HOMÉLIES

HOMÉLIES  2022

02-03-2022 / Mercredi des Cendres (Dom André)

Mercredi des Cendres
(Dom André)



HOMÉLIE


 
Mes frères,

Le prophète Joël nous introduit dans la démarche spirituelle de ce jour et de bien d’autres jours par ces mots : Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur. Retenez bien ce maintenant car saint Paul y reviendra avec son Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant. Quelque chose se passe maintenant, aujourd’hui, et cette heure peut devenir l’heure de Dieu dans notre vie.
 
Revenez à moi. Il y dans cet appel une double réalité bien concrète : la distance et le chemin. La distance que nous pouvons prendre par rapport à Dieu dans notre vie, avec le risque de s’habituer à se passer de Dieu pour vivre. Cet éloignement n’est pas très important à nos yeux. Après tout, nous sommes tous ici à cause de Dieu. Mais Dieu veut plus, il veut un rapprochement, une plus grande proximité avec lui. Quand on aime, on souffre de la distance et Dieu nous aime. Il connaît bien nos chemins vers lui. Il y a une manière de vivre qui consiste à suivre un chemin tout tracé alors c’est un appel à continuer à y avancer. Il y aussi une manière de vivre qui consiste à ne suivre aucun chemin, à se laisser aller, alors Dieu nous le demande : Maintenant, reviens avec moi, reviens à moi avec tes frères, revenez ensemble La conversion est un retournement, une réorientation intérieure : on se détourne de… pour se tourner vers... Enfin il existe une autre manière de vivre notre vie et c’est celle que la plupart d’entre nous avons adopter : nous suivons un chemin dont le tracé nous est inconnu. Nous marchons sur la route de l’Évangile en cherchant à ressembler au Christ, mais le tracé de ce chemin qui se vit dans la foi et la confiance, ne se dessine qu’au fur et à mesure que nous posons le pas suivant vers Dieu.
 
Quel que soit notre chemin, Dieu ajoute : Revenez à moi de tout votre cœur. Dieu ne nous appelle pas seulement à regarder notre vie, nos attitudes nos comportements, nos actions pour revenir à lui. Il veut nous voir descendre plus profondément dans notre cœur car c’est là que se joue la rencontre avec lui, c’est là. Saint Bernard dans son 2e sermon du Carême commente cette parole du parole du prophète Joël qui appelle à tourner notre cœur vers Dieu et il comprend que dans sa totalité notre affectivité, notre cœur est constitué de 4 grands mouvements très simples qu’il va développer par la suite, mais il dit d’abord : « Examine attentivement ce que tu aimes, ce qui te fait peur, ce qui te donne de la joie et ce qui te rend triste. » Fais le point sur ces composantes. Après cela, tu pourras mettre ton corps au service de ta conversion par le jeûne, la prière et l’aumône. Mais commence par « tout ton cœur ». Pour entrer dans notre cœur, le prophète propose une déchirure, une brèche pour y voir clair, pour descendre là où se cache notre vrai trésor, ce secret d’amour entre nous et Dieu. Nous revenons souvent dans la tradition monastique à ce cœur brisé, broyé du psaume 50, à ce cœur ouvert du Christ en croix. Mais il nous en coûte toujours d’y entrer et d’y habiter car au fond de notre cœur, avant de trouver l’amour, de voir et de goûter l’amour, nous sommes aux prises avec de nombreuses blessures qui n’en finissent plus de guérir ou qui ne sont jamais tout à fait cicatrisées et qui reprennent souvent le dessus, même si Dieu ne cesse pas de nous redire : n'ayez pas peur, n’aie pas peur. Chaque fois que Dieu nous appelle, nous demande de revenir à lui, nous pouvons le prier et lui dire : fais-nous revenir à toi, ou encore comme l’apôtre le disait : montre-nous le chemin. Le Christ est le chemin. SI nous saisissons cet part lumineuse du mystère, ne fermons pas notre cœur et surtout n’allons pas laisser sans effet la grâce reçue de lui.
 
C’est à partir de notre cœur, ouvert à Dieu, à partir du secret d’amour retrouvé, renouvelé, entre lui et chacun de nous que nous pouvons mettre en pratique dans une vie cachée en Dieu l’aumône, la prière et le jeûne.
 
L’aumône d’un moine c’est avant tout l’aumône du temps gratuit que nous donnons à nos frères. Le temps fait partie de notre richesse. Chaque année, nous mettons une table au chapitre pour revoir tout ce qui embarrasse matériellement nos cellules et notre vie. Nous faisons aussi un bon ménage dans les emplois et c’est une autre forme de partage car la plupart de ces choses iront à d’autres personnes dans le besoin. La prière ne demande pas un grand développement, ce qui se vit en Ukraine actuellement, avec les pertes de vie de jeunes Ukrainiens et de jeunes Russes, c’est le cri et la clameur des pauvres. Enfin le jeûne, le Pape François a voulu que nous fassions de ce jour, un jour de prière et de jeûne pour retrouver la paix entre les peuples et les nations.
 
Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant. Et c’est en toute humilité que nous allons recevoir les cendres. Oui, nous sommes poussière et nous allons retourner à la poussière. Mais nous sommes aussi poussière d’étoiles et bien plus, notre poussière est habitée par un élan de vie qui ne vient pas de nous, qui nous est donné par le Souffle de l’Esprit. Et depuis notre cœur, ce Souffle nous inspire et nous attire à marcher sur le chemin que nous avons pris, ce chemin où Dieu vient lui-même à notre rencontre. Il est, il était et il vient. Il nous dit de revenir à lui mais il fait sa part de chemin, il vient à moi, à toi, à chacun de nous.

06-03-2022 / Premier Dimanche du Carême  (Frère Michel)

Premier Dimanche du Carême
(Frère Michel)



