sait les donner.


Avec la joie, il y a encore cette autre émotion, cette autre dimension au seuil d’une démarche comme la tienne : l’inattendu. Bien des gens pensent que la vie monastique est un long fleuve tranquille où il ne se passe rien, une série de jours vécus dans la pure routine. Ce n’est pas du tout la réalité. Nous vivons en communauté mais nous sommes ensemble au désert. L’inattendu vient de ce que nous vivons au-dedans de nous, nos prises de consciences, nos constances, nos replis, nos manques et nos désirs. L’inattendu, c’est l’ouverture progressive à la miséricorde par rapport à tout ce qui nous a blessé et nous blesse encore, c’est l’apprentissage à s’aimer soi-même humblement devant Dieu. Et l’inattendu, c’est aussi l’ouverture à ce que nous n’avions pas encore osé rêver, imaginer, espérer. C’est l’ouverture à tout espérance dans la rencontre et la relation avec le Christ, notre frère et notre ami.


Attente, confiance, joie, inattendu. Tu as devant toi tout un chemin de vie. Il te reste à le marcher pour entrer dans la vie de Dieu et pour laisser Dieu entrer dans ta vie et dans ton histoire. Nous serons tes compagnons sur cette route pour prier pour toi, avec toi, et pour te donner l’exemple et t’entraîner (à la fois te former et te donner la force et l’élan !)

Reçois ce vêtement qui va marquer ta première étape parmi nous. Que le Seigneur te bénisse, toi, et te garde dans son amour, lui qui te redit comme à son Fils Bien-Aimé : Moi, aujourd’hui je t’ai engendré. Oui, engendré à une vie nouvelle…


29-11-20 Premier dimanche de l'Avent "B" (Dom André)

Premier dimanche de l'Avent "B"

(Dom André, Abbé)



Entrée en Avent (Premières Vêpres)


Mes Frères,


Il suffit de changer une seule lettre pour donner un tout autre sens au mot Avent… Nous entrons ce soir en Avent. Nous entrons dans ce temps d’une attente à la fois joyeuse et sereine, une attente du Christ Jésus, de son enfantement, de sa venue parmi nous. Nous sommes en attente… tendus vers un à-venir. Le plus beau est à venir, dans cet Enfant-Dieu qui va naître, dans ce monde qui sera renouvelé car l’Enfant à naître vient faire toutes choses nouvelles.


Le paradis est devant nous. Bien des gens aimeraient retourner là où on peut retrouver quelque chose d’avant ce temps de la distanciation, de l’enfermement, du confinement et de tout ce que la pandémie a imposé au monde connu. Pour nous, impossible de regarder ainsi en arrière, ce serait oublier vers quoi et surtout vers qui nous sommes en route, vers Jésus, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous.


Nous attendons sa venue. Il y a de la douceur et de la tendresse dans cette attente. C’est un temps pour rêver, pour imaginer, pour espérer et contribuer à construire un monde meilleur en nous et à partir de ce que nous sommes comme communauté. C’est un temps pour recevoir de l’inédit, du neuf, et pour nous laisser surprendre une fois de plus par la nouveauté de notre Dieu, la nouveauté de sa Parole. Dieu parle. Dieu nous parle.


D’ici Noël et plus loin encore, Dieu va se dire dans nos mots d’hommes et c’est bien la seule façon que nous avons pour le comprendre aujourd’hui et chaque fois qu’il va nous parler durant cet Avent. Sa parole réalise pleinement la vocation de toute parole authentique et profonde : elle ouvre et offre l’infini du possible ou, à tout le moins, un nouveau possible où nous pouvons, tous et chacun, croire, aimer et espérer.


Veillons à bien écouter ce qu’il nous dit. Veillons les uns sur les autres en nous attendant car nous n’avançons pas tous au même pas, y compris sur le chemin de l’Évangile. Veillons pour écouter ensemble les secrets de l’amour que notre Dieu veut allumer comme un grand feu dans le cœur de notre monde. Veillons ensemble dans la joie de le savoir tout proche, tout près de nous, à cette heure où nous sommes ici pour Lui.


Oraison

Accorde-nous, Seigneur, d’attendre sans faiblir la venue de ton Fils, pour qu’au jour où il viendra frapper à notre porte, il nous trouve vigilants dans la prière et heureux de chanter sa louange. Lui qui vit et règne avec toi, dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu pour les siècles des siècles.



Homélie du dimanche


Mes Frères,


Il y a en chacun de nous une part d’ombre et une part de lumière et nous essayons, durant la majeure partie de notre vie, si ce n’est pas jusqu’à la fin de notre vie, de faire reculer l’ombre et de privilégier la lumière.


