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Homélies

Homélies 2020

01-11-20 / Vêture monastique de Frère Michel (Dom André)

Vêture monastique de Frère Michel

(Dom André)



Mon cher Frère


En écho à la lecture du Livre du Deutéronome que tu viens de nous lire avec son impératif "Choisis donc la vie !", j’ai retenu un passage du Prologue de la Règle de saint Benoît que je voudrais te lire et te commenter pour accompagner la démarche que tu entreprends aujourd’hui.


Et le Seigneur, se cherchant un ouvrier parmi la multitude, insiste encore : « Quel est l’homme qui veut la vie, et aspire à voir des jours heureux ? » Si tu l’entends et réponds : « Moi ! », Dieu te dit : « Si tu veux la vie… vraie et éternelle, retiens ta langue du mal, et tes lèvres qu’elles ne disent rien de faux. Détourne-toi du mal, fais le bien ; cherche la paix, poursuis-la. Et quand tu auras fait tout cela, mes yeux seront sur toi, et mes oreilles tendues vers tes prières ; et avant même que tu m’aies invoqué, je te dirai : « Me voici. » Et saint Benoît ajoute : Quoi de plus attrayant pour nous que cette voix du Seigneur qui nous invite, mes frères bien-aimés ? Voici que dans sa tendresse, le Seigneur nous montre lui-même le chemin de la vie. (RB Prol. 14-20)


Dans son chapitre 58 sur l’admission des frères, saint Benoît demande qu’on vérifie si le nouveau frère est vraiment un chercheur de Dieu. Nous nous sommes habitués à cette définition du moine : un chercheur de Dieu. Mais dans ce passage du Prologue, c’est Dieu qui cherche l’homme. Il cherche un ouvrier parmi la multitude et il le cherche pour un travail précis. Il n’en cherche pas plusieurs mais un seul. C’est toujours assez difficile de croire que chacun de nous, que toi aujourd’hui, tu as été cherché par Dieu, que tu es le seul, l’unique. En réalité, nous le savons tous, il n’y a qu’un seul ouvrier vraiment capable d’obéir à Dieu, un seul ouvrier capable d’accomplir jusqu’au bout l’œuvre qu’implique l’obéissance à Dieu. Cet ouvrier c’est Jésus, le Fils du Père Éternel. Il a dit à son Père : Me voici, je viens pour faire ta volonté. Il te revient donc de devenir fils et frère, fils comme le Christ Jésus en lui ressemblant toujours davantage, et frère comme Jésus en l’aimant comme un frère dans les frères auprès desquels tu t’engages aujourd’hui un peu plus.


Regarde bien comment Dieu appelle ? Il t’appelle par une double question : Veux-tu la vie ? Veux-tu le bonheur ? Est-ce bien là ton désir ? Après t’avoir dit ce que tu dois faire et ne pas faire, Dieu te dit qu’il te regarde et t’écoute. Il ne te promet pas une vie facile, un bonheur facile. Ce qu’il te promet c’est qu’avant même que tu l’appelles et que tu dises quoi que ce soit, lui te parle et dit : Me voici. « Je suis là. » Il te promet sa Présence, il te promet d’être toujours là avec toi. Il va plus loin encore : il te montre le chemin. Il est lui-même le chemin, la voie, la vérité, la vie. Il anticipe ta démarche et vient au-devant de toi, à ta rencontre au cœur de ce que tu t’apprêtes à vivre.


Tu vas quitter ta Robe noire de Jésuite pour prendre l’habit des Moines blancs. C’est un geste symbolique mais le plus important derrière ces habits, c’est bien de revêtir le Christ. Dans une tradition que tu connais bien, Teilhard de Chardin disait que la manière la plus facile de vivre les détachements et les renoncements, c’est de ne vivre qu’un seul attachement, grand et fort, c’est de s’attacher au Christ. L’Abbé de Rancé, a trois mots clés pour parler de la vie monastique : cherche, change, chante. Cherche Celui qui te cherche le premier, laisse-le te changer pour qu’il t’advienne selon ta foi et selon sa Parole… et chante. Car le contraire de toutes ces fois où tu rates la cible ou passes à côté de l’essentiel, ce n’est pas la vertu. Tu as assez vécu pour savoir que la vertu est loin de parvenir à changer tout l’homme. Mais chante… car la louange rapproche de Dieu et te remet devant lui quand monte sur tes lèvres ce que tu vis dans ton cœur.


Choisis donc la vie… Tu avais bien raison de choisir cette parole. Pour devenir moine, il faut vraiment aimer la vie. Pas la vie imaginaire ou rêvée, mais la vraie vie, celle qui t’est « donnée » par Dieu au milieu de tes frères. Il y a d’autres routes, innombrables. Mais aujourd’hui c’est le chemin que tu vas marcher pour Dieu avec nous.

Alors je te pose la question devant toute notre communauté : est-ce bien là ce que tu veux vivre maintenant ?


Frère Michel, que Dieu qui est venu à toi, en te disant: « Me voici », mène à sa pleine réalisation ce qu’il a lui-même commencé en toi pour qu’un jour, tu lui répondes en toute vérité: « Me voici, tu es mon Dieu et je n’ai pas d’autre bonheur que toi ». Qu’il te bénisse et te garde en son amour, lui qui est Père, Fils et Saint-Esprit…


02-11-20 / Commémoration des défunts (Dom André)

Commémoration des défunts

(Dom André)


 Mes Frères

Ce que nous célébrons aujourd’hui dans cette Eucharistie pour les défunts n’est pas sans lien avec la fête d’hier : nous célébrons la communion entre les vivants et les morts, c’est le lien durable avec ceux et celles qui nous ont précédés, c’est un lien de souvenir et de mémoire, un lien de tendresse et de vie. Car si beaucoup nous demeurent étrangers et inconnus, il y en a aussi beaucoup que nous avons connus, aimés et pleurés lorsqu’ils nous ont quittés.


Le souvenir nous ramène au temps et nous fait percevoir combien le temps passe vite. Se souvenir, c’est tenter de garder des traces de ce qui n’est plus. Et ce qui est vrai pour les événements (octobre 1970, la crise d’Oka, le référendum de 1995, l’Ébola en Afrique, le confinement du printemps dernier) est aussi vrai des personnes : à partir d’un même événement que nous avons vécu, d’une même personne qui a été proche de nous, on ne raconte pas la même histoire. Il y a toujours un angle, une perspective qui nous est propre et qui amène un regard différent de celui des autres. Le passé et derrière nous et il ne reviendra pas. Et notre vie humaine est faite de tous ces moments petits et grands de rencontres, de communions, mais aussi de disparitions. Pourtant, notre vie n’est pas une vie d’errances et de dérives. Jésus nous le redit ce matin dans son évangile : Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi. Jusqu’à Lui. Voilà le lien durable. Au cœur du souvenir, il y a cette mémoire d’une présence actuelle. Nous allons tous vers Jésus car le Père nous a tous donnés à lui. Faire mémoire de lui nous donne de reconnaître le lien profond de communion qui nous lie tous ensemble. La communion des saints, c’est aussi la communion des vivants et des morts. Nous sommes les uns et les autres, ensemble, le Corps du Christ, le Corps lumineux, éternel du Christ.


Comment entrer dans ce mystère ? Car la mort demeure un mystère, tout comme la vie d’ailleurs. Pour bien vivre ce mystère, nous sommes appelés à approfondir le sens de la fraternité et de l’amitié sociale, autrement dit pour reprendre les mots de saint Paul aux Romains, nous devons comprendre qu’aucun de nous rendra compte à Dieu pour lui-même, qu’aucun de nous ne vit pour lui-même. Nous sommes tous liés les uns aux autres. Quand de très nombreuses personnes à travers le monde, ont proclamé : « Je suis Charlie, Je suis Samuel Paty, Je suis George Floyd… » les gens n’avaient pas perdu leur identité personnelle mais ils affirmaient haut et fort leur solidarité, leur fraternité. Et ce que l’on avait fait à ces personnes, c’est aussi à eux qu’on l’avait fait. Il y a eu chez beaucoup comme un réveil de la conscience humaine, comme un éveil à ce qui nous fait tous appartenir à la même humanité. Ce que vous faites à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le faites, disait Jésus.


Au cœur de toutes les tragédies porteuses de mort, il y a aussi malgré tout, en réaction et en réponse, des sursauts de vie, d’amour et d’espoir. Et c’est bien ce qui nous fait dire avec le Psalmiste et l’Apôtre : J’en suis sûr, je verrai la bonté du Seigneur sur la terre des vivants ; sois fort, prends courage et espère... Oui, espère Celui qui a connu la mort puis la vie pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.


13-11-20 / Toussaint monastique (Dom André)

Toussaint monastique

(Dom André, Abbé)



Mes Frères,


Parmi tous les saints inconnus ou non encore reconnus qui ont milité sous la Règle de saint Benoît, il y a certainement eu depuis 1881 des membres de notre communauté.


Heureux les cœurs purs… C’est un frère dont on pouvait dire qu’il n’avait jamais eu une parole négative au sujet d’un autre frère. Il n’avait pourtant pas eu la vie plus facile qu’un autre. Ses handicaps de grandeur, d’absence d’habileté, sa lenteur de compréhension en faisait au contraire un frère dont on riait bien volontiers. Mais il ne parlait jamais en mal d’un autre frère. Bienheureux ce cœur pur qui, à son contact, nous faisait toujours nous sentir un peu meilleurs que nous ne le sommes vraiment.


Heureux les persécutés… Dans une vie commune comme la nôtre, il est presque impossible de ne pas s’être senti un jour persécuté, incompris, contredit, victime d’injustices blessantes. Saint Benoît le savait très bien et il en a fait le 4e degré d’humilité dans sa Règle, demandant au frère de ne pas se lasser ni reculer dans les circonstances dures et rebutantes. Ce qui donne alors tout sens à la persévérance, c’est la promesse de Jésus d’être là avec nous tous les jours. C’est son amour qui nous donne d’affermir notre cœur et de poursuivre notre démarche dans l’ouverture. Bienheureux les persécutés, ils nous laissent le témoignage d’avoir supporté parfois avec une extrême patience ceux qui auraient dû être à leurs côtés de meilleurs exemples de fraternité.


Heureux les pauvres de cœur… Se défaire de ses biens, faire un bon ménage dans sa cellule ou dans son emploi, apprendre à se détacher de tout objet, photo, liste d’adresses et de courriels, nous avons vu bien des frères le faire et le refaire durant leur vie monastique et se rapprocher ainsi de la pauvreté. Mais il y en a qui sont devenus eux-mêmes des pauvres, des « anawims », réalisant alors pleinement ce que nos saints fondateurs ont voulu et attendu de nous, à savoir : « être pauvre avec le Christ pauvre. » Vivre jusqu’au bout le dépouillement, oui, mais surtout vivre en vérité, cette humilité qui conduit à une autre béatitude, celle de la douceur. Bienheureux les pauvres de cœur car ils n’ont plus rien d’autre à attendre. Le Royaume des cieux « est » à eux, déjà, ici, maintenant, et non pas dans le futur comme pour les autres béatitudes. Nous avons connu des frères qui vivaient ainsi : pauvres avec le Christ pauvre.


Heureux les miséricordieux… Qui de nous n’a pas connu un frère que ses propres blessures et misères avait rendu plus sensible à la souffrance des autres et capable d’une grande compréhension, compassion et bonté envers ses frères. Bienheureux le frère qui a beaucoup pleuré d’avoir faim et soif d’amour avant de découvrir et comprendre ce qui allait le rassasier, avant de trouver la paix d’un fils de Dieu. Ce frère sait ce qu’il en coûte de ne jamais désespérer et il connaît dans tout son être l’impact de la miséricorde, celle de Dieu et celle des autres. La communauté tout entière a elle aussi des traits de miséricorde quand elle tolère les faiblesses et même les erreurs répétées d’un frère, quand elle lui fait confiance aussi longtemps qu’il le faut pour qu’il change et prenne toute sa stature d’homme nouveau et de moine habité par la grâce, quand elle pardonne et ne juge pas.


Mes Frères, il y a ainsi des saints frères connus de Dieu seul et qui vont rester dans l’anonymat pour l’Église et pour nos Ordres bénédictins et cisterciens. Mais ils ont laissé des traits dont nous avons hérité et c’est une très bonne raison pour faire mémoire d’eux aujourd’hui, pour les prier, et pour rendre grâce à Dieu de les avoir suscités parmi nous au cours de notre longue histoire monastique. Bienheureux tous ces chercheurs de Dieu… ils nous montrent le chemin toujours actuel des Béatitudes.


22-11-20 / Solennité du Christ Roi (Dom André)

Solennité du Christ Roi

(Dom André, Abbé)



Mes Frères,


Toutes les paroles de saint Paul sont sûrement inspirées mais il y en a qui sont non seulement inspirées mais inspirantes, du moins pour la plupart d’entre nous, comme chrétiens et comme moines. Quand saint Paul confesse sa foi et reconnaît : je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Tout le propos de notre vocation monastique est contenu dans cette confession et ce désir profond : devenir des êtres nouveaux semblables au Christ sans cesser d’être nous-mêmes, et même, bien au contraire, en devenant de plus en plus nous-mêmes devant Dieu et devant nos frères. Cet engendrement constant, cette renaissance continuelle que nous appelons conversion, changement, oriente, éclaire et habite notre vocation. En choisissant de nous maintenir dans ce devenir, nous pouvons mieux saisir ce que nous venons d’entendre dans la parole de Dieu : quand tout sera sous le pouvoir du Fils… Dieu sera tout en tous.


C’est vraiment très audacieux d’imiter le Christ et surtout de vouloir l’imiter quand il évoque son lien de proximité et de complicité avec le Père. C’est audacieux , voire téméraire ou présomptueux, d’oser dire nous-mêmes : qui me voit, voit le Christ. Mais c’est tout de même le pari que nous avons entrepris de relever en devenant moines. Nous avons fait le pari de lui devenir semblables. Et ce n’est pas seulement un travail sur nous-mêmes, une œuvre intérieure, pourtant déjà bien exigeante. Le saint pape Jean-Paul II dans sa toute première encyclique Redemptor Hominis (no 18) rappelle avec insistance que « l’union du Christ avec tout homme et avec tout l’homme est un mystère dont naît l’homme nouveau appelé à participer à la vie de Dieu. »


Devenir semblable au Christ en nous faisant de plus en plus proche de tout être humain qui vient à croiser notre route, en particulier de celui qui a faim, qui a soif. Et nous savons combien la faim et la soif sont un problème dans la maison commune de la terre. Faim et soif matérielle de nourriture et de boisson, ici même dans notre voisinage immédiat, mais aussi toutes ces quêtes, toutes ces « mendiances » d’affection, d’amour, de reconnaissance. Nous voulons nous rapprocher du Christ, le considérer, le reconnaître dans l’étranger, celui qui, même s’il partage notre humanité, est différent de nous, ne parle pas, ne pense pas, n’est pas comme nous, parce qu’il est né et a été élevé dans une autre tradition culturelle ou religieuse, parce qu’il est autochtone, bouddhiste ou musulman…


Nous rapprocher du Christ dans le malade que personne n’a pu visiter à cause de la pandémie et du confinement. Reconnaître le Christ dans le prisonnier qui n’est peut-être pas derrière des barreaux mais qui vit des enfermements dont il ne parvient pas à sortir ; dans le dénudé qui a encore des vêtements mais qui a perdu sa réputation, sa dignité, sa place dans la société parce qu’il a dû émigrer ; chez le jeune désemparé devant la situation actuelle, qui manque de points de repères, d’amis autres que virtuels. Notre communauté pose des gestes concrets pour ces gens, elle fait des dons, mais il y a aussi quelque chose qui revient à chacun de nous. Poser un geste, écrire un mot, appeler un ancien, envoyer un courriel à une personne qui souffre ou qui a simplement besoin de ce petit moment d’attention, prier. Prier et parfois même pleurer comme le Christ l’a fait devant la dureté des hommes, ou à la mort de son ami Lazare. Il y a de l’amour qui touche Dieu dans la prière et les larmes.