HOMÉLIE


 
Frères et sœurs,
Le passage d’Évangile qui ouvre le temps du carême (qui durera 40 jours), fait justement référence aux 40 jours passés dans le désert par Jésus avant qu’il ne revienne en Galilée pour entamer son ministère.
Le désert, ce lieu mythique entre tous est pourtant un espace ambivalent :
Dans cet espace apparemment infini où il n’y a aucun obstacle jusqu’à perte de vue… où donc, mieux qu’au désert, peut-on se sentir un peu plus près de Dieu ?
Mais le désert, c’est aussi un espace sans repères, un espace d’errance, où l’on peut tout aussi bien éprouver l’absence de Dieu; c’est un espace où il est facile de se perdre, de ne plus savoir où aller, ni de savoir vers qui se tourner.
C’est donc en ce lieu ambivalent que Jésus se retrouve après son baptême : Et cette retraite au désert n’est pas l’initiative de Jésus. Il s’y est laissé conduire, poussé par l’Esprit.
Et que va-t-il sortir de ce carême au désert : Jésus va-t-il approfondir sa relation de confiance et d ‘amour à Dieu son Père, ou bien va-t-il se perdre ?
Dans l’Évangile qui nous est proposé aujourd’hui, nous nous trouvons devant l’aboutissement ultime des préfigurations de l’ancien testament, comme on peut lire dans cet extrait du livre du Deutéronome(8,2) : « Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait marcher pendant ces quarante années dans le désert, afin de te faire connaître la pauvreté et de t'éprouver, pour savoir quelles étaient les dispositions de ton cœur et si tu garderais ou non mes commandements ».
Par ces fréquentes allusions à l’ancien testament, saint Luc insiste sur le caractère messianique de Jésus : Jésus est Celui qui accomplit les Ecritures… Et pourtant, au cœur du désert, rien n’est encore certain pour lui: Quelle voie Jésus va-t-il choisir?
Lorsqu‘intervient le diable auprès de Jésus, la scène nous est présentée comme une joute théologique entre deux spécialistes des écritures qui se répondent par versets interposés.
Mais l’enjeu est de taille : le diable, c’est le diviseur; le diable c’est cette petite voix pernicieuse qui nous présente toujours un autre choix, une autre décision, une voie d’évitement…en 1 mot, qui sème la zizanie (voir Matthieu 13/24-30).
Nous ne sommes pas ici devant un match où il y aurait le bon contre le méchant, où l’on saurait tout de suite dans quel camp nous situer. Ça ne marche pas comme ça… car l’influence du diable, le diviseur, se tapit en chacun nous.
Nous savons à quel point nous-mêmes nous pouvons être ambivalents : capables à la fois de rester ancrés dans notre foi en Dieu et en mêmes temps capables de nous perdre, dans je ne sais quels raisonnements ou remises en cause.
Il ne fut donc pas nécessaire que Jésus trouve un adversaire en chair et en os face à lui pour connaître ce même dilemme, ces mêmes interrogations… Et pourtant… ce temps de carême qui lui fut proposé par l’Esprit fut un moment crucial qui lui fera affirmer son amour et son attachement indéfectible à Dieu son Père avant d’entamer son ministère.
Et c’est là qu’interviennent les 3 défis, auxquels Jésus fut confronté et qui sont les 3 tentations auxquelles tout être humain doit résister : les tentations de l’avoir, du savoir et du pouvoir.
Et il est sans doute opportun ici de se rappeler que résister à la tentation, ce n’est pas d’abord résister à des fautes morales : l’Evangile n’est pas un traité de morale. Résister à la tentation c’est résister au risque d’infidélité à Dieu; Céder à la tentation c’est céder au risque d’ingratitude, au risque de négation de l’amour de Dieu pour nous. Résister à la tentation c’est résister à la non-vie, c’est résister au désespoir.

La page d’Évangile qui nous est proposée en ce dimanche est un récit de résistance qui relate les quarante jours de lutte et de recherche spirituelle intense auquel Jésus s’est livré.
Ainsi Jésus ne se lance pas dans la mission immédiatement après la révélation de son baptême, sans s’y être préparé. Il accepte d’accomplir son carême, ce temps du discernement et de la lutte qui affermira sa propre foi.
Voilà de quoi méditer pour nous :
La foi se construit, se nourrit, se développe dans le temps.
Être chrétien, c’est accepter de se laisser construire dans l’épreuve du temps tout en gardant confiance que Dieu nous accompagne sur cette route.

Parce que notre coeur (comme le désert) est un lieu ambivalent…
Parce que le véritable lieu de tentation et de combat n’est pas hors de nous… il est en nous.

13-03-2022 / Deuxième Dimanche du Carême  (Frère Emmanuel)

Deuxième Dimanche du Carême
(Frère Emmanuel)



HOMÉLIE


Chers frères et sœurs,

La richesse de la langue française nous fait bien distinguer entre le verbe « entendre» et le verbe «écouter». La définition du dictionnaire est simple. Entendre, c’est percevoir par les oreilles. Écouter, c’est s’appliquer à entendre, prêter l’oreille. L’évangile d’aujourd’hui est très précis dans ce sens : « Celui-ci est mon fils, celui que j’ai choisi. Écoutez-le! » Et pour nous, moines, cette phrase prends un sens particulier puisque le mot « Écoute » est le premier mot de notre règle de vie. « Écoute, ô mon fils, l’invitation du maitre et incline l’oreille de ton cœur. » Ce dernier membre de phrase pourrait très bien servir de définition à notre verbe «écouter». Ainsi écouter, c’est incliner l’oreille de son cœur.

Écouter Jésus, tel est bien le message de cet événement de la transfiguration. Pierre, Jean et Jacques accompagnent Jésus qui veut aller prier à l’écart de la foule, au sommet de la montagne. La foule reste dans la plaine, ça grimpe dur pour arriver en haut. Comme souvent, une fois arrivé Jésus se retire un peu à l’écart. Fourbus de fatigue, les apôtres feraient bien une petite sieste. Mais Jésus est absorbé dans sa prière, ses vêtements en deviennent éblouissants, lui-même est revêtu d’une gloire où apparaissent Moise et Élie. Ils représentent la Loi et les prophètes. Alors que ces deux personnages s’éloignent, la générosité de Pierre se manifeste : « Faisons trois tentes ». Mais comme le précise l’évangéliste : « Il ne savait pas ce qu’il disait ». Confus devant l’événement qui se produit sous ses yeux, Pierre parle avec l’élan de son cœur, et dit la première chose qui lui vient à l’esprit : Restons ici et faisons des tentes.

Mais ce n’est pas fini, c’est même le plus important qui arrive. Une nuée les couvre de son ombre, ils sont effrayés de se retrouver en son milieu. Une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon fils, celui que j’ai choisi, écoutez-le! »
Moise et Élie ont disparu, seul Jésus reste avec ses disciples. C’est désormais lui qu’il faut suivre et écouter. La loi et les prophètes deviennent très relatifs. Leur importance qui était primordiale s’efface devant le Fils qu’ils annonçaient. L’alliance tant de fois renouvelée par des sacrifices d’animaux, à l’image de l’alliance conclue avec Abram (dans la première lecture), n’aura plus besoin de cela. C’est l’offrande que le Fils fait de lui-même qui va signer la nouvelle alliance une fois pour toute.

Il faudra plusieurs années de réflexion aux apôtres, après la résurrection et aux premiers chrétiens pour comprendre cela. On le voit bien dans leur comportement. Au lendemain de Pâques, les apôtres remontent régulièrement au Temple pour prier. La descente de l’Esprit chez le centurion Corneille fera avancer la réflexion des disciples, tout comme l’assemblée des apôtres à Jérusalem où l’on décide d‘accueillir les non-juifs sans leur imposer les prescriptions de la Loi. Et puis il y a l’enseignement de Jésus, « là ou deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Dans son entretien avec la samaritaine, Jésus lui dira que l’on n’a pas besoin d’une montagne, ni d’un temple à Jérusalem pour prier Dieu. Mais qu’il faut adorer Dieu en esprit et en vérité. Voilà qui devrait aider lorsque l’on se pose la question de l’avenir de nos églises de villages et de villes. Cela reste des pierres, bien agencées, bien décorées certes, mais des pierres, toujours. Alors que c’est le rassemblement lui-même qui fait l’Église réunie au nom du Christ. Jésus ne nous invite pas dans un lieu, il nous invite à être ensemble.

Jésus ressuscité n’est pas apparu au Temple, mais dans un jardin où des femmes pleuraient sa mort; dans une salle close où la peur avait enfermé les apôtres; dans une auberge d’Emmaüs pour deux disciples découragés; à l’entrée de Damas pour éclairer Saul du vrai contenu des Écritures et de son message. La liste pourrait s’allonger à l’infini des existences humaines jusqu’à la notre aujourd’hui. Ce n’est pas dans la gloire que Jésus nous rejoint, c’est dans l’ordinaire de nos vies qu’il se fait présent. Être attentif aux besoins de l’autre, lui venir en aide, soulager l’humanité souffrante, voilà le lieu où Jésus nous invite à le rencontrer. La vision de la transfiguration était éphémère pour les apôtres, ils redescendirent de la montagne avec Jésus en ne disant rien de ce qu’ils avaient vu. Ce n’est qu’après la résurrection de Jésus que cet épisode prendra tout son sens.