Oui, c’est vrai que le bien que nous voulons faire, nous ne le faisons pas toujours et nous découvrons qu’il y a en nous, dans nos membres, une autre loi qui combat notre foi et notre vie intérieure. Et nous pouvons faire nôtres les deux questions du prophète Isaïe qui sont aussi comme deux prières : Pourquoi Seigneur nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et oublier ta présence ? C’est notre part d’ombre… quand nous nous retrouvons impurs, injustes, desséchés, endormis, oublieux de Dieu. C’est encore cette grisaille qui s’installe en nous quand nous avons repris peu à peu ce que nous avions donné à Dieu aux premiers jours de notre amour. Après avoir cru vraiment que c’est lui qui nous avait amené ici pour vivre avec lui et de lui, voilà qu’au lieu de nous en remettre à lui de tout cœur et de toutes nos forces, nous avons recommencé à nous soucier de nous-mêmes. N’oublions pas les paroles terribles dites au psalmiste qui a cessé d’écouter la voix de Dieu : Je l’ai livré à son cœur endurci : qu’il aille et suive ses vues. Nous sommes fragiles comme de l’argile mais c’est entre les mains de Dieu que nous voulons nous remettre pour qu’il nous façonne encore et encore à son image et à sa ressemblance, même si une part de nous demeure toujours aux prises avec le mal, complice de nos errances et de nos incohérences. Ne nous laisse pas errer hors de tes chemins, ne laisse pas nos cœurs s’endurcir sur le chemin que nous avons pris.


Et pourtant nous sommes nés de Dieu. Nous avons en nous la force de vivre en fils de Dieu, en fils de lumière. Nous avons reçu toutes les richesses et aucun don de grâce ne nous manque. Et c’est là tout le paradoxe de nos vies : nous avons tout pour vivre en pleine communion avec le Christ. Et la lumière qu’il est venu mettre en nos vies en venant dans notre monde est bien là en chacun de nous. Pourquoi cette lumière demeure-t-elle si souvent, si longtemps sous le boisseau, sans parvenir à éclairer ni au-dedans ni au-dehors la maison que nous habitons ? Pourtant nous croyons fermement ce que le Seigneur nous redit chaque année tout au long de l’Avent : Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive ta lumière, la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.


L’Évangile vient remettre en perspective et l’ombre et la lumière en nous, notre humble condition d’être vulnérable, fragile, pécheur, et notre grandeur filiale, notre dignité d’hommes debout, lumineux, nés de Dieu. Jésus nous invite à rester éveillés et à veiller. Et il le dit à tous : Veillez!

Il s’adresse aussi bien au chercheur de Dieu qu’au veilleur en nous. Le chercheur de Dieu va discerner comment sortir de la torpeur, de l’ombre et de l’oubli de Dieu pour rester davantage en sa présence. Le veilleur va être constamment attentif à tout ce qui est porteur de lumière et d’amour, aux gestes, aux paroles, aux attitudes, aux événements qui disent Dieu dans le quotidien de nos vies.


Le temps de l’Avent est court et il est tout empreint de la joie de la rencontre de Celui qui vient bientôt, Jésus. Veiller est l’attitude parfaite que nous devons adoptée pour bien vivre l’attente de Dieu, l’attente non plus historique ni même à la fin des temps, à son retour, mais l’attente de l’autre avènement, le troisième : celui où il vient en nous…

30-11-20 Saint André (Frère Michel)

Saint André

(Frère Michel)



Préparation pénitentielle

André avec Simon son frère ont lâchés leurs filets et se sont mis en route à la suite de Jésus. Au début de notre célébration, tournons-nous avec confiance vers Celui qui nous appelle à sa suite pour que nous ayons la vie et la vie en abondance…

(Seigneur, accorde-nous ton pardon…)



HOMÉLIE


La fête de saint André introduit notre entrée dans l’Avent, ce temps du long désir, ce temps qui nous prépare à la rencontre de l’Enfant-Dieu, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

Le souvenir de cet apôtre ravive notre foi en Jésus, comme l’exprime si bien saint Paul dans l’épître aux Romains : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est le Seigneur, si tu crois de tout ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé ».


La fête de saint André est aussi un rappel de notre adhésion à la vocation qui est la nôtre, et qui ne veut rien préférer à l’amour du Christ.


Rappelons-nous l’appel qui nous a conduit jusqu’ici, ensemble, sur ce chemin mystérieux de la foi. Tout comme Simon-Pierre et son frère André, cet appel entendu, reçu, est lié aussi à ceux et celles qui, dans nos familles et nos relations, nous ont conduit vers ce choix.


Si cette fête peut susciter en nous la gratitude en songeant à l’appel que nous avons reçu de Dieu, elle nous rappelle aussi que chacune de nos vies, engagées à la suite du Christ, passe par la croix et nous invite à une immense compassion pour les autres. Que cette fête renforce notre communion fraternelle, à travers les joies et les épreuves rencontrées… Qu’elle nous réjouisse de la présence réelle du Christ que nous rencontrons chaque jour en chacun de nos frères et dans le mystère eucharistique que nous célébrons aujourd’hui.