Le Verbe nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu : voilà la force qui nous transforme du dedans et qui rend notre vie constamment nouvelle. C’est toujours dans le Christ que nous recevons et puisons cette vie nouvelle et l’Eucharistie nous affermit jour après jour dans cette vie. Mais avant que le Christ puisse détruire toute mort et faire que Dieu soit tout en tous, il devra pouvoir dire tout d’abord, et en toute vérité, sur chacun de nous et sur nous tous ensemble, les paroles mêmes de la consécration : « Ceci est mon Corps et mon Sang. »


Jésus a donc pris tout un risque en se liant ainsi profondément avec nous, en voulant faire corps, son Corps, avec nous. Il est Seigneur de l’Univers et Maître de l’Histoire mais en tenant compte de notre liberté. Il ne souhaite pas que l’unité entre tous les êtres humains tourne à l’uniformité de langue, de culture, de manière de penser, de politiquement correct. Il privilégie l’unité issue de la richesse de toutes nos différences. Nous parlons du Christ comme de «l’Autre que nous attendons», sans toujours bien réaliser que l’inverse est encore plus vrai : c’est Lui qui nous attend, nous, pour que Dieu soit tout en tous quand nous déciderons de ne pas rester ce que nous sommes aujourd’hui mais de devenir pleinement ce qui n’a pas encore été manifesté : des fils de Dieu, des fils de Lumière, des frères du Christ Jésus. Alors oui, et alors seulement : Dieu sera tout en tous.


29-11-20 / Entrée au postulat de Frère Jean-Philippe (Dom André)

Entrée au postulat de Frère Jean-Philippe

(Dom André, Abbé)



Mon cher Frère Jean-Philippe,


Tu poses ce geste un premier dimanche de l’Avent, un temps particulièrement beau, joyeux et déjà chargé de toute l’émotion de la fête de Noël qui s’approche avec la venue du Christ-Jésus, l’Enfant-Dieu.


Le choix de ce jour te donne un premier indice de ce que tu vas vivre en communauté comme dans ta vie intérieure : l’attente de Dieu. Un chercheur de Dieu, pour reprendre l’expression de saint Benoît au chapitre 58 sur les nouveaux frères, c’est un homme en état de recherche et d’attente. Il y aura la joie et la surprise de faire des découvertes, de rencontrer, de recevoir. Il y aura aussi le long désir où il ne semble rien se passer, rien advenir, avec l’impression de ne pas avancer, de tourner en rond. Il y aura, bien sûr, l’alternance, rarement répartie à parts égales, entre ces deux mouvements, ces deux temps où tu cherches, où tu trouves, où tu attends encore. Mais la certitude, c’est la promesse d’un Christ qui est, qui était et qui vient sans cesse vers toi. Il vient à ta rencontre sur le chemin que toi, tu as pris.


Est-ce que tu as les aptitudes pour mener cette quête, cette recherche, cette attente de Dieu ? En fait, tu as besoin non pas tellement d’une aptitude mais d’une attitude qui te facilitera la vie : la confiance. Jésus dit souvent aux personnes qui l’approchent : qu’il t’advienne selon ta foi. Foi et confiance sont étroitement liées dans ce que nous vivons dans un monastère. Et la confiance, si elle concerne d’abord et avant tout, ta relation au Christ et à sa promesse d’être avec toi tous les jours, jusqu’à la fin de ton monde et de ton temps, cette confiance tu auras aussi à la vivre avec nous tes frères à qui Dieu t’envoie aujourd’hui d’une manière toute nouvelle. C’est à travers les médiations humaines que le Seigneur va s’incarner et te parler le plus souvent. La médiation humaine de tes frères…


Vivre une démarche comme la tienne vient éveiller en chacun de nous la mémoire du jour où nous avons posé le même geste. Pour certains, il y a plus de 70 ans… mais le souvenir est toujours là. Et dans cette démarche initiale, il y a toujours deux émotions qui se conjuguent et s’articulent ensemble : la joie et l’inattendu. La joie… parce que l’entrée en communauté est un choix, un commencement, qui a demandé du temps, de la réflexion, de l’énergie, qui a vu surgir des obstacles jusqu’à la toute dernière minute, comme dans ton cas. Mais après tout ce temps, il y a la joie d’être là pour Lui, avec nous. Tu choisis le Christ : tu trouves des disciples du Christ prêts à te soutenir dans ta démarche. Tu vas goûter aujourd’hui tous les bons chocolats produits dans nos ateliers. Ce serait déjà un bon motif de joie. Et nous allons te retrouver au noviciat cet après-midi pour célébrer ce jour avec toi. Mais ta joie véritable c’est le Christ qui vient te donner et la joie et la paix du cœur, comme lui seul sait les donner.


Avec la joie, il y a encore cette autre émotion, cette autre dimension au seuil d’une démarche comme la tienne : l’inattendu. Bien des gens pensent que la vie monastique est un long fleuve tranquille où il ne se passe rien, une série de jours vécus dans la pure routine. Ce n’est pas du tout la réalité. Nous vivons en communauté mais nous sommes ensemble au désert. L’inattendu vient de ce que nous vivons au-dedans de nous, nos prises de consciences, nos constances, nos replis, nos manques et nos désirs. L’inattendu, c’est l’ouverture progressive à la miséricorde par rapport à tout ce qui nous a blessé et nous blesse encore, c’est l’apprentissage à s’aimer soi-même humblement devant Dieu. Et l’inattendu, c’est aussi l’ouverture à ce que nous n’avions pas encore osé rêver, imaginer, espérer. C’est l’ouverture à tout espérance dans la rencontre et la relation avec le Christ, notre frère et notre ami.


Attente, confiance, joie, inattendu. Tu as devant toi tout un chemin de vie. Il te reste à le marcher pour entrer dans la vie de Dieu et pour laisser Dieu entrer dans ta vie et dans ton histoire. Nous serons tes compagnons sur cette route pour prier pour toi, avec toi, et pour te donner l’exemple et t’entraîner (à la fois te former et te donner la force et l’élan !)

Reçois ce vêtement qui va marquer ta première étape parmi nous. Que le Seigneur te bénisse, toi, et te garde dans son amour, lui qui te redit comme à son Fils Bien-Aimé : Moi, aujourd’hui je t’ai engendré. Oui, engendré à une vie nouvelle…


29-11-20 / Premier dimanche de l'Avent "B" (Dom André)

Premier dimanche de l'Avent "B"

(Dom André, Abbé)



Entrée en Avent (Premières Vêpres)


Mes Frères,


Il suffit de changer une seule lettre pour donner un tout autre sens au mot Avent… Nous entrons ce soir en Avent. Nous entrons dans ce temps d’une attente à la fois joyeuse et sereine, une attente du Christ Jésus, de son enfantement, de sa venue parmi nous. Nous sommes en attente… tendus vers un à-venir. Le plus beau est à venir, dans cet Enfant-Dieu qui va naître, dans ce monde qui sera renouvelé car l’Enfant à naître vient faire toutes choses nouvelles.


Le paradis est devant nous. Bien des gens aimeraient retourner là où on peut retrouver quelque chose d’avant ce temps de la distanciation, de l’enfermement, du confinement et de tout ce que la pandémie a imposé au monde connu. Pour nous, impossible de regarder ainsi en arrière, ce serait oublier vers quoi et surtout vers qui nous sommes en route, vers Jésus, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous.


Nous attendons sa venue. Il y a de la douceur et de la tendresse dans cette attente. C’est un temps pour rêver, pour imaginer, pour espérer et contribuer à construire un monde meilleur en nous et à partir de ce que nous sommes comme communauté. C’est un temps pour recevoir de l’inédit, du neuf, et pour nous laisser surprendre une fois de plus par la nouveauté de notre Dieu, la nouveauté de sa Parole. Dieu parle. Dieu nous parle.


D’ici Noël et plus loin encore, Dieu va se dire dans nos mots d’hommes et c’est bien la seule façon que nous avons pour le comprendre aujourd’hui et chaque fois qu’il va nous parler durant cet Avent. Sa parole réalise pleinement la vocation de toute parole authentique et profonde : elle ouvre et offre l’infini du possible ou, à tout le moins, un nouveau possible où nous pouvons, tous et chacun, croire, aimer et espérer.


Veillons à bien écouter ce qu’il nous dit. Veillons les uns sur les autres en nous attendant car nous n’avançons pas tous au même pas, y compris sur le chemin de l’Évangile. Veillons pour écouter ensemble les secrets de l’amour que notre Dieu veut allumer comme un grand feu dans le cœur de notre monde. Veillons ensemble dans la joie de le savoir tout proche, tout près de nous, à cette heure où nous sommes ici pour Lui.


Oraison

Accorde-nous, Seigneur, d’attendre sans faiblir la venue de ton Fils, pour qu’au jour où il viendra frapper à notre porte, il nous trouve vigilants dans la prière et heureux de chanter sa louange. Lui qui vit et règne avec toi, dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu pour les siècles des siècles.



Homélie du dimanche


Mes Frères,


Il y a en chacun de nous une part d’ombre et une part de lumière et nous essayons, durant la majeure partie de notre vie, si ce n’est pas jusqu’à la fin de notre vie, de faire reculer l’ombre et de privilégier la lumière.


Oui, c’est vrai que le bien que nous voulons faire, nous ne le faisons pas toujours et nous découvrons qu’il y a en nous, dans nos membres, une autre loi qui combat notre foi et notre vie intérieure. Et nous pouvons faire nôtres les deux questions du prophète Isaïe qui sont aussi comme deux prières : Pourquoi Seigneur nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et oublier ta présence ? C’est notre part d’ombre… quand nous nous retrouvons impurs, injustes, desséchés, endormis, oublieux de Dieu. C’est encore cette grisaille qui s’installe en nous quand nous avons repris peu à peu ce que nous avions donné à Dieu aux premiers jours de notre amour. Après avoir cru vraiment que c’est lui qui nous avait amené ici pour vivre avec lui et de lui, voilà qu’au lieu de nous en remettre à lui de tout cœur et de toutes nos forces, nous avons recommencé à nous soucier de nous-mêmes. N’oublions pas les paroles terribles dites au psalmiste qui a cessé d’écouter la voix de Dieu : Je l’ai livré à son cœur endurci : qu’il aille et suive ses vues. Nous sommes fragiles comme de l’argile mais c’est entre les mains de Dieu que nous voulons nous remettre pour qu’il nous façonne encore et encore à son image et à sa ressemblance, même si une part de nous demeure toujours aux prises avec le mal, complice de nos errances et de nos incohérences. Ne nous laisse pas errer hors de tes chemins, ne laisse pas nos cœurs s’endurcir sur le chemin que nous avons pris.


Et pourtant nous sommes nés de Dieu. Nous avons en nous la force de vivre en fils de Dieu, en fils de lumière. Nous avons reçu toutes les richesses et aucun don de grâce ne nous manque. Et c’est là tout le paradoxe de nos vies : nous avons tout pour vivre en pleine communion avec le Christ. Et la lumière qu’il est venu mettre en nos vies en venant dans notre monde est bien là en chacun de nous. Pourquoi cette lumière demeure-t-elle si souvent, si longtemps sous le boisseau, sans parvenir à éclairer ni au-dedans ni au-dehors la maison que nous habitons ? Pourtant nous croyons fermement ce que le Seigneur nous redit chaque année tout au long de l’Avent : Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive ta lumière, la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.


L’Évangile vient remettre en perspective et l’ombre et la lumière en nous, notre humble condition d’être vulnérable, fragile, pécheur, et notre grandeur filiale, notre dignité d’hommes debout, lumineux, nés de Dieu. Jésus nous invite à rester éveillés et à veiller. Et il le dit à tous : Veillez!

Il s’adresse aussi bien au chercheur de Dieu qu’au veilleur en nous. Le chercheur de Dieu va discerner comment sortir de la torpeur, de l’ombre et de l’oubli de Dieu pour rester davantage en sa présence. Le veilleur va être constamment attentif à tout ce qui est porteur de lumière et d’amour, aux gestes, aux paroles, aux attitudes, aux événements qui disent Dieu dans le quotidien de nos vies.


Le temps de l’Avent est court et il est tout empreint de la joie de la rencontre de Celui qui vient bientôt, Jésus. Veiller est l’attitude parfaite que nous devons adoptée pour bien vivre l’attente de Dieu, l’attente non plus historique ni même à la fin des temps, à son retour, mais l’attente de l’autre avènement, le troisième : celui où il vient en nous…

30-11-20 / Saint André (Frère Michel)

Saint André

(Frère Michel)



Préparation pénitentielle

André avec Simon son frère ont lâchés leurs filets et se sont mis en route à la suite de Jésus. Au début de notre célébration, tournons-nous avec confiance vers Celui qui nous appelle à sa suite pour que nous ayons la vie et la vie en abondance…

(Seigneur, accorde-nous ton pardon…)



HOMÉLIE


La fête de saint André introduit notre entrée dans l’Avent, ce temps du long désir, ce temps qui nous prépare à la rencontre de l’Enfant-Dieu, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

Le souvenir de cet apôtre ravive notre foi en Jésus, comme l’exprime si bien saint Paul dans l’épître aux Romains : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est le Seigneur, si tu crois de tout ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé ».


La fête de saint André est aussi un rappel de notre adhésion à la vocation qui est la nôtre, et qui ne veut rien préférer à l’amour du Christ.


Rappelons-nous l’appel qui nous a conduit jusqu’ici, ensemble, sur ce chemin mystérieux de la foi. Tout comme Simon-Pierre et son frère André, cet appel entendu, reçu, est lié aussi à ceux et celles qui, dans nos familles et nos relations, nous ont conduit vers ce choix.


Si cette fête peut susciter en nous la gratitude en songeant à l’appel que nous avons reçu de Dieu, elle nous rappelle aussi que chacune de nos vies, engagées à la suite du Christ, passe par la croix et nous invite à une immense compassion pour les autres. Que cette fête renforce notre communion fraternelle, à travers les joies et les épreuves rencontrées… Qu’elle nous réjouisse de la présence réelle du Christ que nous rencontrons chaque jour en chacun de nos frères et dans le mystère eucharistique que nous célébrons aujourd’hui.


06-12-20 / 2e Dimanche de l'Avent (Frère Sylvain)

2e Dimanche de l'Avent

(Frère Sylvain)




HOMÉLIE


"Consolez, consolez mon peuple", dit votre Dieu.


La liturgie de l’Avent nous fait de nouveau entendre ce vibrant et poignant appel de Dieu à consoler son peuple. Le redoublement du verbe (consolez, consolez) marque une douce insistance de sa part : cela lui tient à cœur. Cet oracle d’Isaïe, comme toutes les paroles de l’Écriture, dépasse le cadre historique initial qui l’a suscité, et demeure en attente d’accomplissement. Quel peuple de la terre, en effet, Dieu ne veut-il pas consoler de tous ses malheurs, de toutes ses détresses, de toute sa souffrance ? Quelle page sombre de l’histoire ne veut-il éclairer de sa tendresse, quel drame humain ne veut-il apaiser d’un geste de compassion ? En fait, n’est-ce pas toute l’humanité, avec la succession ininterrompue de ses deuils en raison de notre finitude et de notre mortalité, qui aspire à être consolée ?