En commentant ce passage de la transfiguration, le pape saint Léon le Grand, au Vème siècle, nous invite à la patience au milieu des difficultés de la vie. Les promesses du bonheur sont bien réelles même si celui-ci tarde un peu. Saint Léon nous dit cela en commentant le désir de Pierre de faire trois tentes : « Mais le Seigneur ne répondit pas à cette proposition, voulant montrer non certes que le désir était mauvais, mais qu’il était déplacé; car le monde ne pouvait être sauvé sans la mort du Christ, et l’exemple du Seigneur interpellait la foi des croyants pour que sans mettre en doute la promesse du bonheur nous comprenions que nous devions, parmi les épreuves de cette vie, demander la patience avant la gloire : le bonheur du royaume ne peut en effet précéder le temps de la souffrance. » En écrivant sa règle, saint Benoit, un siècle plus tard, conclut de la même façon son prologue : « Puissions-nous ne jamais dévier, persévérant en sa doctrine dans le monastère jusqu’à la mort et partager les souffrances du Christ par la patience pour avoir part aussi à son règne. »

L’épisode de la transfiguration se situait dans cette ligne-là. Un encouragement pour les disciples face aux épreuves et à la mort qui attendent Jésus. Mais ce n’est pas sur la transfiguration qu’il faut jeter nos regards, mais bien sur le quotidien de notre vie où Jésus nous fait signe pour qu’ensemble nous soyons témoins et acteurs de l’amour de Dieu pour l’humanité. 

19-03-2022 /  Solennité de Saint Joseph  (Dom Yvon Joseph)

Solennité de Saint Joseph 
(Dom Yvon Joseph)



HOMÉLIE


Chers frères et sœurs,

À l’exception de la Vierge Marie et de saint Jean Baptiste dont nous célébrons la naissance terrestre, lorsque nous célébrons des saintes et des saints, c’est le « jour de leur naissance » au ciel, le jour de leur entrée définitive auprès de Dieu que nous célébrons, ainsi que nous le faisons pour saint Joseph aujourd’hui. En ce jour de fête, notre regard de foi se tourne vers « le père terrestre du Fils de Dieu », selon une expression du pape François. Par la qualité de son amour humain, par la générosité de son cœur de père, l’humble charpentier de Nazareth a su être auprès de Jésus, dès sa naissance à Bethléem, le visage de la tendresse de Dieu son Père…
 
Aujourd’hui, nous avons précisément entendu Jésus déclarer à Marie et à Joseph : Ne saviez-vous qu’il me faut être chez mon Père ? Parole qui est demeurée mystérieuse pour eux et dont ils n’ont pu saisir immédiatement toute la portée, mais parole que Marie « a gardée et méditée dans son cœur », selon l’habitude qui était déjà la sienne… Auprès d’elle et avec elle, son épouse, Joseph a laissé lui aussi cette parole se déposer dans son cœur et faire son chemin de révélation…
 
Tout au long de sa vie de « père terrestre », de fidèle gardien et protecteur de Jésus, Joseph a su écouter et ruminer fréquemment ce que Jésus leur avait déclaré : « il me faut être chez mon Père »… Cette parole, méditée et priée, a éclairé progressivement son esprit et elle a ouvert toujours plus son cœur au mystère infini de son Dieu et Père… Cette parole de Jésus l’a accompagné et guidé tout au long de sa vie, jusqu’au jour où, voyant approcher l’heure de sa mort ou plutôt « le jour de sa naissance » au ciel, il a pu, à son tour, déclarer à Jésus et à Marie : « Ne savez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ». Joseph pouvait partir, quitter Marie et Jésus avec le sentiment d’avoir bien rempli la mission si particulière qu’il avait reçue… Dans cette façon de voir, je suis conscient de faire parler le silence de Joseph et le silence de l’évangile, mais, j’ose l’espérer, sans les trahir !
 
Avec un poète français du siècle dernier, je me permettrai même de risquer une parole sur le mystère éternel de Joseph et de Marie, dans leur maison d’éternité, auprès de Dieu, auprès du Fils de Dieu, leur fils, dans la tendresse de l’Esprit d’amour qui les unit… Voici donc la méditation du poète Francis Jammes (1868-1938), dont le texte m’a été transmis par Sœur Mercédès, moniale bénédictine de France, qui a réalisé la statue de Saint Joseph amoureux. Ce poème intitulé « Assomption » célèbre les retrouvailles de Marie et de Joseph, au ciel, auprès de Dieu… Alors que les anges invitent Joseph à s’approcher de Marie qui vient d’entrer dans la gloire auprès de Dieu, Joseph, toujours humble et effacé, leur répond :
 
Non, elle est trop belle
pour m’avoir près d’elle
dit le charpentier.
Les anges chantèrent :
ton humilité
l’a bien mérité.
Passe encore sur terre
quand dans la misère
nous avons été.
Ton cœur était beau
lorsque ton rabot
berçait Dieu près d’elle.
Non, elle est trop belle
pour m’asseoir près d’elle
dit le charpentier.
Nos plus douces veilles
de sa part à elle
près d’elle t’appellent.
Laisse-moi, Marie
dans l’ombre bénie
où passe ma vie.
Ami, mon ami
Dieu te veut ici
près de moi, Ami.
 
​Que Joseph soit maintenant près de Marie au ciel, comme il l’a été sur la terre, ce n’est plus seulement la volonté de son épouse, mais la volonté de Dieu lui-même : Dieu qui les a choisis ensemble, afin que Jésus puisse naître, grandir et s’épanouir dans l’amour de leur couple !... Certes, ce ne sont pas là des révélations d’Évangile, mais les belles intuitions d’un poète croyant et aimant : elles donnent à réfléchir et à prier…
​En cette célébration de fête, rendons grâce à notre Dieu et Père pour saint Joseph et sainte Marie qui, par leur amour, nous donnent aujourd’hui de respirer la tendresse du ciel !

20-03-2022 / Troisième Dimanche du Carême  (Frère Martin)

Troisième Dimanche du Carême
(Frère Martin)



HOMÉLIE


Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ?
 
Frères et sœurs, 

Le passage d’évangile qui vient d’être proclamé a quelque chose d’inusité et de surprenant qui n’a pas son pareil dans les autres évangiles : Jésus s’empare de faits divers qui ont défrayé la chronique de son temps pour adresser à ses auditeurs un appel à la conversion, au retournement de leur cœur.
 
Des hommes, des femmes et des enfants ont péri, les uns ont été massacrés par la puissance de l’occupant, les autres écrasés par la chute d’une tour immense, s’empresse-t-on de rapporter à Jésus. Le genre de tragédies humaines qui, malheureusement, fait encore la une des journaux et des réseaux sociaux à travers le monde.
 
En ce premier quart de 21e siècle, en ce début de 3e millénaire, les nouvelles sont effectivement assez semblables : des hommes, des femmes et des enfants sont morts écrasés sous le poids des tours jumelles du World Trade Center, victimes de la haine contre l’Occident et ses mœurs décadents ; des hommes, des femmes et des enfants sont emprisonnés puis tués pour s’être opposés au régime politique discrétionnaire de leur pays ou pour avoir simplement professer leur foi en un Dieu qui n’était pas celui de leurs bourreaux ; des hommes, des femmes et des enfants d’une ethnie différente sont victimes d’un génocide à peine voilé depuis des années ; enfin, des hommes, des femmes et des enfants ukrainiens sont bombardés, déportés, violentés, voire assassinés par un envahisseur russe sans pitié, assoiffé de pouvoir. Et Dieu sait que la liste pourrait facilement s’allonger.
 