Pour le prophète, l’invitation par Dieu à consoler son peuple survient après le drame de la destruction du temple et de la ville sainte, et la déportation du peuple à Babylone. Avec toute la tradition biblique qui l’a précédé, et dans le cadre de l’Alliance, Isaïe voit dans ce drame la juste rétribution du peuple d’Israël pour les fautes commises : « Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. » Dans cette perspective, la main du Seigneur qui s’apprête à consoler, à effacer les larmes sur tous les visages, est d’abord celle qui a frappé durement, doublement, pour les fautes commises. 


Depuis la venue de celui que Jean Baptiste annonçait, on ne peut certes plus tenir un tel discours. La pandémie qui frappe la population mondiale, les catastrophes qui surviennent en raison des changements climatiques, les désordres sociaux, la violence et la guerre qui obligent des populations entières à migrer, ne sauraient être attribués à une décision divine qui voudrait nous faire payer les écarts commis contre la loi promulguée par Moïse, ou même contre le commandement de l’amour. Dieu nous laisse cependant porter le poids de notre histoire collective et de notre histoire personnelle, alourdie par les conséquences séculaires de nos choix et de nos errances. Nous devons assumer les conséquences de nos décisions et de nos actes. Ce que le pape François met bien en relief dans ses dernières encycliques, en nous invitant à être responsables dans la gestion de notre maison commune, à être solidaires les uns des autres, à être fraternels. Non, Dieu ne saurait ajouter à notre fardeau déjà lourd à porter, il ne veut point appesantir notre joug; bien plus, il veut nous en libérer et nous procurer le repos, car il est doux et humble de cœur.


Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem.

Pour consoler, il suffit à Dieu de parler au cœur. De susciter l’espérance. Au peuple en exil, Isaïe annonce la libération prochaine, le retour sur la terre d’Israël. Il invite à préparer pour le Seigneur une route dans le désert. Car c’est lui, le Seigneur, qui revient habiter la ville sainte et son temple, en chemin avec son peuple qui le précède comme un trophée de victoire. Telle est la bonne nouvelle, l’évangile de la consolation de Jérusalem.


Si l’exil était pour Isaïe un châtiment reçu de la main du Seigneur, son retour de captivité, grâce à l’avènement du roi Cyrus et à la chute de Babylone, relève de sa toute-puissance : « Voici le Seigneur Dieu! Il vient avec puissance; son bras lui soumet tout. » Sa main était à l’œuvre pour châtier, maintenant c’est son bras qui se montre victorieux des ennemis de son peuple. Là encore, depuis la venue de celui que Jean-Baptiste désignait comme plus fort que lui, on se saurait souscrire à une telle lecture de la réalité. Dieu, dont la toute-puissance est celle de l’amour, ne saurait contraindre les personnes et les évènements pour les faire entrer de force ou malgré eux dans son projet de salut. Si Dieu influe sur le cours de l’histoire, c’est en suscitant notre libre participation, notre libre adhésion. Comme il l’a fait pour Marie, pour Joseph, pour Jésus lui-même. Et il ajuste son projet en fonction de nos réponses et de nos refus.


On pourrait prendre l’image d’une partie d’échec. Chaque joueur ajuste ses coups et sa stratégie en fonction de ceux engagés par son adversaire. Il y a des règles à suivre et à respecter, mais rien n’est planifié d’avance, et on ne connaît pas au départ l’issue de la partie. Ce n’est qu’une image, car avec Dieu, il faudrait parler d’un jeu de réussite plutôt que d’un jeu d’échec. Car Dieu veut la réussite, humaine et spirituelle, de l’humanité et de chacun de nous. Et la croix de Jésus en témoigne, Dieu se fait perdant pour que l’on soit gagnant. Mais sa défaite même est en fait sa victoire.


Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. À qui Dieu demande-t-il ainsi de consoler son peuple ? À tous ceux qui entendent ces paroles, bien sûr. Mais avant que ces mots ne résonnent aux oreilles de notre cœur, peut-être ont-ils résonné au cœur de Dieu. N’est-ce pas le Père qui invite son Fils, sa Parole éternelle, à devenir lui-même la consolation d’Israël et de toute l’humanité, et qui invite l’Esprit à devenir l’Esprit consolateur de toute sa création ?


07-12-20 / 2e Lundi de l'Avent (Dom André)

2e Lundi de l'Avent

(Dom André)




HOMÉLIE


Mes Frères,

Un désert de tous côtés, une terre où l’on n’arrive plus à étancher la moindre soif d’eau, de justice, de paix, d’amour, un pays aride où les murs et les frontières empêchent la vie de passer et nous tiennent à distance les uns des autres, des mains qui défaillent et restent ouvertes, impuissantes, incapables de venir en aide, des genoux qui fléchissent non pour adorer mais d’épuisement, des yeux qui ne voient plus la beauté des autres, des oreilles qui n’entendent plus ce qui parle en nous dans le silence, des boiteux qui oublient d’où leur est venue cette blessure au côté dans leur combat spirituel.


Tout cela ressemble beaucoup à la saison que nous traversons dans la maison commune où nous habitons en cette année "covidienne" de l’histoire. Et pourtant une parole de consolation, de réconfort, une parole d’espérance est inscrite dans tout ce que nous vivons, une parole prophétique : Là, il y aura une voie qu’on appellera la Voie sacrée. Il y a un chemin sacré dans tout ce que nous vivons, tant en Église qu’en humanité. Il y a un chemin…


Pourtant rien ne semble se passer. Entre sa naissance et le début de sa vie publique, Jésus a vécu près de 30 ans sans paroles et sans actes marquants. Mais pour Dieu, il n’y a pas de temps morts, il n’y a que des temps de gestation, des temps où la vie se prépare à surgir. Le paralytique n’a rien demandé, et de fait, on ne sait pratiquement rien de lui. Jésus ne s’enquiert même pas de sa foi, de ce qu’il veut, de son désir. Il le guérit mais c’est à cause de la foi fervente et inventive des porteurs qui ont trouvé le moyen d’amener cet homme devant lui.


Il y a un chemin dans tout ce que nous vivons et ce chemin commence par la foi, notre foi, en ce que Jésus peut accomplir… si nous portons notre monde devant lui…


08-12-20 / Solennité de l'Immaculée Conception (Frère Martin)

L'Immaculée Conception

(Frère Martin)




HOMÉLIE


En Jésus, Dieu nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard… 


Frères, le passage choisi en 2e lecture pour la solennité de l’Immaculée Conception est assurément une des plus belles pages des lettres de Paul. En quelques mots, tout est dit du dessein de Dieu… ou plutôt tout ce qui peut être dit au moyen de la révélation…


Avant même de façonner la création, le Père nous voulait unis à Lui, en Jésus, dans une sainteté sans reproche, sous son regard miséricordieux. Voilà ce qui se trouve en amont du mystère de l’Incarnation et de celui de la Croix. Voilà ce à quoi nous sommes appelés, nous, les enfants de Dieu… Voilà ce que Marie a pleinement vécu dans sa vie de femme, d’épouse et de mère… Voilà ce que nous célébrons au début de l’Avent…


En effet, qu’est-ce que la fête de l’Immaculée Conception sinon la pleine réalisation du projet de Dieu dans une existence humaine de tous les jours… dans la banalité comme dans l’émerveillement du quotidien… L’Immaculée, c’est la victoire complète de Marie sur le mal et le péché, sur tout ce qui menace et divise notre être de fils de Dieu. C’est ce que suggère la 1ère lecture alors que la femme meurtrit la tête de l’antique serpent…


Marie est bien sûr l’unique personne à avoir été préservée du péché en un privilège qui émane de la grâce du Très-Haut… Et la prière d’ouverture de la solennité nous fait bien comprendre que ce privilège est dû à la victoire remportée par Jésus sur le péché et sur la mort : une victoire anticipée qui a des effets avant même d’avoir été obtenue. Pour le dire autrement, Marie fut préservée par une grâce divine qui anticipait déjà la mort et la résurrection de Jésus. Si Marie est immaculée en sa conception ce n’est pas en raison de sa nature ou par son propre mérite, mais par grâce… ce qui veut dire également par une ouverture totale au don de Dieu : c’est le fiat de Marie : qu’il me soit fait selon ta parole.


La rencontre du « oui » de Dieu avec la personne de Marie comme « oui » sans réserve, c’est ça l’absence de péché originel. Être préservée du péché n’implique certes pas une habileté quelconque ou une performance particulière, cela signifie plutôt que Marie ne réserve pour elle seule aucun domaine de son être, de sa vie, de sa volonté, mais au contraire, qu’elle devient véritablement elle-même dans la totale dépossession de sa vie à son Seigneur… Ce qui a fait dire à Maurice Zundel dans une formule bien tournée que le mystère de l’Immaculée Conception « c’est lorsque la grâce de la dépossession devient la réponse de l’appropriation » : voici la servante du Seigneur…


Et c’est ici que Marie est un modèle pour nous, une route à suivre, une lumière pour nos pas. Comme Jésus lui-même qui n’a pas été « oui » et « non », mais uniquement « oui », la Mère de Dieu a vaincu ce mal qui empoisonne et brise des vies humaines, qui n’élève en rien ni l’humain ni la création, mais les abaisse et les humilie… ce mal intraitable qui ne rend pas l’homme et la femme plus grands, plus sains, plus riches, mais les réduit et les fait devenir plus petits que ce à quoi ils sont appelés par Dieu en son amour, à savoir être irréprochables en son pardon inconditionnel…


De Marie, nous avons à apprendre jour après jour que celui ou celle qui s’abandonne entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette ou encore un pantin… Bien au contraire, c’est de cette manière qu’il trouve la véritable liberté des enfants de Dieu… Celui ou celle qui, dans une disponibilité sans conditions, s’en remet totalement à Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, il devient véritablement lui-même sous le regard de son Dieu…


Frères, c’est une joie profonde de savoir qu’il y a une femme sur laquelle le mal n’a eu aucun pouvoir, une femme qui n’a jamais été atteinte par cette propension à faire le contraire de ce que l’on désire pourtant profondément... Et c’est une joie plus grande encore que de penser que la plénitude de la mère de Jésus, c’est la présence gracieuse de Dieu en elle, ce surcroît de vie éternelle avec laquelle le Père, le Fils et l’Esprit ont signé tout ce qui existe aux cieux et sur la terre…


Quant à nous, dans l’attente du pas-encore, de cette pleine réalisation du Royaume des cieux tel que voulu par le Père en son amour, il y a le déjà-là de la présence gracieuse du Ressuscité… Il y a cette germination incessante du Règne de Dieu en chacun de nous, ce levain dans la pâte que Dieu seul connaît et fait croître en son temps…


Bien plus, c’est la création tout entière qui est appelée à trouver son accomplissement dans le Ressuscité du matin de Pâques. Et dans sa Conception Immaculée, Marie est le cœur… Marie est le sein de cette création renouvelée… de la plus petite des fleurs à la plus lointaine des planètes…


13-12-20 / 3e Dimanche de l'Avent (Dom Yvon Joseph)

3e Dimanche de l'Avent

(Dom Yvon Joseph)




HOMÉLIE


Ce dimanche de la joie est éclairé pour nous par les paroles d’Isaïe, de Paul et de Jean-Baptiste :

- « Je tressaille de joie dans le Seigneur… », déclare le prophète et sa joie, c’est d’avoir reçu la mission d’annoncer la bonne nouvelle du salut…


- « Soyez toujours dans la joie… », nous exhorte l’Apôtre. Si nous pouvons être dans la joie, c’est que le Seigneur vient à nous et qu’il ne cesse de se faire proche de nous, ainsi que nous le rappelle ce temps de l’Avent. Saint Paul prend soin de préciser deux attitudes qui non seulement peuvent préserver cette joie en nous, mais qui contribuent à la faire grandir : « priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance… ». Et il ajoute : « c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ ». Joie, prière, action de grâce, c’est la volonté de Dieu pour nous… Merveilleux !...


- De son côté, Jean Baptiste nous laisse deviner la source de sa joie, lorsqu’il affirme aux envoyés des Juifs : « Je ne suis pas le Christ… Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur… » Dans le même évangile selon saint Jean, il redira à nouveau : « Moi, je ne suis pas le Christ… » et il précisera : « Telle est ma joie : elle est parfaite. Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi que je diminue ». (Jn 3, 28-30). Jean trouve sa joie dans sa vocation de précurseur, dans sa mission d’annoncer le Christ… Il la trouve dans le fait d’être lui-même tout simplement et dans l’amour de sa vocation !


 Isaïe, Paul et Jean, nous nous font ainsi découvrir que la joie à laquelle nous sommes conviés aujourd’hui, c’est la grande joie du salut, si nous apprenons à développer en nous les deux attitudes énoncées par saint Paul : « Priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance… » :


- « Priez sans relâche… », c’est une invitation à entrer dans la prière comme dans une source de joie… Comment ne le serait-elle pas, puisque c’est dans la prière, que nous faisons la découverte d’être aimés de Dieu, la découverte de notre être filial et de la vocation à laquelle il nous a appelés… C’est aussi dans la prière que nos vies peuvent s’ouvrir à la joie de la rencontre fraternelle, lorsqu’elles se sont d’abord ouvertes à la joie du service, du partage et du pardon… C’est encore dans la prière que s’éclaire devant nous l’horizon de la vie éternelle vers lequel nous cheminons déjà, dans la foi au Christ ressuscité… C’est ainsi que le temps de l’Avent est un temps d’attente et de désir, où notre désir et le désir de Dieu se rencontrent… Et cette attente est déjà joie, car nous sommes sûrs que Dieu viendra et tiendra sa promesse…


- « Rendez grâce en toute circonstance… » Comment en arriver à cette attitude, si nous ne prenons pas conscience des dons reçus de Dieu, tout spécialement le don du salut ?… Si, dans la foi, nous n’avons pas appris à discerner la présence de ce salut à l’œuvre dans nos vies personnelles et dans la vie du monde ?... Comment en arriver à cette attitude sans que la foi ne vienne ouvrir nos yeux à ce qu’ils sont incapables de voir par eux-mêmes ?... Si nous n’espérons pas « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté à notre cœur, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé » (voir 1Co 2, 9) ?... L’action de grâce vient libérer en chacun de nous des capacités d’admiration et d’adoration envers ce Dieu dont nous sommes aimés et elle fait de nous des célébrants de la vie : la vie déjà reçue et la vie à venir, toujours désirée et espérée…


 La grande joie du salut qui colore ce troisième dimanche de l’Avent est appelée à devenir le climat permanent de notre vie de baptisés : joie de croire qui s’épanouit en joie de vivre… et joie de vivre qui se nourrit et se renouvelle dans la joie de croire !... Déjà, elles ont une saveur d’éternité et elles désirent l’éternité avec Dieu et en Dieu !


17-12-20 / 3e Jeudi de l'Avent (Dom André)

3e Jeudi de l'Avent

(Dom André)



HOMÉLIE


Mes Frères,


Il y a très souvent une intention, une vision spirituelle ou même théologique derrière des textes bibliques qui nous paraissent pourtant historiques, chronologiques et descriptifs. Par exemple, saint Jean Baptiste est décrit comme un ascète solitaire qui mangeait des sauterelles et du miel. Pourquoi des sauterelles et pourquoi du miel ? Pour qui a voyagé en Afrique, ce n’est pas totalement surprenant de manger des sauterelles grillées et du miel sauvage. Mais derrière cette description apparemment historique, se profile une autre réalité : voilà un homme qui réunit en sa personne le passé et l’avenir, l’histoire antérieure et la promesse d’un futur, l’une des plaies d’Égypte, les sauterelles, en vue de la libération du peuple et un premier écho de la terre promise ruisselant de lait de miel.


Alors quel sens prend donc ce matin la description des trois fois quatorze générations d’Abraham à Jésus ? Il ne s’agit pas tellement d’établir la parenté de Jésus, sinon pourquoi ne pas être remonté plus loin qu’Abraham, jusqu’à Adam, jusqu’au premier homme de cette Création que Jésus vient renouveler ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’histoire d’alliance entre Dieu et son peuple, avec des hauts et des bas puis de nouveau un sommet avec Jésus au terme de la dernière génération. Jésus est porté par la tradition et l’espérance d’un peuple qui a déjà un très long vécu avec son Dieu. Mais partir d’Abraham nous donne un indice déterminant : nous partons du père des croyants. Ce serait donc aussi une généalogie de foi, une histoire de foi. Une histoire humaine de foi où tout d’ailleurs n’est pas en ligne droite et en perfection.


Cinq femmes sont nommées dans cette succession d’hommes : Tamar, l’incestueuse qui aura une descendance avec Juda, Rahab, la prostituée qui protégera les envoyés de Moïse au nom de l’hospitalité, Ruth la moabite, une étrangère, qui choisit de rester fidèle à l’Alliance même quand elle n’a plus de mari, Bethsabée qui commet l’adultère avec David, perd leur premier-né puis met au monde Salomon. Et enfin Marie dont la maternité va soulever beaucoup de questions dans son entourage. La vie de ces femmes a été difficile et pourtant elles ont chacune leur place dans la généalogie de Jésus. Chacune d’elles à travers son parcours unique, comme chaque vie humaine, nous donne l’exemple d’une fidélité inventive et créatrice, d’une prise en compte d’une valeur précieuse : la continuité de la vie, l’accueil des hôtes, la fidélité d’un engagement, l’amour retrouvé et la relation vivante avec Dieu. Jésus est également l’héritier de toutes ces femmes nommées, ou demeurées inconnues, et de leur contribution indéniable dans l’histoire de son peuple.


La finale de l’Évangile nous tourne vers une autre dimension. Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, celui qu’on appelle le Christ. On ne dit pas que Joseph engendra Jésus avec Marie, ce que l’on nous dit c’est que Joseph n’est pas le père biologique de Jésus. La naissance de Jésus va bien au-delà d’un simple engendrement. Il y a déjà dans ce seul verset une ouverture incroyable : Jésus est né pour tous, y compris pour nous. Il le soulignera lui-même un jour (Mt 12,50) ; les membres de sa famille ne sont pas tant ceux de son sang que ceux de sa foi : Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. C’est donc dire que la généalogie de Jésus se poursuit après qu’il soit né parmi nous. Elle se continue dans la foi de tous ceux et celles qui croient en lui et qui le suivent encore aujourd’hui sur les chemins de l’Évangile.


Avant que nos noms ne soient inscrits dans les cieux, ils figurent déjà dans l’histoire sainte du peuple de Dieu car, par la foi, nous faisons partie de la généalogie du Christ Jésus, nous sommes de sa famille et de sa descendance.


20-12-20 / 4e Dimanche de l'Avent (Frère Bruno-Marie)

4e Dimanche de l'Avent

(Frère Bruno-Marie)



HOMÉLIE


Mes frères,


L’évangile que nous venons d’entendre, nous raconte la merveilleuse histoire d’amour d’un soupirant qui attend le consentement de sa bien-aimée. Le soupirant n’est nul autre que notre Dieu trois fois Saint et la bien-aimée, une jeune vierge du village inconnu de Nazareth appelée Marie.

Le soupirant , notre Dieu trois fois saint, Père Fils et Esprit Saint. avait prévu de toute éternité la chute de nos premiers parents et dans son grand amour pour notre humanité, il avait conçu dans son très grand amour pour notre humanité un plan « B » selon lequel il viendrait lui-même renouveler l’Alliance avec nous.


Pour ce faire, Dieu le Père, première personne de la Sainte-Trinité, enverrait dans notre monde son Fils unique, son bien-aimé, celui en qui Il a mis toute sa complaisance. Et pour bien montrer qu’Il en était vraiment le seul et unique père, la mère se devait d’ être vierge et de plus, comme le veut la coutume juive, c’est lui-même Dieu le Père choisirait le nom de l’enfant. C’est pourquoi l’ange Gabriel dit à la jeune vierge de la part de Dieu le Père: « tu lui donneras le nom de Jésus ».


Ce Jésus, deuxième personne de la Sainte Trinité, était Dieu né de Dieu Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père et par Lui tout avait été créé. Envoyé par le Père, il prendrait chair de la vierge pour accéder au trône de David son ancêtre selon la chair et pour établir sur notre terre un règne qui n’aurait pas de fin.

Enfin, pour que puisse se réaliser ce merveilleux plan « B », l’Esprit Saint, la troisième personne de la Saint Trinité, prendrait la jeune vierge sous son ombre. C’est pourquoi l’enfant qui naîtrait d’elle serait saint et serait appelé Fils du Très-Haut.


Tout ce plan d’amour inimaginable et même incroyable sans la grâce dépendait cependant d’une seule chose: Du consentement de la bien-aimée. Celle-ci nous dit l’évangile s’ appelait Marie.

Pourtant, chose curieuse, ce n’est pas par ce nom que la salue l’ange Gabriel. Il ne lui pas: « Je te salue Marie » mais bien: Je te salue Comblée de Grâce ». Et quand 2000 ans plus tard à Lourdes, Bernadette lui demandera son nom, Aquéro, la chose, ne répondra pas: « Je suis Marie » mais bien: « Je suis l’Immaculé conception » c’est-à-dire: « Je suis la comblée de grâce dès le premier instant de ma conception ».


C’est sur cette page vierge, absolument sans aucune tache. d’une blancheur immaculée, que le soupirant, notre Dieu trois fois saint, voulait écrire les premières lignes de la nouvelle Alliance. Et en cette heure, Il se tenait là attendant du consentement de la bien-aimée, une jeune fille d’une quinzaine d’années. 


Jamais attente n’avait paru aussi longue et jamais responsabilité n’avait été aussi lourde, celle de la venue au monde ou non de notre Sauveur.


Mes frères, Marie plus que tout autre a trouvé grâce auprès de Dieu. C’est par Elle que nous vient notre Sauveur. C’est est par Elle que nous vient toutes grâces. 


25-12-20 / Messe de la nuit de Noël  (Dom André)

Messe de la nuit de Noël

(Dom André)



HOMÉLIE


Mes Frères, après plus de deux mille ans, l’Enfant de la crèche attire encore les gens. Jésus durant toute sa vie va exercer un magnétisme incroyable. Il lui suffit, en passant près de quelqu’un, de lui dire : « toi, viens, suis-moi » et l’autre aussitôt se met à le suivre. Mais un nouveau-né dans une mangeoire ? Oui, un enfant nous est né ! Pour célébrer notre foi, en cette nuit de Noël, nous sommes encore debout, à une heure plutôt insolite pour nous moines, et nous sommes dans la joie. Ce n’est pas la joie d’une surprise inattendue, bien au contraire, nous aimons faire mémoire de ce premier avènement car nous savons et nous croyons que Dieu s’est vraiment engagé dans cet être humain, dans ce nouveau-né, Dieu s’est tellement engagé en lui qu’il nous faut sans cesse repartir de lui, de sa vie cachée et publique, de sa passion et de sa mort donnée pour nous, de sa résurrection, pour découvrir le visage lumineux de Dieu tourné vers nous. 


Nul n’a jamais vu Dieu : le Fils unique, lui, l’a fait connaître et nous y a conduits pas à pas. Il est venu habiter parmi nous. C’est lui, encore enfant, qui nous fait comprendre l’engagement réel de Dieu dans la chair humaine et dans le cours de l’histoire humaine, dans un espace et à une heure précise de l’histoire de notre humanité quand tout l’univers était en paix. Il prend notre condition humaine, il s’incarne parmi nous et s’engage dans notre histoire pour la renouveler, la restaurer, pour éclairer sa destination originelle qui est d’être une histoire d’amour. Il vient pour nous remettre sur cette route de l’amour, il nous apporte sa lumière et sa vie pour aimer. C’est un don plein de joie et d’espérance dans ces temps et ces jours où nous vivons plein de paradoxes : de grandes précarités, des deuils, des conflits mondiaux qui ne sont pas encore résolus mais aussi de belles fidélités et des solidarités nouvelles.


Devant Jésus, l’enfant nouveau-né, imitons l’attitude de Joseph qui, durant toute sa vie va aimer cet Enfant et Marie, sa Mère. S’il est là cette nuit auprès de l’Enfant et de la Mère, aimant et silencieux, Joseph a dû commencer par accueillir sa propre histoire avec ce qu’il n’avait pas d’abord choisi de vivre et ce qui ne correspondait pas vraiment à son désir et à son rêve de départ. Nous aussi nous avons, chacun d’entre nous, à assumer notre propre histoire avec ce qui la traverse depuis toujours, les blessures inguérissables avec lesquelles nous devons vivre, les failles du cœur ou de l’esprit, évidentes ou secrètes, qui nous font souffrir, tout ce que nous n’avons pas choisi dans notre vie ou qui ne s’est pas déroulé comme nous l’aurions rêvé. En étant là, cette nuit de Noël, aimant et silencieux comme Joseph, nous pouvons faire comme lui et prendre Jésus et Marie dans notre vie, pour les aimer et à les servir. 


Comme chacun de nous, Joseph ne manquait pas de forces et de ressources en lui. Avec Marie sur le point d’accoucher, il vivait, la situation de milliers de migrants, de réfugiés, d’enfants qui naissent et grandissent sans maison et sans toit, d’exilés qui de nos jours encore n’ont toujours pas de lieu, pas de place où s’installer et vivre. Mais avec courage et beaucoup de créativité, Joseph aménage un lieu d’accueil pour Marie et celui qui va naître, le Fils du Père éternel. Ce n’est pas l’idéal. Il n’avait sûrement pas rêvé que la naissance de Jésus se déroulerait dans une étable mais il ne s’est pas arrêté au problème, il a trouvé et créé un espace pour eux, comme un père le fait quand il aime… l’Enfant et sa Mère.


Nous avons vu il y a une dizaine d’années, un film qui s’intitule La vie est belle. C’est l’histoire d’un jeune père juif, déporté avec son fils, et qui, pour lui épargner la vue des horreurs du camp et de la cruauté des hommes, invente pour son fils toutes sortes de jeux d’imitation, de cache-cache. Il aime son Enfant. Jésus et Marie sont le trésor de Joseph et ils sont aussi le trésor de notre foi. 

Cette nuit, des bergers sont venus à la crèche. Il y a toujours des bergers dans l’histoire de l’humanité, il y a toujours des hommes et des femmes qui sont les anges et les gardiens de leurs frères et de leurs sœurs. Jésus attire depuis sa naissance jusqu’à son élévation en croix ces anges et ces gardiens, médiateurs humains, qui veillent sur d’autres et prolongent son incarnation auprès des gens dont il se fait proche.


Le mystère joyeux de cette Nuit de Noël est grand et merveilleux : il nous donne de contempler Dieu engagé dans un être humain nouveau-né, Jésus, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. Symboliquement, Frère Jean-Philippe a porté l’Enfant dans ses bras. Il l’a fait au nom de nous tous. Maintenant c’est à nous de prendre et de porter Jésus dans notre cœur, de prendre et de por-ter dans notre cœur et dans notre prière tout le Corps vivant du Christ : nos frères en communauté mais aussi tous ceux et celles qui en cette Nuit de Noël sont seuls et se disent : sûrement quelqu’un me fera signe, priera pour moi et son cœur sera ma crèche.


25-12-20 / Messe du jour de Noël (Dom André)

Messe du jour de Noël

(Dom André)



HOMÉLIE


Mes Frères,


Le cœur de notre foi, nous le savons et nous le croyons, c’est la Résurrection : nous croyons que Jésus est vraiment ressuscité et que sa Résurrection a introduit dans notre univers une nouveauté, une vie nouvelle qui est déjà commencée. Mais l’incarnation de Jésus que nous célébrons en ce jour de Noël vient donner tout son sens à ce que nous vivons depuis qu’il est ressuscité, vivant et présent avec nous tous les jours. En Jésus, quand il a pris notre chair et s’est fait l’un de nous, Dieu s’est impliqué avec un amour sans mesure et définitif dans le cours du temps et de toute l’histoire entre lui et nous. Il a pris le chemin de notre chair humaine fragile, il s’est attaché à nous, il a vécu la condition humaine jusqu’à partager le sort des migrants, des victimes de toutes maladies, incompréhensions, abandons, injustices et trahisons, jusqu’à mourir sur une croix. Il a pris le chemin de la réalité humaine et nous a montré comment le parcourir et le vivre à notre tour. Et la terre entière a vu et peut encore voir ce qu’il nous a donné ainsi en habitant parmi nous…


Le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Jésus a fait le don de cette lumière à tout être humain. Elle nous permet aujourd’hui de découvrir de plus en plus, de mieux en mieux, le visage de Dieu, le visage du Père éternel que Jésus nous a révélé. Par sa lumière, nous voyons que notre Dieu ne s’impose pas comme un créateur et un sauveur, malgré nous, mais c’est en se faisant proche avec une attention pleine de force et de douceur, à la manière d’un père ou d’un frère, qu’il libère et rend à la vie tout être humain quel qu’il soit et quel que soit son état. Il touche le cœur, l’âme, ce qui existe entre lui et nous, et il nous remet sur la route... Il est le bon samaritain qui se sert de la médiation d’autres êtres humains pour nous venir en aide et pour renouveler notre vie et la rendre lumineuse. Parfois nous sommes extrêmement reconnaissants, non sans raison, à des hommes et des femmes, qui sont ainsi survenus et intervenus dans notre vie pour nous amener à ouvrir les yeux et à retrouver la lumière en nous. Mais ils n’étaient pas la lumière, ils étaient là simplement pour rendre témoignage à la lumière et nous laisser voir le Christ Jésus en transparence.


Mais qu’est-ce donc que ce lien que Dieu vient toucher entre lui et nous dans notre cœur ? D’où nous vient cette joie devant un Enfant nouveau-né ? C’est que cet Enfant est notre frère. Le Verbe s’est fait chair mais il s’est aussi fait notre Frère nous révélant ainsi que nous aussi nous sommes nés de Dieu. Nous ne sommes pas nés seulement du sang et de la volonté charnelle de nos parents, mais nous sommes bel et bien nés de Dieu. Quand ils expliquent la création du monde depuis ses débuts, les astrophysiciens et les grands scientifiques finissent pas en arriver à la conclusion de nous sommes porteurs de « poussière d’étoiles ». C’est plus que les étoiles du regard allumé de l’enfant en nous, c’est tout notre corps qui serait constitué de poussière d’étoiles. C’est fascinant et nous nous en émerveillons. Mais la lumière qui nous vient de Dieu dans le Verbe, dans la Parole éternelle de Dieu, la lumière qui nous habite parce que nous sommes nés de Dieu est infiniment plus merveilleuse encore.