Pensez-vous que ces hommes, ces femmes et ces enfants furent de plus grands pécheurs ? Je veux dire de plus grands pécheurs que le commun des mortels, que vous et moi ? Le pensez-vous vraiment, frères et sœurs, ne seraient-ce qu’un instant ? Répondre par l’affirmative à la question aurait certes l’avantage de soulager notre conscience ou peut-être même notre soif de vengeance en plus de nous réconforter, voire nous complaire dans notre propre exercice de la justice divine. Hélas, ce serait tomber dans le piège du pharisien orgueilleux qui prie, qui jeûne, qui fait tout ce que les autres ne font pas. Ce serait oublier que Dieu fait tomber la pluie – signe de sa bénédiction – sur les bons et les méchants, les justes et les injustes.
 
Toujours est-il que Jésus, lui, n’interprète pas ces évènements malheureux comme des châtiments, conséquences inévitables de la colère de Dieu s’abattant sur les pécheurs et les impies. Les gens victimes de malheurs ou encore de tragédies ne sont pas, à l’évidence, de plus mauvaises personnes, nous rappelle Jésus. Pour le dire autrement, le Fils de Dieu ne fait pas intervenir la Providence là où elle n’a pas rendez-vous Et c’est bien ainsi.
 
En revanche, Jésus tire de ces évènements malheureux une exhortation à la conversion. En effet, pour nous ouvrir au salut qu’il nous offre en son mystère de Pâques, tous, sans exception, devons changer radicalement notre manière de penser, de parler et d’agir. Tous, nous devons changer notre cœur. Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même !

Frères et sœurs, cette parole de Jésus peut sembler bien sévère, voire scandaleuse de la part de celui que l’on dit être tendre et miséricordieux. Pourtant, elle exprime toute l’inquiétude de son amour pour nous. Par cette exhortation à la conversion, Jésus nous met en garde afin que nous ne restions pas indifférents face à la violence dont l’humain est capable ou à celle, aveugle et cruelle, d’une nature parfois dérèglée et déchaînée. Autrement dit, nous ne pouvons pas nous tenir en retrait et contempler les drames de ce monde avec indifférence, tels des juges ou des spectateurs divertis. La guerre en Ukraine en est la preuve vivante.
 
D’un autre côté, nous ne supportons pas de rester, seuls, impuissants devant les œuvres du mal. C’est pourquoi Jésus, en bon pédagogue, nous invite à agir sur notre propre terrain, en discernant le mal qui se tapit dans nos cœurs et les empêche de porter de bons fruits. Mais pour bien entendre son appel, il est nécessaire de quitter la posture de l’indigné et cesser de croire que le mal est réservé exclusivement aux autres. Un geste difficile à poser dans une culture où le slogan le plus à la mode est précisément : Indignez-vous. Pourtant, du mal de ses semblables, il ne faut ni s’indigner, ni s’en croire innocent sous peine de finir seul avec l’idée de sa propre pureté. Au contraire, Jésus invite à reconnaître dans le père, la mère, le frère, la sœur, le mari, la femme, l’ami ou l’ennemi que l’on porte sur ses épaules moins celui ou celle qui n’avait qu’à faire attention que celui ou celle que je pourrais être moi-même si la vie ne m’avait mené ici plutôt que là. L’auteur Georges Bernanos avait raison d’écrire que « l’on doit se méfier de son indignation et de sa révolte face au mal et au péché de son prochain. L’indignation n’a jamais racheté personne, mais elle a probablement perdu beaucoup d’âmes. » souligne-t-il avec justesse.
 
Quitter la posture de l’indigné donc pour prendre, au cours de ce Carême, celle du pauvre et du mendiant à l’image du figuier de l’évangile dont la subsistance dépend entièrement de la bonté du vigneron comme nous dépendons nous-mêmes entièrement de la grâce de Dieu, de la force de son Esprit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : Jésus, ce matin, est ce bon vigneron qui, en toute circonstance, se soucie de sa vigne. À ce pauvre figuier, en apparence stérile, il vient bêcher tout autour et y mettre du fumier en espérant trouver un jour des fruits de conversion.  
 
Vigneron, mais aussi Maître de vie, Jésus est celui qui nous aide à traverser nos épreuves et nos combats. Ces combats intimes de nos vies, ces combats souterrains dont le monde extérieur ignore à peu près tout, à quelques exceptions près, parce que la plupart du temps, nous les gardons secrets. Ces combats que Jésus connaît pour les avoir vécus et en être sorti victorieux ainsi que nous l’avons entendu lors du 1er dimanche de ce Carême. Ces combats de la foi au terme desquels il est possible, nous aussi, de sortir vainqueurs avec le Ressuscité de Pâques.
 
Frères et sœurs, soyez-en assurés, si Jésus n’avait plus cette espérance, s’il n’avait plus confiance en ses frères et sœurs en humanité, il y a longtemps qu’il aurait cessé de bêcher et de mettre du fumier autour des pauvres figuiers que nous sommes.


25-03-2022 / L’Annonciation (Dom André)

L’Annonciation
(Dom André)



HOMÉLIE


Frères et Sœurs,
 
Comment Dieu intervient-il dans la vie d’un être humain : nous savons qu’il est un Dieu qui est, qui était et qui vient… peut-être même, pourquoi pas, un Dieu qui court vers nous… Saint Benoît corrige le texte de saint Jean et nous dit dans le Prologue de sa Règle non pas de marcher mais de courir tant que nous avons la lumière. Alors n’allons pas croire que Dieu se contente de marcher pour venir vers nous, il court lui aussi vers nous parce qu’il nous aime. Il s’est penché vers Marie son humble servante car il avait hâte d’accomplir un don prodigieux d’amour, nous donner par elle son Fils Jésus pour qu’il vienne naître dans notre vie et faire de chacun et chacune nous des êtres porteurs de sa lumière.
 
Le Oui, le Fiat, de Marie… son « qu’il me soit fait selon ta parole » nous voulons le reprendre pour que Jésus naisse, autrement, mais tout aussi pleinement en nous mais alors nous nous posons la même question que Marie : Comment cela va-t-il se faire… Il y en a dans le monde, peut-être même beaucoup, qui pourraient se dire : je ne suis pas vierge comme Marie. Saint Bernard a été au-devant de cette objection en rappelant que Dieu ne s’est pas penché sur une vierge mais sur une humble servante. Et nous sommes tous capables d’humilité et de service, d’humble service. Est-ce trop audacieux d’affirmer aussi que chaque personne peut renouer avec son cœur d’enfant, son cœur d’innocence et retrouver une virginité du cœur, une pureté du cœur ?
 
Marie a posé la question du « comment cela se ferait ? » et l’ange lui a répondu que ce serait une œuvre de l’Esprit Saint, une œuvre du Souffle de Dieu. Nous sommes tous nés de Dieu et de toute éternité, Dieu nous l’a promis : Réjouis-toi, je suis avec toi… et je serai avec toi jusqu’à la fin du monde. Marie connaissait sans doute aussi la prophétie d’Isaïe : Le Seigneur vous donnera lui-même un signe : voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils qu’elle appellera Emmanuel, Dieu avec nous. Marie n’a pas demandé de signe. Elle a cru la parole de Dieu sans demander de signe mais l’ange lui en a tout de même donné un : c’est le signe d’Élisabeth, sa vieille cousine, enceinte depuis six mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile.
 
Et Marie a compris que rien n’est impossible à Dieu, ni pour Élisabeth ni pour elle. Elle s’est hâté d’aller voir ce signe en rendant visite à sa cousine.
 
Mais, encore une fois, comment cela se fera-t-il pour nous, comment allons-nous, vivre, nous, une conversion plus profonde, comment laisser le Christ Jésus prendre plus de place dans notre cœur et notre vie? C’est une question qui s’adresse à nous tous, mais en particulier à nous moines.
 