Et nous avons tous part à sa plénitude. Elle donne un autre relief à tout ce que nous vivons. Je reviens à l’intuition du Bhx Christian de Chergé dans son testament spirituel quand il veut plonger son regard dans celui du Père pour contempler (pas saisir ou comprendre, mais bien : contempler) comment Dieu voit ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit. L’intuition de Christian lui a fait voir l’unité entre tous les enfants de Dieu, unité bien entendu encore à découvrir, construire et incarner sur terre mais qui existe déjà en Dieu. C’est bien ce que la lumière du Verbe ouvre en nous comme horizon : aller au-delà de toutes les frontières de nos différences. L’épître aux Hébreux (He 11,27) décrit Moïse comme un homme qui tenait ferme dans sa foi comme s’il voyait l’invisible et nul doute que la lumière qui l’habitait lui donnait cette perspicacité du regard. La science n’a pas fini de faire la lumière sur les profondeurs des océans et de l’univers céleste. Mais la lumière de Dieu en nous a un tout autre pouvoir. Elle donne au centurion de reconnaître, au-delà des apparences, le Fils de Dieu dans un homme agonisant en croix. Elle nous donne un regard nouveau capable de porter à tout être humain de la joie et de l’espérance.


Il n’y a pas d’événement plus extraordinaire ni de plus mystérieux dans notre histoire humaine que la naissance de Jésus : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Dieu nous a parlé par son Fils ! L’Enfant de la crèche est Dieu et ce Dieu ne cesse jamais de venir à notre rencontre pour notre plus grande joie !


26-12-20 / Saint Étienne (Dom Yvon Joseph)

Saint Étienne

(Dom Yvon Joseph)



HOMÉLIE


Hier, nous avons célébré la naissance sur terre du Fils de Dieu, notre Sauveur. Aujourd’hui, nous célébrons la naissance au ciel du diacre Étienne, son premier martyr, son premier témoin. Le jour de Noël, en un sens, est proche du Vendredi saint… Bethléem fait déjà signe vers Gethsémani… La mangeoire fait déjà signe vers la croix…


Le rapprochement entre la naissance de Jésus et la mort de son premier martyr nous fait voir que le mystère de la naissance du Fils de Dieu à Noël est intimement lié au mystère de sa mort sur la croix au Calvaire… La naissance de Jésus et sa mort violente nous disent la passion de Dieu pour le salut de l’humanité, la passion de Dieu pour le salut de chacun de nous ! Certes le contraste est grand entre la beauté de la naissance et la souffrance de la mort, mais il laisse pressentir le sérieux de l’engagement de tout disciple qui, comme le diacre Étienne, répond à l’appel de marcher à la suite de Jésus !


Dans son martyre, par fidélité à sa foi dans le Seigneur Jésus, Étienne témoigne de son unique désir : revivre fidèlement en sa chair la passion de son Seigneur. Alors que Jésus en croix s’adressait à son Père, Étienne, lui, s’adresse à son Fils. Jésus crucifié a déclaré : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». À son tour, Étienne déclare : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché ». Jésus est mort sur la croix dans un total abandon : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». À son exemple, Étienne meurt en exprimant sa totale confiance : «Seigneur Jésus, reçois mon esprit ». En Étienne comme en Jésus, c’est la passion de Dieu qui se vit : la passion du Don, la passion de l’Amour fidèle jusqu’au bout…


Alors que nous écoutons depuis quelque temps, au début de nos repas, des paroles choisies de nos bienheureux frères martyrs de Tibhirine, nous entrevoyons bien que c’est la même passion de Dieu qui s’est vécue en eux et qui leur a donné la force de demeurer fidèles jusqu’au bout, dans leur vie totalement donnée pour Dieu et pour l’Algérie…


Puisse encore cette passion de Dieu, mes frères, habiter chacun de nous dans notre vie monastique, afin que nous devenions toujours plus fidèles dans notre engagement à la suite de Jésus, par le martyre quotidien du « goutte à goutte » et du « coude à coude » fraternel, ainsi que l’exprimait Dom Christian…


27-12-20 / La Sainte Famille (Frère Michel)

La Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph

(Frère Michel)



HOMÉLIE


La dévotion pour la sainte famille de Jésus s’est d’abord développée en Nouvelle-France dès le XVIIème siècle avant que sa fête liturgique ne soit adoptée par l’Église Universelle en 1921.

On se souviendra de la grande dévotion qui animait Mgr de Laval quand il installa un tableau de la sainte famille au somme de sa cathédrale durant le siège de Québec par la flotte britannique en 1690.  Et si la capitale de la Nouvelle-France résista aux bombardements anglais, c'est que, selon la religieuse Hospitalière Mère Jonchereau de Saint-Ignace: " tous les coups que les Anglais visaient su l'image de la Sainte-Famille passaient par-dessus Québec..."


Mais au-delà cette dévotion populaire encrée dans l’histoire de notre peuple, qu’est-ce que la fête de la sainte famille signifie pour nous aujourd’hui?

En fait, on ne sait pas grand-chose à quoi pouvait ressembler la vie quotidienne de Jésus dans son enfance, puisque les Évangiles sont muets à ce sujet. Pour se faire une idée plus précise sur ce que qu’était la vie d’une famille juive de cette époque, il faut se tourner vers les historiens.


Dans son livre « Les années obscures de Jésus », Robert Aron nous éclaire sur certains aspects historiques et sociologiques de la Galilée. Il décrit Nazareth, au tournant du premier siècle de notre ère, comme étant une bourgade agricole de quelques centaines de personnes qui vivait un peu sur elle-même et qui ne fut pas tellement infiltré par les courants culturels grec ou latin, alors que le reste du pays était fortement «occupé». Sa population était campagnarde, artisanale et on pense qu’elle aurait été un bastion du patriotisme juif. Pour les citadins des grandes villes (comme les gens instruits de Jérusalem en particulier) les nazaréens étaient perçus comme des rustres à la limite grossiers. Leur façon de parler l’araméen avait un accent du terroir qui les faisaient reconnaître entre tous les autres et qui les ridiculisaient. Rappelons-nous ici la remarque méprisante de Nathanael lorsqu’on lui parlera du célèbre prophète de Nazareth : « De Nazareth? diras-t-il, incrédule … Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth… ? ».


En épigraphe du roman de Fridriech Hölderlin, l’Hypérion, on peut y lire cette citation : « Ne pas être contenu par ce qu’il y a de plus grand mais être contenu par ce qu’il y a de plus petit, cela est Divin ».

En effet, c’est à Nazareth, cette petite bourgade insignifiante de Gallilée que Jésus, le fils du Très-Haut, va grandir, vivre et travailler durant trente ans. Trente années à ne rien faire d’exceptionnel… sinon à exercer le métier de charpentier dans le plus parfait anonymat. « Ne pas être contenu par ce qu’il y a de plus grand mais être contenu par ce qu’il y a de plus petit, cela relève du Divin ».


Et à quoi pouvait ressembler la vie quotidienne de la famille de Jésus…

Durant la retraite de Trente jours, saint Ignace propose aux retraitants de pratiquer la contemplation imaginative. La contemplation imaginative est une manière de prier qui, sous l’inspiration de l’Esprit saint, nous met en présence d’une scène évangélique, comme si nous y étions présents nous-même. Le but de ces contemplations est d’apprendre à connaître intimement le Christ dans sa vie cachée ou publique afin de mieux l’aimer et le suivre. Ce type de méditation est particulièrement approprié lorsqu’il s’agit de prier certains mystères de la vie de Jésus et que nous ne disposons pas de textes évangéliques pour alimenter notre méditation.


M’étant adonné à la contemplation sur l’enfance de Jésus dernièrement, j’ai noté quelques réflexions que je vous livre ici en vrac :

Je remarque tout d’abord qu’au sein de la famille de Jésus, l’ordre des fonctions est à l’inverse de l’ordre du mérite. Le moins saint des trois, Joseph, est le patron qui commande aux deux autres.

Bien sûr, Joseph est un homme juste, mais c’est un pécheur qui a besoin de faire son examen de conscience de temps en temps, comme vous et moi.


Et le plus saint des trois, Jésus, est celui qui obéit aux deux autres. Il y a quelque chose d’émouvant de voir Jésus enfant, adolescent et jeune adulte, qui est Dieu-même et qui accepte de se soumettre au modèle familial humain… Le philosophe Emmanuel Lévinas parlera avec justesse, de « L’humilité de Dieu ». Oui! L’humilité d’un Dieu qui accepte d’enfouir sa divinité dans notre humanité afin que notre humanité en soit divinisée.


En poursuivant ma contemplation, je remarque que ces trois personnes forment la communauté parfaite. Oui bon d’accord, et ce qui est aidant, c’est qu’ils n’avaient pas besoin de la construire au départ mais, ensuite… comment la vivaient-ils dans le quotidien ?


D’abord, je les imagine lorsqu’ils sont réunis à table pour le repas – parce que toute communauté se réunit autour de la table à l’occasion du repas – et je porte attention sur ce qu’ils disent. Et je suis bien obligé de constater que leur propos sont pleins de respect et de charité. Je n’imagine pas Marie disant: « Vous savez quoi, je suis allé chercher de l’eau à la Fontaine tout à l’heure et j’ai vu la voisine : Ouh là là ! Quel numéro celle-là ! » Bien sûr, j’imagine qu’ils devaient plaisanter à l’occasion mais pas de cette espèce de plaisanterie qui consiste à lancer des petites flèches avec une petite goutte de venin sur la pointe. Non : ce ne devait jamais être des propos qui font mal ou qui font du mal.


Ensuite je constate qu’ils ont une vie de famille qui est rythmée par des temps de prière et des temps de travail bien circonscrits: D’abord au rythme de la prière : j’imagine mal la famille de Jésus commencer la journée le matin ou aller se mettre au lit le soir sans s’être recueillie devant Dieu pour le prier et le louer. Difficile d’imaginer Joseph disant : « Bon, on a beaucoup travaillé aujourd’hui, on va se coucher comme ça…pour une fois, Dieu pourra bien se passer de nos psaumes… »


Et lorsqu’ils sont au travail, je peux constater que chacun fait tout avec générosité et avec le souci du travail bien fait.

Qu’ils soient à l’atelier en train de fabriquer un socle de charrue pour un voisin moins fortuné ou chez un scribe pour lui installer une bibliothèque, Jésus et Joseph sont soucieux du travail bien fait, peu importe le statut social de leur client.


J’imagine aussi que tous les trois font leur juste part pour que leur maisonnée soit toujours propre et accueillante. Je suis sûr qu’ils ne doivent pas tourner les coins ronds, comme on dit… Personnellement, quand je balaie ma chambre et que j’ai la tentation de tourner le balai autour des pieds de ma chaise, je me dis que Marie n’aurait pas fait comme ça dans sa chaumière à Nazareth : elle aurait sûrement déplacé les chaises pour passer le balai correctement sous la table de la cuisine. Oui, chacun devait faire tout avec générosité et avoir le souci du travail bien fait…


À la lumière ces quelques réflexions issues de ma contemplation sur la sainte famille : Qu’est-ce que cette fête peut signifier pour nous aujourd’hui? Je crois que célébrer la sainte famille, c’est souligner l’humilité de Dieu qui a embrassé notre humanité, et qui a consenti à grandir et mûrir au sein d’une famille ordinaire. C’est réaliser que la sagesse de l’enseignement de Jésus a d’abord été imprégné de tout le quotidien vécu dans sa famille durant 30 ans. C’est se rappeler qu’à travers l’incarnation, Dieu divinise ce que l’humain humanise avec Amour.

« (Consentir à) Ne pas être contenu par ce qu’il y a de plus grand mais (consentir à) être contenu par ce qu’il y a de plus petit, cela est Divin ».


Homélies 2021

01-01-2021 / Marie, Mère de Dieu (Dom André)

1er Janvier: Marie, Mère de Dieu

(Dom André)


Homélie


En ce temps-là, les bergers se hâtèrent d’aller à Bethléem. Ils virent Marie, Joseph et l’enfant, trois pauvres qui s’aimaient tendrement et qui rayonnaient la paix et la lumière de leur amour. Et ils repartirent en racontant ce qu’ils avaient vu, en glorifiant et en louant Dieu. Ils repartirent… Après une telle découverte, c’est presque paradoxal de les voir repartir. Mais nous savons que tous ne sont pas appelés à rester avec Jésus. L’homme qui était possédé par une légion d’esprits impurs suppliait Jésus de pouvoir être avec lui et rester avec lui. Mais Jésus ne le laissa pas faire et lui dit : va dans ta maison et chez les tiens et dis-leur ce que Dieu a fait pour toi. Les bergers repartir et racontèrent partout ce qu’ils avaient vu. Les gens s’étonnaient à la fois de ce qu’ils racontaient mais aussi du fait que cela venait de simples bergers, des gens un peu marginaux et pas très fréquentables. Les gens s’étonnaient mais ils n’auraient pas dû au fond car, dans l’histoire sainte de l’humanité et de leur peuple en particulier, il y a eu des Moïse et des David, de bons pasteurs et de vrais bergers, soucieux de conduire et de protéger leur troupeau là où il pourrait prospérer, loin de tous les dangers possibles. Ils repartirent… mais en réalité, ce n’est pas de la crèche qu’ils sont repartis ce matin-là, c’est de l’Emmanuel, c’est du Christ qu’ils repartirent le cœur en fête ; et leur joie ne pouvait manquer d’être contagieuse tant ils étaient heureux de tout raconter. Ils ne seront sans doute jamais reconnus comme missionnaires mais ils ont transmis la bonne nouvelle pour qu’elle gagne les confins du monde, pour que la terre toute entière adore Dieu et que toutes les nations chantent leur joie. 


Nous avons entendu le psalmiste nous le redire durant tout l’Avent : Tu as aimé Seigneur cette terre et aujourd’hui il ajoute : Sur la terre, tu conduis les nations. Si les nations se mettent à chanter ensemble leur joie, cela ne vient peut-être pas des bergers de la Nativité mais c’est le signe qu’une fraternité nouvelle a fini par gagner peu à peu toute la terre et se répandre dans notre maison commune. La terre a donné son fruit, chantons-nous chaque dimanche matin et tous les jours de l’octave de Noël : une nouvelle génération de scientifiques qui ont tout fait pour mettre au point de nouveaux vaccins. Une nouvelle génération d’hommes et de femmes qui ont remis leur carrière en question pour venir en aide dans les services de santé. Même sans qu’il soit question de Dieu, nous vivons depuis le début de la pandémie, quelque chose de fraternel et de nouveau qui est en train de germer. Et la vraie bénédiction ce serait de tous pouvoir enfin nous reconnaître et nous accueillir les uns les autres, de manière durable, comme des frères et des sœurs, et pour nous croyants comme des enfants du même Père éternel, avec l’Esprit de Dieu en nous. Ce qui a commencé avec l’Incarnation la nuit de la Nativité se poursuit aujourd’hui encore. Il nous revient de le discerner et d’en être reconnaissants.


Et Marie, de qui est né Jésus, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. Partir ou rester ? C’était une question qui ne se posait même pas pour Marie. Elle se devait d’être là, auprès de Jésus. Son chemin se fera autrement et sera tout intérieur. Elle retient tous ces événements. Il y a des événements comme ceux que nous avons vécu en 2020 qu’on ne peut pas laisser aller sans chercher à les conserver dans notre cœur et notre mémoire, sans les relire, les méditer, les approfondir, car ils sont porteurs d’un mystère qui n’apparaît pas encore complètement, mais qui ajoute déjà de la lumière et de la vie. Tant d’événements sont advenus au cours de la dernière année qui méritent qu’on puisse s’y attarder et s’y attacher pour mieux voir ce que Dieu a cherché à nous faire percevoir et à nous dire. 


Nous avons touché du doigt la fragilité de la vie humaine, de toute vie humaine qui peut disparaître si rapidement. Nous avons aussi appris à mieux apprécier tous les petits gestes de proximité et de rapprochement que les gens ont su inventer pour dire leur affection et leur présence. 


Marie avait beaucoup de choses à relire et à méditer dans son cœur depuis l’annonciation de l’ange, mais la plus belle et la plus grande se trouvait désormais devant elle : c’était Jésus. La méditation de Marie va donc bien au-delà d’une « lectio divina ». Jésus disait d’ailleurs un jour : Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle… et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie éternelle. Mes Frères, nous venons au Christ Jésus, à l’enfant et au fils qui nous est donné. Nous sommes là près de lui et lui de nous. Et comme Marie s’ouvre à la présence toujours neuve de Jésus, c’est sur ce chemin que nous voulons nous aussi la suivre pour communier au Christ Jésus, l’adorer et partager sa vie…


03-01-2021 / Épiphanie (Frère Emmanuel)

Solennité de l’Épiphanie

(Frère Emmanuel)



Homélie



Chers frères,


« La solennité de ce jour tient son nom d’une manifestation. Car Épiphanie veut dire manifestation. Aujourd’hui donc on célèbre la manifestation du Seigneur ; et cette manifestation du Seigneur n’est pas unique mais triple, comme nous l’avons reçu de la tradition de nos pères. » Ainsi parle St Bernard dans une homélie à propos de cette fête.

 

Notre tradition liturgique continue sur cette même lancée. À chacune de nos trois années du cycle liturgique correspond un passage d’évangile de la manifestation de Jésus au monde :

- Son baptême sur les bords du Jourdain par Jean-Baptiste et la voix venue des cieux le déclarant : Fils bien aimé qui a toute la faveur de son Père.

- L’eau changée en vin aux noces de Cana et comme l’écrit l’évangéliste Jean : « Tel fut à Cana de Galilée le commencement des signes de Jésus, il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. »


Cependant c’est bien l’évangile des mages qui semble marquer le mieux la fête de l’Épiphanie. St Bernard n’hésite pas à nous dire que « cette manifestation pendant l’enfance est la plus attachante. » N’est-il pas vrai que les années où nous lisons le récit du baptême ou celui des noces de Cana, les mages nous manquent ?

Et pourtant au baptême comme à Cana, c’est Jésus adulte qui agit. C’est lui qui descend dans le jourdain et oblige le Baptiste à accomplir le geste de l’eau qui ouvre les cieux. Et même si Marie a devancé Jésus en préparant les serviteurs de la noce, c’est bien Jésus qui demande de remplir les jarres de l’eau du puits et d’en faire goûter le contenu au maître du repas.


À Bethléem, rien de tel. Les mages ne trouvent qu’une jeune femme qui vient d’accoucher et qui allaite son enfant. Le fils de Dieu dans l’impuissance de l’enfance est reconnu par les mages comme le roi des juifs qui vient de naitre. L’astre que Balaam, le païen (Nb 24) apercevait de loin s’était levé. Israël ne l’avait pas vu, mais les mages en Orient admirant sa trajectoire dans le ciel étoilé s’étaient mis en route pour aller adorer celui dont la royauté brillerait d’un éclat pareil à nul autre tout comme l’astre qu’ils voyaient.


Découvrir un enfant nouveau-né ne les choqua pas, un enfant doit grandir avant de pouvoir exercer la royauté. Cependant les présents déposer au pied de la crèche montrent bien que les mages voient plus qu’une jeune mère et son enfant. St Bernard remarque que s’ils avaient déposés seulement de l’or, cela aurait été un cadeau à une mère pauvre pour élever son enfant. Mais le fait qu’il y ait l’or, l’encens et la myrrhe montrent que l’hommage rendu prend une portée symbolique beaucoup plus importante que la valeur de ce qui est déposé. L’interprétation traditionnelle des Père de l’Église nous est bien connue : l’or symbole du pouvoir, l’encens honore la divinité et la myrrhe pour l’ensevelissement du Christ.


St Bernard propose une autre interprétation. Et celle-ci est fort intéressante car elle fait de chacun de nous des participants actifs de cette fête de l’Épiphanie. Sans le dire explicitement, il fait de chacun l’un des mages qui dépose à la fois l’or, l’encens et la myrrhe.

- Nous avons déposé l’or lorsque nous avons renoncé aux biens matériels de ce monde pour suivre Jésus.

- Nous offrons l’encens lorsque nous prions selon la parole du psaume : « que ma prière s’élève devant toi comme l’encens. »

- Nous présentons la myrrhe en renonçant au monde présent et en renonçant à tout ce que nous possédons pour être disciples.


Les mages nous représentaient au pied de la crèche, chacun est invité à déposer devant Jésus tout ce qu’il a. Dieu a tout quitté de sa gloire pour se faire petit enfant. Quittons tout à notre tour, c’est quand il nous semblera être nu, impuissant réduit à rien d’autre que d’être là devant lui qu’il pourra nous faire don de sa gloire.


10-01-2021 / Baptême du Seigneur (Frère Yves)

Baptême du Seigneur

(Frère Yves)


Homélie


Les eaux du Jourdain avaient besoin d'être purifiées.  Elles ignoraient à quel point elle pouvaient contaminer les imprudents qui s'y plongeaient, croyant y rencontrer un élément capable de leur restituer leur limpidité perdue.


Éternelle leçon de chose pour nous qui circulons parmi des réalités avec faux visages, ce qui faisait dire à l'Apôtre : "Malheureux homme que je suis!". À l'image de ce Pharisien qui priait un Dieu qu'il ne connaissait qu'à la lumière de sa vacillante chandelle.


C'est que, pour y voir clair, il ne suffit pas à nos yeux d'être plongés dans la lumière!  Il leur faut en arriver à produire eux-mêmes la lumière dont ils peuvent avoir besoin.  Au lieu d'attendre une clarté venue d'ailleurs; il leur faut mettre au monde, faire apparaître à la face du soleil une aurore inconnue de ce dernier et capable de faire pâlir!


Ici vous aurez remarqué le lien de parenté entre ce récit et celui de l'enfant perdu dont le visage a la puissance d'illuminer celui de son père et de le faire revivre avec toute la maisonnée. Nous manquons de Foi en la puissance de résurrection d notre regard et cette ignorance fait de nous des étrangers dans la demeure du Ressuscité.  Et que dire quand au lieu de mettre en oeuvre notre puissance de résurrection, nous nous attardons à écraser la mèche qui fume encore? 


Nous circulons dans une voie qui va à l'inverse de nos chemins de labeurs et d'infécondité.


Ainsi donc, à l'image du Sauveur qui lave les eaux terreuses du Jourdain, notre regard a mission non seulement d'ignorer la présence du mal sur nos chemins mais de rendre sa limpidité première à toute réalité rencontrée.  Fini donc ce temps où l'ombre qui se cachait dans le visage de nos semblables pouvait être en mesure d'en ternir l'éclat.


Chez nous, la fête de la vie ne pourra atteindre à son intensité dernière sans l'émergence et la mise en pratique de l'étonnante puissance de résurrection dont nous avons hérité et dont le regard peut être capable.


Le défi est là devant nos yeux: insidieusement, la mort s'est infiltrée dans nos rouages.  Détrompons-nous, ce n'est pas la force qui a mission de s'opposer à elle mais l'innocence.  Le combat de l'Esprit est un jeu d'enfant.  Il est écrit en effet: "L'enfant étendra la main sur le trou de la vipère".


Enfin, dernière étape de notre combat: c'est notre propre mort qu'il nous faut faire passer dans la lumière et la vie.  Autant dire que nous avons mission d'échapper à la justice.  En effet, nous avons reçu juridiction sur l'Amour et nous sommes coupables si nous ne l'obligeons pas à devenir serviteur, niant ainsi ce qui est l'essence même de son être: don de soi, Amour livré.


17-01-2021 / 2e Dimanche du temps de l'Église (Frère Martin)

2e Dimanche du temps de l'Église

(Frère Martin)



Homélie


Frères, l’épisode bien connu de la vocation du prophète Samuel entendu en première lecture met en relief l’initiative divine : c’est d’abord Dieu qui appelle… Pourtant, entre l’appel de Dieu et la réponse du jeune Samuel intervient une médiation : celle du prêtre Élie qui oriente l’enfant vers l’origine de ce qu’il vit : l’appel de Dieu…


De même dans l’Évangile, Jean Baptiste conduit deux de ses disciples vers Jésus en leur disant : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde... Et cette désignation met aussitôt les disciples en route… Venez, et vous verrez, leur dira Jésus…


Quelques lignes plus loin, André accomplit la même médiation en faveur de son frère Simon : Nous avons trouvé le Messie, lui dit-il avec une grande joie… Philippe fera de même avec Nathanaël en lui annonçant qu’il a trouvé Celui dont parle la Loi de Moïse et les prophètes… Il en sera de même par la suite pour les autres témoins de Jésus…


À l’exemple de Samuel et des premiers disciples, l’appel divin touche les cœurs moyennant une médiation... Et le plus émouvant, c’est que ces intermédiaires forment une immense chaîne de témoins transmettant à d’autres leur expérience de vie spirituelle à la suite de Jésus. C’est la beauté de l’Église-Mère dont la mission est d’engendrer des fils et des filles à la vie de Dieu… à la vie de l’Esprit…


Au fil du temps, cette chaîne de témoins a épousé différentes cultures, différentes philosophies, différents langages et approches du religieux, différentes institutions… elle a épousé le fruit du travail intellectuel, littéraire, artistique et spirituel des hommes et des femmes de toutes les époques…

Au temps de Jésus, et comme on le voit dans la page d’évangile de ce matin, ce que l’on appelait le ‘messianisme’ suscitait beaucoup d’enthousiasme parmi le peuple juif, non seulement parce qu’il faisait partie de l’Écriture et des courants de pensée de l’époque, mais surtout parce qu’il reposait sur une promesse : le Seigneur lui-même viendrait sauver son peuple par la médiation d’un Roi, d’un Sauveur, d’un Messie… D’où la joie d’André, de Pierre, de Jean, de Philippe, de Nathanaël d’avoir trouvé le nouveau David…


À l’évidence, cette réalité de la foi du peuple juif ne soulève plus le même enthousiasme aujourd’hui… Encore moins celle de Roi ou de Sauveur. Pour la grande majorité de nos contemporains, apprendre que Jésus de Nazareth est le Messie attendu par Israël pour le bien de toute l’humanité n’a plus le même impact ni la même portée… Faut-il s’en étonner ou s’en inquiéter outre mesure ? On peut en douter… Non pas que le langage soit sans importance pour l’évangélisation et le renouveau du discours de l’Église, mais la foi au Ressuscité nous permet d’aller plus loin que les mots et les concepts…


Au-delà de son enracinement biblique et sémitique, le Messie, Celui qui a reçu l’onction de l’Esprit, est Celui qui demeure auprès de Dieu et en qui Dieu demeure. Celui en qui nous pouvons mettre notre confiance… Celui en qui nous pouvons trouver les valeurs et les critères pour vivre pleinement notre vie humaine et spirituelle… Celui avec qui nous pouvons collaborer de manière responsable à l’édification du présent et de l’avenir de notre monde… Celui encore qui apporte la paix… qui écoute… qui console… qui guérit... Celui qui offre une réponse satisfaisante aux attentes de notre cœur…

C’est ce qu’ont expérimenté depuis 20 siècles les témoins de cette chaîne faite d’hommes et de femmes qui… parce qu’ils ont été créés à l’image de Dieu… ont eu les mêmes attentes, les mêmes aspirations, les mêmes désirs, les mêmes rêves que ceux des premiers disciples de Jésus… que ceux des hommes et des femmes d’aujourd’hui… Encore faut-il que ces attentes, ces aspirations et ces rêves soient entendus…


Le plus grand défi qui attend l’Église dans les prochaines années sera sans doute de lâcher prise, de cesser de se cramponner aux choses tenues pour acquises depuis des siècles, à vouloir faire comme avant la crise, à repartir au plus vite vers ce qui existait il n’y a pas si longtemps...


Le défi sera d’être à l’écoute de ce que rêvent les hommes et les femmes de notre temps… et pas seulement les croyants, mais toute personne de bonne volonté… d’être à l’écoute des changements de structures et d’organisations qui sont en train d’émerger à gauche et à droite ou que nous souhaitons voir émerger dans les différentes sphères de nos sociétés. Le défi sera d’oser s’ouvrir sur ce qui sourd présentement du cœur de notre humanité… Ce sera d’oser croire qu’il est urgent parfois de penser à neuf… de mettre du vin nouveau dans des outres neuves… Et pas seulement en société, mais aussi en Église…


Dans sa préface à l’ouvrage du pape François "Un temps pour changer", Mgr Benoît de Sinety écrit que « les rêves des hommes ne sont pas étrangers au désir de Dieu ». Et j’ajouterais que le Seigneur se plaît à nous voir rêver de l’impossible… Et Dieu sait combien plusieurs de ces rêves refont surface avec encore plus d’instance et d’urgence en cette période troublée de notre histoire. Rêves de justice… de paix… de partage… d’égalité… de fraternité… de solidarité… d’authenticité… « Nous avions laissé aux poètes et aux chanteurs l’exotisme de nous exhorter à rêver, poursuit Mgr de Sinety, mais voici que de nos jours, c’est un pape qui choisit de parler ainsi... Un pape qui appelle à rêver, non pas de petits rêves personnels et autosuffisants, mais à rêver ensemble, à rêver grand. » Rêver grand comme Pierre, André, Jean, Philippe, Nathanaël sur les rives du Jourdain…


Frères, nous savons tous par expérience que les rêves les plus fous, lorsqu’ils sont portés par un grand amour, se réalisent toujours… Mais pour qu’ils le soient véritablement, il nécessaire de se préoccuper d’abord de la transformation du cœur humain avant celle de nos sociétés… Rappelons-nous la mise garde de Jésus : Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur… c’est du cœur de l’homme que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil, et démesure… Ce que nous dit Jésus, c’est que l’injustice, le mensonge, la trahison, la violence… tout ce mal pour lequel nous nous indignons se trouve tapi en nous… Là se joue le véritable combat… la première et combien plus importante transformation…


C’est l’aventure à laquelle est invité tout disciple de Jésus… Venez, et vous verrez…


24-01-2021 / 3e Dimanche du temps de l'Église (Frère Sylvain)

3e Dimanche du temps de l'Église

(Frère Sylvain)



Homélie



« Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. »


Mes frères,


Si la scène d’évangile que nous venons d’entendre, l’appel des premiers disciples, a quelque fondement historique, nous n’avons peut-être pas mesuré la profondeur de foi, l’ampleur de la confiance que la décision de suivre Jésus implique pour eux.


Le lecteur de l’évangile de Marc sait déjà qui est Jésus, et cela dès le premier verset : « Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu ». Et pour les lecteurs que nous sommes, le nom de Jésus est riche de toute la prière, de tout l’amour, de toute la méditation et de toute la réflexion théologique que 20 siècles de foi y ont versé. Il en va tout autrement pour les premiers disciples.


Qui est, pour eux, celui qui les appelle à quitter leurs filets? Un charpentier de Nazareth, héritier de la parole de Jean le Baptiste, devenu lui-même prédicateur itinérant à travers la Galilée, son territoire d’origine. Sa réputation de thaumaturge s’est-elle répandue jusqu’auprès de ces humbles pêcheurs du lac de Galilée? Est-il pour eux le Messie? Pas au moment où il les appelle.