Le Christ en entrant dans notre monde l’a dit tellement clairement : Dieu ne veut pas les sacrifices, les offrandes, les holocaustes, il veut… notre amour, il veut nous entendre dire : Me voici, je viens mon Dieu pour toi, pour t’écouter et pour t’aimer de tout mon cœur, de toute âme, de toutes mes forces. Et je sais que je puis y parvenir parce que tu as mis dans mon cœur un amour capable de répondre à ton amour, un amour qui fait de l’éternel quand il écoute ce qui parle en moi, qui n’est pas que de moi mais aussi de toi, quand j’y songe et que j’y réponds. Me voici, je viens Seigneur au-devant de toi qui court vers moi.
 
Comme tu l’as fait avec Marie, entends Seigneur ma réponse : Me voici. Je sais que c’est grâce à ce désir, à cette présence, à cette volonté que nous sommes sanctifiés.
 
Comment cela va-t-il se faire… ? En aimant le Seigneur, en cherchant à vivre de plus en plus dans la lumière de sa présence et de son amour, comme Marie l’a fait sans réserve, tout au long de sa vie, à partir du moment crucial, du kairos, survenu dans sa vie au jour de l’Annonciation.
 
Et le signe nous est donné depuis longtemps à nous aussi comme à Marie. C’est le signe d’une Visitation, le signe de l’humble service des autres… Dieu s’est penché sur son humble servante. Il se penche aussi vers nous quand nous l’aimons et que nous aimons notre prochain… comme nous-mêmes.

27-03-2022 / Quatrième Dimanche du Carême  (Frère Bruno-Marie)

Quatrième Dimanche du Carême
(Frère Bruno-Marie)



HOMÉLIE



Frères et soeurs,
 
J’ai déjà entendu un jeune homme me dire : « Mon père devrait nous donner notre part d’héritage tout de suite pendant que nous sommes jeunes pour qu’on puisse en profiter. » Je me suis demandé qu’aurait fait ce jeune avec sa part d’héritage? La première chose qu’il aurait faite, il se serait acheté une auto sport car je savais qu’il rêvait d’une grosse auto sport depuis longtemps, sans trop se soucier du prix des assurances et de l’essence qu’il faut pour rouler une telle auto. Ensuite il aurait sans doute tout dépensé en frivolités comme le fils cadet de notre évangile.
 
Quelques temps plus tard, j’ai rencontré son père que je connaissais bien. Tout en parlant de choses et d’autres, il me dit tout bonnement : « mon plus vieux ( car dans son cas, il s’agissait du plus vieux ) voudrait bien que je leur donne tout de suite leur part d’héritage. Qu’il me laisse d’once tranquille. C’est à moi cet argent là. J’ai travaillé pour le gagner. J’ai le droit d’en profiter moi aussi avant de mourrir. Ils en auront bien assez une foie que je serai mort. » Ce père avait raison. Cet argent était à lui et il avait le droit d’en profiter avant de mourir.
 
J’ai aussi rencontré des personnes dont le père avant de mourir avait pris des dispositions pour qu’elles puissent après sa mort recevoir un certain montant chaque mois sans jamais pouvoir toucher la totalité de leur héritage. Ceci à cause d’ un sérieux problème de drogue, de boisson, de jeu ou de santé mentale. Leurs pères avaient pris de telles dispositions pour les empêcher de se retrouver dans la rue après avoir tout bu, tout joué ou tout gaspillé.
 
Bien que presque toutes ces personnes en aient voulu toute leur vie à leurs pères d’avoir pris de telles dispositions, je trouvais que leurs pères avaient agi avec sagesse et avec amour en protégeant ces personnes contre elles-mêmes compte tenu de leurs difficultés.
 
En lisant la parabole de ce matin, je me suis demandé à quel genre de père nous avions affaire.
 
Il n’était comme le père de notre premier cas un père qui voulait jouir avec raison, de son argent avant de mourir. Mais il n’était pas non plus comme les pères de notre deuxième cas un père qui avait pris de sages dispositions pour empêcher leur fils ou leur fille de se retrouver dans la rue après avoir tout dépensé.
 
À première vue on pourrait penser que le père de notre parabole avait manqué de sagesse ou de prudence en donnant toute sa part d’héritage à un fils dont il connaissait sûrement l’immaturité. Autrement dit qu’il lui avait donné toute la corde qu’il lui fallait pour se pendre.
 
À moins que , espérant contre toute espérance, il ait décidé de faire une confiance à son fils.
 
Comme le roi d’une autre parabole qui, avant de partir en voyage, avait confié dix talents à un serviteur , cinq à un autre et un à un dernier, le père de notre parabole avait sûrement espéré que son fils ferait fructifier au moins une partie de son héritage.
 
Mais non seulement son fils n’avait pas fait fructifier son héritage, mais pire que le troisième serviteur celui qui avait enterré son talent pour le récupérer plus tard, son fils avait tout dépensé en menant une vie de désordre comme le dit notre texte.
 
Il y avait vraiment de quoi être gênée revenir à la maison et de faire face au père et au frère aîné. C’est n’est qu’une fois réduit à quêter sa nourriture et à coucher à l’Accueil Bonneau qu’il se résigne à revenir chez son père.
 
Et quand son père le voit revenir, loin de lui faire des reproches, il court se jeter à son cou pour l’embrasser, lui fait mettre des sandales aux pieds, une bague au doigt et fait tuer le veau gras. De quoi faire enrager le fils aîné.
 
On peut même supposer que non seulement son père le reçoit sans lui faire aucun reproche mais qu’il lui donne encore toute sa confiance.
 
Frères et soeurs,
 
Il en va de même pour chacun et chacune de nous ou pour toute autre personne. Quelque soit l’énormité de notre faute, nous pouvons toujours revenir vers notre Père du ciel en toute confiance. Combien de fois pouvons-nous revenir? Jusqu’à 7 fois? Je ne vous dis pas jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 77 fois 7 fois…


03-04-2022 / Cinquième Dimanche du Carême  (Dom Yvon Joseph)

Cinquième Dimanche du Carême
(Dom Yvon Joseph)



HOMÉLIE



Frères et soeurs,
 

Cette page d’évangile que nous venons d’entendre fait de nous les témoins de deux procès intimement liés l’un à l’autre…
 
En premier plan, le procès d’une femme apeurée, traquée comme une bête… Devant elles des hommes qui s’appuient sur la loi de Moïse pour l’accuser et qui l’amènent à Jésus avec l’espoir secret de le prendre en défaut… Jésus, regardant la femme avec compassion, refuse de l’enfermer dans son péché… Il invite plutôt ceux qui la regardent en la jugeant durement à se regarder d’abord eux-mêmes : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ».
 
Derrière ce procès de la femme, c’est le procès de Jésus lui-même qui se dessine, ainsi que le suggère l’évangéliste saint Jean : « Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser ». Au-delà de la femme que l’on accuse, c’est à Jésus que l’on veut tendre un piège, c’est Jésus que l’on espère pouvoir accuser et voir condamné comme infidèle à la loi de Moïse, à la loi de Dieu. Le procès injuste du vendredi de la crucifixion est déjà commencé : c’est la condamnation de Jésus et sa mort même qui sont visées.
 
L’intention camouflée de ces fidèles observateurs de la loi fait ressortir encore davantage la force et la liberté intérieures qui animent tout l’être de Jésus. Pris dans les filets du piège qui lui est tendu, Jésus se révèle un homme libre et un homme capable de libérer les autres comme il a libéré la femme « surprise en situation d’adultère ». Et c’est ainsi qu’encore aujourd’hui il vient rejoindre chacun et chacune de nous dans les situations où nous sentons jugés et où nous sommes peut-être tentés nous-mêmes de nous condamner…
 
Seul un être libre comme Jésus, seul un être divinement libre comme lui, peut nous apporter à nous aussi la libération dont nous avons besoin. C’est précisément dans la mesure où nous aurons su accueillir cette libération qui vient de lui, que nous pourrons devenir à notre tour des hommes et des femmes porteurs de liberté pour les autres. N’oubliant pas toutes les fois où Jésus nous a libérés, nous saurons demeurer humbles et fraternels auprès de tous ceux et celles qui mènent d’autres combats afin d’accéder à une vraie liberté.
 
Aujourd’hui, dans un monde et à une époque, où nous pouvons tous rencontrer, à des degrés divers, des difficultés qui ralentissent ou bloquent plus ou moins fortement, notre équilibre affectif, psychologique ou spirituel, cette page d’évangile est porteuse d’un puissant souffle de libération et elle offre à tous une source d’espérance.
 
Toute rencontre vraie avec Jésus Christ, comme celle que nous vivons maintenant dans cette eucharistie et que nous pouvons vivre dans le sacrement du pardon, fait de nous des hommes et des femmes plus libres. Avec saint Paul, nous pouvons dire : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection »… C’est lui le Christ qui nous libère par une compassion semblable à celle qu’il a manifestée à la femme « surprise en flagrant délit d’adultère ».
 
Comme l’affirme le pape François : « En Jésus, tout parle de miséricorde. En lui, rien ne manque de compassion ». À nous qui en avons bénéficié et qui en bénéficierons encore, il confie la mission d’éveiller au meilleur d’eux-mêmes les enfants de Dieu qui, comme la femme de l’évangile, se trouvent traqués par le jugement et la condamnation des autres, afin de pouvoir leur apporter une vraie libération par une attitude semblable à la sienne… Puissions-nous faire entendre à chacune et à chacun la parole qu’ils n’osent peut-être plus espérer et leur témoigner aussi la compassion exprimée par Jésus : « Moi non plus, je ne te condamne pas…Va, et désormais ne pèche plus… Ne te laisse pas enfermer dans le jugement des autres… Retrouve ta foi en l’enfant aimé de Dieu que tu es… Va… Ressuscite… » !

15-04-2022 / Vendredi Saint  (Dom Yvon Joseph)

Vendredi Saint
(Dom Yvon Joseph)



HOMÉLIE


Guidés par l’évangéliste saint Jean, nous venons d’accompagner Jésus sur son chemin de croix et, au cours de cette célébration du Vendredi Saint, la croix sera présentée notre adoration. Nous pourrons l’acclamer comme la grande révélation de l’amour de Dieu pour chacun et chacune de nous, et aussi comme la douloureuse révélation des nombreuses croix qui défigurent encore l’humanité.
 
Oui, frères et sœurs, la croix du Christ fait signe vers la croix de toutes les personnes qui, dans différents pays du monde, sont encore emprisonnées, torturées et martyrisées, à cause de leur foi au Christ. Elle fait également signe vers la croix de nombreux frères et sœurs en humanité, victimes des tragédies qui marquent notre histoire et des drames qui continuent à défigurer notre monde. Dimanche dernier, dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur,
notre pape François a dénoncé avec force la « folie de la guerre, où le Christ est une fois de plus crucifié ».
 
Oui, a-t-il ajouté, le Christ est à nouveau cloué à la croix dans les mères qui pleurent la mort injuste de leurs maris et de leurs enfants. Il est crucifié dans les réfugiés qui fuient les bombes avec des enfants dans les bras. Il est crucifié dans les personnes âgées laissées seules pour mourir, dans les jeunes privés d’avenir, dans les soldats envoyés pour tuer leurs frères. Là, le Christ est crucifié, aujourd’hui.
 
Frères et sœurs, il nous est impossible de regarder la croix et encore moins de contempler le Crucifié en vérité, si nous fermons nos yeux et nos cœurs devant tout ce qui, aujourd’hui encore, crucifie l’être humain, que ce soit au loin ou près de nous. Il ne sert à rien de nous attendrir devant le drame de la passion de Jésus, si nos cœurs restent de pierre devant les hommes, les femmes et les enfants que l’on fait souffrir et que l’on crucifie de diverses façons, aujourd’hui, même chez nous. Ces croix de l’humanité sont un cri qui monte vers Dieu et qui s’adresse également à chacun et chacune de nous.
 
Regarder la croix du Christ, méditer et prier devant la croix du Christ, comme nous avons pu le faire au cours de ce Carême et comme nous le ferons aujourd’hui, c’est recevoir un appel pressant à compatir à toute souffrance humaine, car, dans le Christ qui meurt sur la croix, en donnant sa vie par amour, c’est d’abord Dieu lui-même qui manifeste son amour de Père et sa capacité extrême de compassion, envers toute l’humanité aux prises avec le mal et le péché.
 
Regarder la croix du Christ, méditer et prier devant la croix du Christ, c’est accueillir au nom de toute l’humanité souffrante, l’assurance que la haine n’aura jamais le dernier mot, que la mort n’aura jamais le dernier mot, car le Christ les a vaincues, lui qui est mort en disant : « Tout est accompli » ! Sa mort n’est pas une défaite, elle est une victoire, la plus grande des victoires : victoire de l’amour, qui ouvre nos cœurs à l’espérance de la résurrection et de la vie plus forte que toute mort !
 
C’est cette espérance, frères et sœurs, qui inspire notre prière aujourd’hui, c’est cette espérance que nous avons mission d’apporter à nos frères et sœurs, à tous les crucifiés d’aujourd’hui !

17-04-2022 / Vigile de Pâques  (Dom André)

Vigile de Pâques 
(Dom André)


Bénédiction du Feu nouveau

Frères et Sœurs,
 
Un feu nouveau est allumé en cette nuit de Pâques. Ce feu c’est Jésus lui-même. C’est le feu de son amour qui a déjà commencé à toucher et embraser tous les cœurs ouverts à l’amour. La flamme que le cierge pascal et nos cierges vont porter sont marqués par ce feu de Dieu, ils vont se consumer pour donner leur lumière, pour éclairer notre route et notre histoire. Ils nous disent que le feu véritable qui nous brûle et nous éclaire, qui nous purifie et nous illumine, c’est Jésus, le Verbe de Dieu qui parle dans nos silences et nos chants de louange, Jésus, notre Dieu…
 
Il y aura toujours en nous un enfant qui a peur du noir, la noirceur de sa nuit et la peur d’y être seul. Il appelle son frère dont il est séparé par un mur ou une distance. Il lui dit « Parle-moi car j’ai peur. » Le frère répond : « À quoi ça va servir puisque tu ne me vois pas ? » Et l’enfant lui dit : « Il fait plus clair quand quelqu’un me parle. » Dieu parle, il nous parle et il fait aussitôt plus clair dans notre univers et dans notre monde. La lumière de Dieu est née d’une parole qui éclaire et qui donne sens à ce que nous vivons. Depuis que Dieu a dit : Que la lumière soit… notre tâche comme êtres humains qui voulons participer à la Création de Dieu c’est de nous dire les uns aux autres des mots, des paroles qui viennent mettre de la lumière partout où il y encore des ténèbres dans nos relations et dans notre maison commune. C’est un travail colossal et presque impossible quand nous y pensons. Mais quand nous voyons les cierges s’allumer un à un et se rapprocher, nous découvrons que toutes ces petites flammes parviennent à faire reculer nos nuits humaines et toutes nos peurs de ce qui est sombre et noir dans nos vies et dans notre monde.
 