Cette réalité sera à découvrir : Pierre sera le premier à en faire la confession publique, mais beaucoup plus tard. Est-il pour eux le Fils de Dieu? Pour les juifs de l’époque, tout fils d’Israël est fils de Dieu. Ce n’est qu’après la mort et la résurrection de Jésus, qu’ils pourront saisir quelque chose de la densité de ce titre donné à Jésus. Pour le moment, c’est un homme comme eux, dans la vigueur de l’âge (il est plus proche de l’âge de Guillaume, 30 ans, que de chacun de nous), qui les invite à le suivre. Peut-être y a-t-il dans son regard quelque chose de l’infini qui les subjugue, et dans ses paroles une fermeté, une conviction, une douce autorité à laquelle ils ne peuvent résister.  


Pour le suivre, ils laissent leurs filets, leur barque, leur père avec ses ouvriers. Ils quittent ce qui a fait leur quotidien ainsi que leur moyen de subsistance. Qu’est-ce qui va assurer leur vie, leur avenir ? L’apôtre Paul, devenu prédicateur de l’évangile après sa conversion, avait gardé son travail, celui de fabricant de tentes, pour n’être à charge d’aucune des églises qu’il avait fondées. Mais pour les premiers disciples, il n’y a pas encore de communauté chrétienne pour assurer leur subsistance. Ils vont apprendre auprès de Jésus à ne pas se soucier de quoi manger ou de quoi se vêtir, mais à chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice. Quitte à arracher quelques épis de blé dans un champ lorsqu’ils auront vraiment faim.


Jésus les appelle pour en faire des pêcheurs d’hommes. Ce qu’il fait lui-même en les appelant. Habitués à parler aux poissons, ont-ils les compétences pour parler à leurs semblables ? Et que vont-ils proclamer ? L’Évangile que Jésus proclame n’est pas alors celui auquel nous nous référons : Jésus annonce le règne de Dieu, non sa propre personne. Il met en lumière le cœur de la Torah et des Prophètes : l’amour de Dieu et du prochain. C’est tout. Pas de textes, de rites, de sacrements, de dogmes, de lois, d’institution, de structures. Tout cela viendra beaucoup plus tard, au fil des années et des siècles. Aurions-nous eu la foi nécessaire pour nous lancer dans une telle aventure ?


L’époque que nous vivons, la division des églises chrétiennes, ne nous invitent-elles pas à revenir à l’essentiel de notre foi, au cœur du message évangélique? La proximité du règne de Dieu, les disciples l’ont expérimentée en la personne de Jésus. Proximité, présence de Dieu là où règne l’amour, présence non abolie par la mort elle-même, puisque l’amour est lui-même une vie qui ne s’éteint pas. Il y a quelques décades, le théologien Karl Rahner parlait des « chrétiens anonymes ». 


De nos jours, peut-être est-ce Dieu lui-même qui, pour la plupart de nos contemporains, consent à demeurer anonyme. Peut-être que son règne s’identifie maintenant à leurs rêves, quand ils rêvent d’une société plus juste, d’un monde plus fraternel, de l’harmonie avec toute la création – comme nous y invite aussi à en rêver le pape François. Et cela dans le grand souffle d’une liberté qui n’oppose plus les humains entre eux, qui n’oppose plus les églises, les religions, les cultures, les nations entre elles, mais veut tout réconcilier dans l’unité de l’amour. 


25-01-2021 / Conversion de saint Paul (Frère Michel)

Conversion de saint Paul

(Frère Michel)




Homélie


L’expérience de conversion que saint Paul a expérimentée peut refléter le modèle de notre conversion personnelle et de toute conversion chrétienne authentique.

En ce qui concerne saint Paul, certains préfèreront ne pas utiliser le terme « conversion », puisqu’il était déjà croyant, et même un juif fervent : Il n’est pas passé de la non-foi à la foi et il n’a pas dû abandonner la foi juive pour suivre le Christ.


La foi de Paul s’est transformé et a mûri à partir de sa rencontre avec le Christ ressuscité ; c’est cette rencontre qui changea radicalement son existence. Sur le chemin de Damas, il lui est arrivé ce dont Jésus parle dans l’Évangile d’aujourd’hui : Saul s’est converti parce qu’ « il a cru à l’Évangile ». C’est en cela que consiste sa conversion et la nôtre : croire en Jésus mort et ressuscité et s’ouvrir à l’Amour que Dieu a pour nous.


Sur le chemin de Damas, Saul a compris que son salut ne dépendait pas des bonnes œuvres accomplies selon la Loi, mais du fait que Jésus est mort et ressuscité par amour pour lui aussi – le persécuteur – qu’il était. Et cette expérience a renversé complètement sa façon de vivre.

En se confiant à la puissance du pardon et en se laissant prendre par la main, il a pu se sortir de l’égoïsme et de toutes les fausses sécurités qui l’habitaient, pour connaître ce que veut dire être aimé pour qui il était et non pas pour ce qu’il faisait au nom de la Loi.


L’invitation à la conversion, mise en valeur par le témoignage de saint Paul, résonne aujourd’hui en conclusion de la Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens L’apôtre qu’est devenu Paul nous indique que l’attitude spirituelle adéquate pour progresser sur le chemin de la conversion vers la communion fraternelle authentique est celle de l’amour, car… :


« L’amour prend patience; l’amour rend service; l’amour ne jalouse pas; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil; il ne fait rien de malhonnête; il ne cherche pas son intérêt; il ne s’emporte pas; il n’entretient pas de rancune; il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai. Il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais ».


26-01-2021 / Les saints fondateurs de Cîteaux (Frère Bruno-Marie)

Les saints fondateurs de Cîteaux

(Frère Bruno-Marie)




Homélie



Mes frères,


Célébrer nos saints fondateurs comme nous le faisons aujourd'hui, c'est beaucoup plus que célébrer ces grandes figures de moines que furent les saints Robert Albéric, Étienne et leurs compagnons. C’est aussi et surtout célébrer une spiritualité qui est la nôtre, une spiritualité qui est un don de Dieu et qui a traversé les siècles pour parvenir jusqu'à nous. 


Cette spiritualité cistercienne que nous ont légué nos saints fondateurs s'enracine elle-même dans la grande réforme monastique du XIème siècle. Réforme qui se voulait un retour à la pauvreté évangélique, à la vie érémitique et à la vie apostolique.


C'est pour vivre ces trois grandes caractéristiques de la réforme monastique de leur temps que nos saints fondateurs quittèrent en 1098 le beau et grand monastère de Molesmes pour se retirer dans la solitude de Cîteaux.


Là par la simplicité de leur vie et un retour au travail manuel, ils voulaient retrouver cette pauvreté évangélique que l’abondance des dons avait chasser de Molesmes.


En fuyant la foule des seigneurs et des bienfaiteurs qui affluaient à Molesmes pour y séjourner et même pour y tenir leur cour, ils reprenaient à leur compte l'idéal de vie érémitique qui voulait que le moine se retire au désert pour ne vivre qu'à Dieu seul.


Enfin, en se regroupant autour de leur abbé pour vivre de plus près la Règle de saint Benoît, les premiers moines de Cîteaux voulaient reproduire la vie des apostolique, c’est-à-dire, la vie des apôtres réunis autour de Jésus. 


C’est pour vivre ces trois grandes caractéristiques de la spiritualité cistercienne que pour suivre des fondateurs que nous ne connaissions pas que nous aussi un jour, à la suite d'Abraham, nous avons quitté notre famille et la maison de nos pères pour venir au monastère.


C’est dans la foi, que nous aussi comme Abraham, nous avons obéi à l'appel de Dieu pour nous mettre en marche vers un pays qui devait nous être donné en héritage. Et c'est toujours dans la foi que nous continuons à d’y cheminer malgré les déserts, les sécheresses et les difficultés rencontrées.


Ce cheminement de foi dans la spiritualité cistercienne entrepris il y a quelques mois ou depuis de nombreuses années, nous y sommes demeurés fidèles tant bien que mal en gardant nos lampes allumées dans l'espérance d'être trouvés nous aussi en tenue de service lorsque le Maître frappera à notre porte.


Heureux serons-nous, mes frères, si le Maître en arrivant nous trouvent en train de veiller dans la maison de nos saints fondateurs. Amen je vous le dis, c’est lui-même qui nous fera asseoir à la table pour nous servir! 


31-01-2021 / 4e Dimanche du temps de l'Église (Dom Yvon Joseph)

4e Dimanche du temps de l'Église

(Dom Yvon Joseph)




Homélie



Jésus, nous n’aurons jamais fini de le découvrir… Plus nous le fréquentons, plus il est à découvrir… C’est l’expérience des premiers disciples sur les routes de Palestine, de ceux et celles qui ont écouté son enseignement et qui ont été témoins de ses actions : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent ». Nous pourrions peut-être traduire cette forte impression d’autorité qui se dégage de toute la personne de Jésus en disant qu’ils perçoivent en lui un homme libre…


- Jésus parle et agit avec autorité, parce qu’il est un homme libre devant toutes les forces du mal… Non seulement il n’a pas de complicité avec elles, mais il est capable de les vaincre : « Tais-toi ! Sors de cet homme ».


- Jésus est un homme libre devant les autres et devant ses opposants, parce qu’il est d’abord un homme libre en lui-même… Il n’est pas dépendant de l’opinion des autres, car il n’est pas dépendant de ses propres ambitions… Il n’a pas d’image à soigner, ni de popularité à protéger ou à promouvoir, car il ne cherche que la volonté de son Père : « Je ne cherche pas à faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé ». (Jn 5, 30b)


- Jésus enseigne en homme qui a autorité, parce que tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait et tout ce qu’il est, il le reçoit de Dieu son Père, ainsi qu’il l’affirme : « Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres ». (Jn 14, 10) C’est dans cette relation unique et privilégiée avec son Père que Jésus puise son autorité et qu’il nourrit sa liberté… Il est vraiment le grand prophète que Dieu a promis au temps de Moïse.


- Jésus est un homme libre et il vit d’abord lui-même l’expérience qu’il promet à ses disciples : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ». (Jn 8, 32) Pleinement habité lui-même par l’Esprit de vérité, Jésus peut éveiller ceux qui dorment dans l’illusion… Il peut ouvrir les yeux de ceux qui s’enferment dans leur mensonge ou leur suffisance… Il peut aussi confronter ceux qui, pour mieux se fuir eux-mêmes, poursuivent les autres et les accusent au nom de la loi…


Découvrir cet homme libre qu’est Jésus et le fréquenter en disciples, c’est nous éveiller au meilleur de nous-mêmes, c’est prendre goût à la vraie liberté qui nous fait grandir dans notre être filial et fraternel… 


Contempler Jésus homme libre, c’est désirer le devenir avec lui, en communiant aux dispositions de son cœur… Par lui, avec lui et en lui, Dieu le Père continue d’agir en chacun de nous afin de mener à bonne fin notre libération de tout mal… 


Aujourd’hui, nous pouvons méditer et prier cette page d’évangile comme une invitation pour chacun de nous à nous remémorer d’abord comment la parole de Jésus a fait autorité dans notre vie et comment elle a contribué à notre vraie liberté… Nous pouvons encore méditer et prier cette page d’évangile comme une invitation à nous demander : « Comment la parole de Jésus fait-elle autorité dans ma vie de chaque jour, dans l’aujourd’hui du salut de Dieu » ?


02-02-2021 / Présentation de Jésus (Dom André)

Présentation de Jésus

(Dom André)




Homélie


Mes Frères, depuis 25 ans, nous célébrons la Journée mondiale de la vie consacrée. Le Saint Pape Jean-Paul II nous avait appelés, dans Vita Consecrata, à « être de véritables experts en communion et à en pratiquer la spiritualité. » Le Pape François, dans Laudato Si et dans Fratelli Tutti, nous invite à rêver d’une fraternité universelle et plus encore à en devenir les artisans et les gardiens dans notre maison commune.


De manière très concrète, nous savons tous, par expérience, qu’il nous faut ouvrir tout un processus de discernement, d’accompagnement, de décision et de fidélité pour vivre une vie consacrée comme la nôtre. Le Seigneur passe. L’amour de Dieu continue à nous visiter. Nous avons depuis deux ans des stagiaires et des entrées en communauté. Leur présence nous rappelle que dans toute vocation monastique, la leur comme la nôtre, ce qui est toujours premier, c’est l’amour de Dieu pour nous. Ce n’est pas nous qui l’avons choisi, c’est lui qui nous a choisis (Jn 15,16). Et son choix n’a pas été forcément clair et facile à discerner au point de départ ou même en cours de vie.


Avant d’entrer ou de faire profession et de nous engager, au carrefour de certains âges, au détour des expériences déconcertantes et des découvertes profondes de ce qui nous aura marqués ou manqué le plus, il y a des doutes. La finale de l’évangile de saint Mathieu se fait rassurante pour nous. Quand ils virent le Christ ressuscité paraître devant eux, ils le reconnurent et se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes (Mt 28,17). Le doute fait partie de toute expérience humaine, surtout quand nous vivons dans le registre de la foi.


Mais le Dieu qui est et qui était, ce Dieu est venu dans notre vie. Il est venu parce qu’il veut établir une relation avec nous, il veut nous aimer, nous faire vivre, il veut unifier notre cœur et notre vie avec lui. Quand il choisit les siens, c’est d’abord pour qu’ils soient avec lui, avant même de les envoyer aux autres. Et comment le fait-il pour nous, il commence par nous le dire et nous le révéler de multiples façons à travers les médiations humaines des autres, ses prophètes, qu’ils soient anciens ou plus proches de nous. Écoutons-le quand il nous le dit assez directement : Je vais te séduire, je vais te conduire au désert et là, je parlerai à ton cœur (Os 2,14). C’est son amour pour nous, qui nous fait entrer et persévérer en vie monastique. Parfois cette parole n’arrive pas à toujours lever nos doutes et à nous motiver en profondeur. Mais il a encore d’autres paroles encore plus convaincantes pour nous toucher et nous prouver son amour unique pour nous, lui qui vient au-devant de nous sur le chemin que nous avons pris (Ps 49,23), alors il nous dit : Je t’aime d’un amour d’éternité et c’est pourquoi je t’ai attiré à moi (Jr 31,3). 


La démarche de Dieu précède toutes nos démarches et cette conviction nous remplit d’espérance pour l’avenir, non seulement pour ceux qui veulent se joindre à notre communauté mais pour chacun de nous qui cherchons à le suivre et à vivre avec lui et pour lui dans notre vocation.


Il y a un événement crucial et déterminant dans la vocation de chacun d’entre nous, c’est ce moment, cette « heure de Dieu » qui n’arrive d’ailleurs pas forcément au tout début, où nous réalisons l’amour de Dieu pour nous, le moment où le Christ se révèle avec sa capacité infinie de miséricorde pour que nous ne désespérions jamais (RB 4,74) ni de lui ni de nos frères, ni de nous-même. Alors nos yeux de pécheur gracié, de mendiant d’amour, de chercheur d’infini s’ouvrent soudain dans l’éblouissement et croient… enfin… son amour immérité mais tellement désiré : Je t’aime d’un amour d’éternité et c’est pourquoi je t’ai attiré à moi (Jr 31,3).


La Parole de Dieu centre ce matin cette rencontre dans l’accueil de Jésus par le vieillard Syméon qui prend l’enfant dans ses bras. Nous prenons Jésus dans nos mains à chaque Eucharistie, à notre manière, à partir de ce que nous sommes maintenant. Mais ce qui est indéniable, c’est la prophétie de Malachie : Soudain il vient dans son Temple, le Seigneur que vous cherchez. Et le psalmiste a bien raison : chaque fois que nous prenons conscience de la présence de Celui qui vient à notre rencontre, nous pouvons rendre grâce et reconnaître que c’est ici la porte du Seigneur (Ps 117,20) et nous pouvons aussi nous redire à nous-même et les uns aux autres : Nous avons trouvé le Christ (Jn 1,41).