Le feu nouveau nous conduit à Celui qui est au centre de cette nuit : Jésus Christ. Nous entendrons des paroles de feu, nous connaîtrons aussi des êtres de feu qui durant la longue histoire de l’humanité ont anticipé et porté la vision prophétique de ce tournant de l’histoire humaine qu’est la résurrection de Jésus. Isaïe écrivait 740 ans avant Jésus Christ : Mets-toi debout et deviens lumière car elle arrive ta lumière, la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Car elle arrive ta lumière; elle est arrivée, elle est là maintenant… Alors vivons ce que le prophète nous disait à chacun et chacune de nous : lève-toi, ressuscite, sois vivant et resplendis avec la lumière du Christ en toi. Cette nuit sa lumière brille d’un nouvel éclat en toi; rends-la visible. Voilà une part du mystère qui commence avec la lumière de ce feu nouveau et que nous allons approfondir ensemble en cette nuit de Pâques.
 
Prions ensemble :

Seigneur notre Dieu, par ton Fils qui est la Lumière du monde,
tu nous as donné la clarté de ta lumière,
daigne bénir cette flamme qui brille dans la nuit :
accorde-nous, durant ces fêtes pascales,
d'être enflammés d'un si grand désir du ciel
que nous puissions parvenir avec un cœur pur,
aux fêtes de l'éternelle lumière.
Par Jésus le Christ notre Seigneur. Amen.
 
 
Le Christ, hier et aujourd'hui
commencement et fin de toutes choses
Alpha et Oméga
à lui le temps et l'éternité,
à lui la gloire et la puissance
pour les siècles des siècles
Amen
 
Par ses saintes plaies
ses plaies glorieuses
que le Christ
nous garde et nous protège
Amen
 
Que la Lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire
dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit
maintenant et pour les siècles des siècles…
 
Frères et Sœurs, en allumant nos cierges et en marchant derrière le cierge pascal, soyons simplement attentifs à cette petite flamme fragile et vacillante que nous allons prendre le temps de recevoir pour la transmettre à notre tour. Et porteurs de cette lumière d’espérance et de joie, nous allons veiller ensemble à ce qu’elle ne s’éteigne pour personne cette nuit.


HOMÉLIE


Mes Frères et mes Sœurs,
 
Comment expliquer la force considérable, l’explosion indéniable d’énergie à Pâques ? Pâques a transformé des vies, a créé une conscience nouvelle, a ré-orienté la façon de penser Dieu. Nous sommes tellement habitués à percevoir le « pas-encore » de la vie nouvelle qui commence avec la Résurrection de Jésus qu’il nous arrive d’en oublier le « déjà-là ». La Résurrection n’est pas simplement quelque chose qui est arrivé à Jésus dans une histoire lointaine, il y a plus de deux mille ans. C’est quelque chose qui nous arrive à nous aussi, à chacun et chacune de nous quand nos yeux finissent pas s’ouvrir au sens et à la présence de Dieu dans notre vie, dans nos amours, dans notre courage d’être et d’être vivant. Jésus est ressuscité, il est vivant pleinement et une fois pour toutes. Et c’est là qu’il nous attire. Dans sa longue prière à son Père, il a utilisé un mot très fort, un mot dont on nous rappelait Jeudi Saint qu’il transforme et fait advenir une réalité, il prié en disant : Père, je veux, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi… Jésus est allé jusqu’au bout de l’amour et c’est vers cela qu’il nous attire et nous veut, nous, nous tous, avec lui.
 
Faudra-t-il attendre de mourir pour que se réalise cette communion, cette ré-union avec lui ? Pâques est une expérience humaine réelle, une expérience qui nous ouvre les yeux du cœur et qui nous appelle à ouvrir les yeux des autres autour de nous pour nous rendre tous capables de vivre ensemble, d’aimer et d’être vivants ensemble. C’est une expérience qui nous persuade que les limites de notre humanité, en tant qu’êtres humains, peuvent être brisées parce que Jésus a vaincu le mal et la mort une fois pour toutes. Nous pouvons transcendé la frontière visible entre la vie et la mort (physique, morale, spirituelle), la mort sous toutes ses formes. Pâques nous ouvre à cette dimension transcendante de la vie. C’est une expérience dans laquelle notre vie est comme élargie, même si cela n’est pas encore pleinement manifesté, notre amour devient comme illimité, notre être est valorisé parce que nous avons part au Christ, nous avons part avec lui et en lui, à Dieu et à qui est Dieu.
 
La Résurrection ce n’est pas d’abord un événement ponctuel dont nous faisons mémoire. Ou pour le dire autrement, si c’est un souvenir que nous rappelons chaque année en cette nuit pascale, c’est un souvenir dérangeant, révolutionnaire, c’est un processus qui nous pousse en avant et qui peut réorganiser toute une vie. Saint Paul dans sa Lettre aux Éphésiens demande à Dieu de nous donner un esprit de sagesse qui nous le révèle et nous le fasse vraiment connaître, qu’il ouvre notre cœur à sa lumière (depuis Que la lumière soit, c’est toujours le même désir de nous éveiller à la lumière qui est de lui en nous) pour que nous sachions quelle espérance nous donne son appel, quelle immense puissance il a déployée en notre faveur à nous les croyants… Mais quelle est donc cette puissance que Dieu met en nous ? C’est bien là ce que nous voulons savoir… Et Paul nous le dit : C’est la même énergie et la même force toute-puissante que Dieu a mises en œuvre en ressuscitant Jésus Christ d’entre les morts.
 
Voilà ce que Dieu a mis en nous à Pâques pour que nous menions une vie qui ressemble de plus en plus à celle du Christ : embrasser pleinement la vie nouvelle, faire croître l’amour entre nous, autour de nous, jusqu’au bout et avoir le courage d’être tout simplement, mais en toute vérité, qui nous sommes. Et nous sommes des hommes et des femmes nés de Dieu, nous sommes des frères et des sœurs en humanité, nous sommes des êtres lumineux porteurs de sa lumière.
 
Frères et Sœurs, Pourquoi chercher Jésus parmi les morts ou dans nos souvenirs d’autrefois quand il est là, Vivant, Présent, et qu’il veut que nous soyons là nous aussi vivants et présents… pour qu’advienne une terre de Dieu, un monde enfin unifié en toute paix et en toute joie.
 
Amen ! Alléluia !


17-04-2022 / Messe du jour de Pâques  (Frère Emmanuel)

Messe du jour de Pâques 
(Frère Emmanuel)



HOMÉLIE


« On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis. »

Frères et Sœurs,

Cette phrase de Marie-Madeleine résonne comme un coup de tonnerre aux oreilles des apôtres et des quelques femmes restés fidèles à Jésus au lendemain du sabbat. Même les deux disciples d’Emmaüs en reparleront le soir en partageant les événements avec l’Inconnu qui fait route avec eux.

« On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis ». La première réalité qui apparait est donc le tombeau vide, et on ne sait pas où on l’a mis. Jésus n’avait-il pas dit : « Vous me chercherez et là où je vais vous ne pouvez pas venir ». « Je m’en vais vous préparer une demeure ». Malgré cela en ce matin de Pâques, les disciples ont bien de la difficulté à croire. Seul Jean, le disciple que Jésus aimait, arrive à la bonne conclusion : Jésus est ressuscité des morts, voilà l’explication du tombeau vide. « Il vit et il crût. Jusque-là les disciples n’avaient pas vu que, d’après les Écritures, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts ». Voilà qui est clair, ce qu’ils avaient vécu avec Jésus, ils n’en avaient rien compris. La belle histoire vécue avec le Rabbi de Nazareth se terminait pour sur une triste fin. Ils n’avaient pas compris qu’en vivant avec Jésus, ils vivaient l’accomplissement des Écritures car ils étaient les compagnons d’incarnation de la Parole de Dieu. Ils comprendront cela, mais progressivement, par étape car le fait de la résurrection est en lui-même trop brut, trop rapide pour que leurs pauvres têtes de pêcheurs galiléens puissent l’assimiler immédiatement. Cela va venir, les quelques apparitions de Jésus et plus encore le don de l’Esprit Saint, le Paraclet, tout cela va les aider à se souvenir de ce que Jésus leur avait dit. Et notre première lecture nous donne un beau résumé de ce à quoi Pierre va arriver et comment il va proclamer sa foi au Christ : « Et nous, les apôtres, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait. Les juifs l’ont fait mourir et voici que Dieu l’a ressuscité le troisième jour ».

Et c’est là que se trouve la deuxième réalité du matin de Pâques : « La mort est vaincue, Jésus est vivant ». Ils avaient pourtant vécu avec lui la résurrection de la fille de Jaïre, celle du fils de la veuve de Naïm, plus encore la résurrection de son ami Lazare qui sentait fort après quatre jours au tombeau. Mais ce n’était que des signes. Ils vont comprendre qu’avec la résurrection de Jésus c’est une autre réalité qui vient d’entrer dans notre monde. Une brèche s’est ouverte, la mort n’a plus le dernier mot de la vie. Il existe une vie après la vie. Et Jésus est le Premier Vivant, le Premier d’une multitude de frères et de sœurs.

Ainsi la première réalité celle du tombeau vide passe en arrière-plan. Elle nous conduit au Christ ressuscité, Victoire de Dieu sur la mort, fin ultime du mal. Car la mort du Juste a vaincu la mort. Marie de Magdala ne dira plus : « On a enlevés le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis ». Mais après sa rencontre avec Jésus, elle va devenir, selon la belle expression des Père de l’Église, l’Apôtre des Apôtres en leur annonçant : « J’ai vu le Seigneur et voici ce qu’il m’a dit : Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. »

08-05-2022 / Quatrième dimanche de Pâques  (Frère Michel)

Quatrième dimanche de Pâques 
(Frère Michel)



Introduction
Le 21 mai 1996, ce n’est pas pour rien que nos sept bienheureux frères de Tibhirine ont donné leur vie; aujourd’hui encore, le témoignage de leur fidélité nous interpelle dans notre vocation monastique.
Deux ans avant leur mort, Dom Bernardo Olivera, alors Abbé général de l’Ordre, raconte qu’il avait rencontré frère Christian au monastère de Timadeuc et il lui avait dit : « Notre Ordre n’a pas besoin de martyrs mais de moines ». Après un moment de silence, frère Christian lui avait répondu : « Ce n’est pas incompatible… ».
« Aujourd’hui, écrivait Dom Bernardo 1 an après leur mort, je lui donne tout à fait raison : moines et martyrs; L’Ordre, l’Église et le Monde ont besoin de témoins fidèles qui parlent avec des paroles de sang à partir de la source insondable du premier Amour.
Le martyr de l’amour quotidien et le martyr du sang se complètent et s’appellent l’un l’autre. Seul peut verser son sang en témoin celui qui l’a versé au jour le jour en gouttes d’amour et de service pour le prochain ».
Au début de notre célébration, en union de cœur avec nos frères Luc, Christian, Christophe, Michel, Bruno, Célestin et Paul, tournons-nous vers le bon berger qui nous appelle pour nous offrir l’amour et la vie, par le don de sa propre vie.


Homélie


Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix; moi je les connais et elles me suivent ».
Pour bien saisir ce que l’évangéliste Jean veut dire lorsqu’il utilise cette représentation de Jésus comme étant un « bon pasteur », il faut nous débarrasser de l’idée un peu romantique que nous avons du berger et des brebis ou des moutons.
Tout d’abord, il y a le berger : c’était un homme robuste, courageux, qui n’avait pas peur de protéger le troupeau contre des voleurs et des animaux sauvages.
Souvent, le soir, il mettait son troupeau à l’abris avec les troupeaux d’autres pasteurs. Cela permettait aux bergers qui n’étaient pas de garde cette nuit-là de se reposer. Le matin suivant, la seule façon de retrouver leur propre troupeau était l’appel que faisait chaque berger. Et en entendant le son de la voix du berger, le troupeau se regroupait autours de lui.
Ensuite il y a le troupeau de mouton ou de brebis … j’ai remarqué qu’on utilise souvent le mot brebis dans l’Évangile au lieu de mouton. Et je me suis demandé s’il avait une raison pour cela.
Bien sûr, nous savons que la brebis est la femelle du mouton … On pourrait s’arrêter là dans la réflexion mais comme rien n’est laissé au hasard dans les Évangiles, essayons d’imaginer ce que saint Jean a voulu nous faire comprendre dans son choix de mot.

D'un côté, nous avons le « mouton ». Il représente celui qui ne se déplace qu'au milieu de son troupeau. Il devient stressé lorsqu'il en est séparé. Il ne supporte pas d'être seul. Et dans son déplacement, il ne fait que suivre un autre mouton, qui lui-même suit un autre mouton, qui lui-même suit un autre mouton... Finalement, le mouton se déplace sans savoir qui il suit réellement, sans savoir qui est le véritable meneur de son troupeau.
 De l'autre côté, la « brebis ». Elle représente celle qui justement ne suit pas les autres, qui s'écarte un peu du troupeau, avec l'envie de découvrir le monde. La brebis est curieuse, mais peut-être un peu inconsciente des dangers, elle a aussi tendance à se perdre par son manque d'orientation, à s'égarer.
A travers ces descriptions symboliques du mouton et de la brebis, chacun d'entre-nous pourra sûrement découvrir au fond de lui-même, un côté un peu « mouton » et un côté un peu « brebis ». Ces attitudes peuvent se révéler en nous, dans des situations particulières de notre vie.
Que l'on se sente ou non, un peu « mouton » ou un peu « brebis », nous avons forcement besoin, à certains moments de notre vie, de suivre un berger, un pasteur, qui nous montre le bon chemin, qui nous guide dans notre existence et dans notre vie spirituelle.
Malgré tous nos défauts de moutons ou de brebis, Jésus connaît chacun d'entre-nous, comme un berger connaît chacun de ses moutons et de ses brebis.  Jésus nous appelle par notre nom, il établit avec nous une relation personnelle et il veille sur nous tout en respectant notre liberté. 
Par sa présence à la fois proche et inconditionnelle, Jésus fait en sorte que nous ne soyons pas perdus dans notre existence, dans notre vie et dans notre spiritualité. Pour nous garder de ce danger, Jésus explique que nous sommes « dans de bonnes mains » :
- D'une part, nous sommes placés « dans la main de Jésus », ce qui signifie que nous vivons dans son Salut, que nous sommes sauvés.
- D'autre part, nous sommes placés « dans la main de Dieu », ce qui signifie que nous vivons dans sa Grâce  et que nous sommes aimés et pardonnés.
Ainsi, avoir la foi en Jésus-Christ, mort et ressuscité pour nous, c'est se placer dans la main de Jésus le Fils qui nous offre le Salut, et dans la main de Dieu le Père qui nous offre sa Grâce (i.e. sa force aimante et agissante). En étant dans leurs mains, nous sommes donc assuré d’être « entre bonnes mains ».
«Le Seigneur est mon berger, je ne me manque de rien; Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure ».

AMEN