Nous avons trouvé Celui qui nous dit ouvertement : Je t’ai attiré à moi parce que je t’aime d’un amour d’éternité (Jr 31,3).


Et comment ne pas souhaiter que tout être humain, qui entend ces paroles ne réponde en disant, même s’il lui faut toute la vie pour parvenir à le dire en vérité : Tu es mon Dieu, je n’ai pas d’autre bonheur que toi. (Ps 15,2)


07-02-2021 / 5e Dimanche du temps de l’Église (Frère Bruno-Marie)

5e Dimanche du temps de l’Église 

(Frère Bruno-Marie)




Homélie


Allons ailleurs... c’est pour cela que je suis sorti.

 

Frères et soeurs

 

Cette réponse de Jésus avait du décevoir grandement Pierre ainsi que tous ceux qui s’étaient mis avec lui à la recherche de Jésus dès les petites heures du matin.

 

Imaginez la fierté de Pierre en voyant pour la première fois de sa vie toute la ville se presser à sa porte. Et que dire des notables et des habitants de Capharnaüm qui avaient peut-être flairer en ce jeune thaumaturge, non seulement la solution à bien des maux, mais aussi un attrait touristique incomparable pour attirer chez eux les capitaux comme on dirait aujourd’hui . On comprend dès lors que tout le monde le cherche.

 

A première vue, on pourrait penser tout avec Pierre et les gens de Capharnaüm que Jésus est sorti de la ville n tout simplement pour aller ailleurs. Mais il y a beaucoup plus que cela dans cette petite phrase de Jésus : «c’est pour cela que Je suis sorti».

 

Bien avant de sortir de Capharnaüm, le Verbe de Dieu était d’abord sorti d’auprès de Dieu pour venir jusqu’à nous. « Lui de condition divine, écrira Saint Paul dans sa lettre aux Philippiens, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti en prenant la conditions de serviteur. Devenu semblable aux hommes et Il fut reconnu homme à son aspect »

 

Pour être reconnu homme à son aspect, le Verbe de Dieu avait pris chair de la Vierge Marie. Sorti d’auprès de Dieu, Jésus sortira aussi de la Vierge Marie, de celle que la tradition surnommera la Porte du Ciel.

 

Né à Bethléem, Jésus grandira en taille et en sagesse devant Dieu et devant tous les hommes dans un petit village de Galilée appelé Nazareth. Là durant trente ans, il mènera une vie cachée y exerçant le métier de charpentier tout comme Joseph, son père adoptif.

 

Ce n’est que lorsque retentira la voix de Jean le Baptiste sur les bords du Jourdain, que Jésus, le Verbe de Dieu, sortira de son silence.

 

On se doute bien que si le Verbe de Dieu, la Parole faite chair, sort de son silence après trente ans de vie cachée, ce n’était pas pour faire des choses mais pour dire des choses.

 

Tous les miracles de Jésus si beaux et si grands qu’ils soient-ils, tous ces miracles qui font que tout le monde le cherche, ne sont que des signes au service d’une Parole. Des signes pour authentifier une Bonne Nouvelle. Et cette Bonne Nouvelle la voici: Dieu a tant aimé le monde qu’Il a envoyé son Fils unique pour nous sauver.

 

Pour nous sauver de quoi? Non pas de la mort corporelle ni même de nos maladies, mais pour nous sauver du péché, le plus grand mal qui soit sur la terre.

 

Sorti d’auprès Dieu, sorti de la Vierge Marie, sorti du silence de Nazareth, sorti de Capharnaüm pour enfin sortir vivant de son tombeau, Jésus est sorti pour nous annoncer une Bonne Nouvelle. La Bonne Nouvelle de notre salut: En Lui nous sommes sauvés de nos péchés.

 

Frères et soeurs

 

Chacun de nous peut dire en toute vérité: C’est pour moi qu’il est sorti.


14-02-2021 / 6e Dimanche du temps de l’Église (Frère Michel)

6e Dimanche du temps de l’Église 

(Frère Michel)




Homélie


La démarche de Foi entourant le sacrement de l’onction des malades que nous avons célébré dimanche dernier au Chapitre rejoint, dans son essence, la démarche de Foi que l’homme lépreux fait auprès de Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui :

« Si tu le veux, tu peux me purifier ! », a-t-il dit à Jésus… « Moi, je suis impuissant contre ce mal qui m’habite : Mais toi Jésus, il te suffit de le vouloir, et ma maladie t’obéira! »

 

Et devant cette détresse humaine, devant ce geste de confiance et cette parole de Foi de la part du lépreux, Jésus posa un geste et il prononça une parole.


Mais d’abord, Jésus fut « Pris de compassion » … : cette traduction française est trop faible. Dans le texte grec, Marc écrit littéralement que Jésus fut : « bouleversé au fond de ses entrailles ». Jésus est pris aux tripes en voyant à quoi un être humain, peut être réduit quand il est défiguré par le mal et prisonnier de sa solitude.

Ensuite, « Jésus étend la main et le touche » : c’est lui qui fait les premiers pas. Il contredit la Loi en touchant ce lépreux qui faisait fuir tout le monde. Les gens craignaient d’être contaminés : mais Jésus va au-delà de la crainte et assume pleinement la contagion de la bienveillante sollicitude.


Enfin, Jésus lui dit : « Je le veux : sois purifié ». Il n’y a pas de magie, de superstition ou de force automatique de guérison. Le lépreux avait cru que tout dépendait de la volonté de Jésus ; et Jésus guérit en réponse à cette demande de foi.


Le lépreux de l’Évangile n’a pas de nom ou de visage, de sorte que chacun de nous peut s’identifier à lui.

Derrière l’image de la maladie qui afflige le lépreux, ce sont toutes nos déficiences et nos fragilités que nous retrouvons… tout ce qui nous défigure et nous désolidarise de nos sœurs et frères humains.


Cette semaine, nous commencerons le Carême, ce temps privilégié qui nous est offert chaque année pour favoriser un nouvel élan de conversion...


Et si, pour l’occasion, nous prenions exemple sur la Foi qui animait le lépreux...

En ne nous résignant pas à notre état, quel que soit l’étendue de notre « lèpre spirituelle » ...

En osant nous adresser à Jésus pour qu’il purifie en nous ce qui a besoin d’être guéri...

Et en Lui permettant de nous toucher et de nous dire : « Je le veux sois purifié »

 

Sainte Thérèse de Lisieux écrivait à sa sœur Céline :

« Si tu acceptes de supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même, il est vrai que tu en souffriras, parce que tu seras à la porte de chez toi; mais ne crains pas : plus tu te sentiras pauvre de cœur, plus Jésus viendra vers toi et plus il t'aimera ».


17-02-2021 / Mercredi des Cendres (Dom André)

Mercredi des Cendres

(Dom André)




Homélie



Mes Frères,

 

Par trois fois, Jésus vient de nous proposer de vivre hors du regard des autres et de notre propre regard, non pas en cachette mais dans le secret de notre relation la plus intime avec Dieu. En nous proposant le jeûne, l’aumône et la prière, il nous invite à tout vivre à partir de ce lieu où notre être s’exprime de la manière la plus authentique, dans l’espace de vérité et de liberté de notre cœur quand il s’ouvre à Dieu. Dans le secret, nous sommes là, Lui et moi, présents l’un à l’autre dans le silence de l’amour.

 

Les rameaux de l’entrée de Jésus à Jérusalem sont devenues cendres et elles vont laisser sur nous un signe de sa passion et de sa croix. Elles nous parlent de lui et de son mystère pascal qui devient de plus en plus le nôtre si nous consentons à le suivre jusqu’au bout.

 

L’exode des 40 jours et des 40 nuits que nous nous apprêtons à revivre de nouveau est un exode incontournable, il nous remet devant l’essentiel, le rendez-vous avec Dieu qui commence par le silence des profondeurs, ce silence du désert où nous revenons à la croisée de tous nos chemins, un lieu souvent redouté mais où tout commence et recommence, ce lieu où il ne reste qu’une seule chose à faire : habiter avec soi-même. C’est là que Dieu nous appelle et nous parle.

 

Et Dieu aime le faire particulièrement durant la nuit. C’est la nuit qu’il se donne à entendre au jeune Samuel. C’est la nuit encore qu’un cri se fait entendre : Voici l’Époux, Il vient. C’est la nuit de nos vigiles, de nos veilles et de toutes nos attentes : ce temps unique où Dieu se fait proche et nous parle au cœur alors que nous sommes si désireux de l’entendre : Dis seulement une Parole et je serai guéri… Accueille-moi selon ta Parole et je vivrai… Viens, oui viens à mon aide… Je voudrais te suivre…

 

Mes frères, quand nous sommes dans cette attitude de silence et d’écoute, seul à seul avec Dieu, saint Benoit dans le prologue de sa Règle nous rend compte de sa propre vie intérieure quand il nous dit : « Et voici que dans sa tendresse, le Seigneur nous indique lui-même le chemin de la vie. » Oui, Dieu répond alors à celui qui veut vivre et il le fait très concrètement en nous donnant des frères auxquels il nous a envoyés un jour pour faire communauté avec eux et pour nous entraider jour après jour à faire de l’éternel dans notre aujourd’hui, à vivre de cet amour qui ne passera jamais et devient – mais c’est dans le secret, dans ce qui demeure invisible au regard des autres - une part de notre éternité.

 

Les cendres nous ramènent au fait que nous sommes des créatures faites de terre et d’eau mais elles nous disent aussi – et c’est là toute notre grandeur - que nous sommes liés de manière unique et irrévocable au Christ, que nous sommes son Corps, que nous sommes ses frères, que nous sommes en lui et par lui des fils de lumière.

 

Le jeûne, l’aumône, la prière, le dépouillement, la solitude, le silence, l’adoration et la communion sont là… pour nous tourner vers Dieu, pour nous approcher de Lui qui vient à nous… et pour nous aider à demeurer avec lui et à vivre en sa présence.

 

L’exode du Carême c’est un appel de Dieu à partager sa vie, à devenir ses coopérateurs et surtout à ne pas laisser sans effet la grâce que nous avons reçue de lui : la grâce de sa présence en nous et au milieu de nous tous les jours.


21-02-2021 / 1er Dimanche du Carême (Frère Emmanuel)

1er Dimanche du Carême

(Frère Emmanuel)




Chers Frères,


Nous voici au premier dimanche de notre quarantaine vers Pâques. La quarantaine de la pandémie, même si elle se réduit à 14 jours est une mise à part pour éviter une contagion, être malade ou rendre les autres malades au point de conduire quelques-uns à la mort. Notre quarantaine du carême a un tout autre sens. Elle ne nous conduit pas à l’écart, mais au centre de notre foi. Et s’il y a la mort, c’est la mort de tout ce qui n’est pas la vie. Et s’il nous faut renoncer à un certain nombre de choses, c’est parce qu’elles nous éloignent du Dieu de la vie.


Tous les textes bibliques que nous lirons, que nous entendrons, sont ceux qui fondent notre foi en un Dieu proche de l’homme, un Dieu de proximité, un Dieu d’alliance faite avec le meilleur de ce qu’il y a dans l’homme, dans chacun de nous. Un Dieu qui renouvelle sans cesse cette alliance malgré tout : ruptures d’alliance, écarts, errements, infidélités, tout cela vient toujours de nous. Un Dieu d’alliance, un Dieu fidèle, un Dieu de tendresse ne peut pas être un dieu vengeur, un dieu terrifiant, un dieu qui punit. Alliance, fidélité, tendresse tout cela nous conduit à la fidélité, à la compréhension, à l’amour. Alliance éternelle, fidélité pour une vie, tendresse quotidienne.


Notre première lecture revisite cette alliance entre Dieu et l’humanité. Le déluge a tout détruit, seul Noé, sa famille et les animaux réfugiés dans l’arche ont pu vivre. Mais Dieu n’est pas satisfait du déluge. Il promet l’alternance des saisons : semailles et moisson, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit. Dieu ne veut plus seulement sauver les justes, mais toute l’humanité. Il écarte définitivement le déluge. L’alliance n’est pas faite avec Noé seulement, mais c’est une alliance entre Dieu et la terre. Les nuages peuvent bien assombrir le ciel et la terre. L’arc en ciel sera le rappel de cette alliance. L’arc en ciel n’est pas là pour l’homme mais pour Dieu. Le texte biblique le répète deux fois : « Lorsque j’assemblerai les nuées sur la terre et que l’arc apparaitra dans la nuée, je me souviendrai de l’alliance qu’il y a entre moi et vous et tous les êtres vivants. » L’arc pour que Dieu se souvienne. C’est ce jour là que Dieu est devenu québécois (« Je me souviens », devise du Québec). Lorsque cet été nous verrons notre premier arc en ciel de la saison, nous aussi souvenons-nous de cette alliance.


Relisant le récit du déluge et de Noé sauvé des eaux, l’apôtre Pierre en parle comme d’une figure du baptême. Un baptême qui nous plonge dans les eaux de la mort, tel le déluge, mais qui nous en fait ressortir vivant, tel le Christ sortant du tombeau. La tradition des pères de l’Église a d’ailleurs vu le bois de l’arche comme une préfiguration du bois de la croix de Jésus. St Paul le dira, par le baptême nous sommes plongés dans la mort du Christ pour ressusciter avec Lui.


Un baptême que Jésus a voulu pour lui aussi. Marquant le début d’une nouvelle étape, celle de sa vie publique, Jésus se retire 40 jours au désert. Un temps de désert pour se mettre face à Dieu. Mais le désert est le lieu de tous les dangers, de toutes les tentations. Aussi ne faut-il pas s’étonner de trouver le carême long et parfois difficile à vivre. Le carême est notre temps de désert, un temps de recueillement, un temps d’intériorité pour approfondir notre connaissance de Dieu. Voici ce qu’a écrit Marcel Neusch : « Si l’accès à la connaissance de Dieu passe par l’intériorité, le soi n’accède lui-même à sa propre connaissance que devant Dieu. La vérité sur soi comme la vérité sur Dieu se reçoivent de Dieu qui habite le cœur de chacun. »


Si Dieu habite notre cœur, c’est donc que notre cœur peut-être le lieu de notre désert pour y trouver celui qui y habite. Depuis mercredi nous avons fait nos premiers pas dans ce désert, l’appel à croire à l’évangile que Jésus nous lance est une invitation à redécouvrir au cœur du désert ce Dieu de l’alliance, ce Dieu de la promesse, ce Dieu de la tendresse.  


28-02-2021 / 2e Dimanche du Carême (Frère Yves)

2e Dimanche du Carême

(Frère Yves)



Homélie



Notre regard n’est pas converti à la lumière puisqu’il a encore la liberté de prêter attention au mal qui nous habite, inattentif à l’innocence d’un autre regard qui, en se posant sur nous avec émerveillement, nous rend semblable à Lui.

Aurons-nous la prétention de croire que nos zones d’obscurité pourraient faire obstacle à la lumière?  Nous sommes voués à une défaite, celle où la lumière aura gain de cause contre nous.

Ce ne sont pas nos préparatifs qui seront à l’origine de ce miracle puisque cette joie, elle est virginale!

Elle refuse, en effet, de se laisser acheter par une conduite irréprochable.

Chacun de nous devrait subir comme une injustice le fait de ne pas être égal à Dieu, comme disait Guillaume de Saint-Thierry, ce que ne pouvait accepter Bernard, arguant qu’il y a tout de même une différence entre le fini et l’infini !

Mais la remarque de son grand ami n’a jamais ébranlé la conviction de Guillaume: celle d’être les égaux de Dieu et de ne tolérer aucune différence entre Lui et nous.

En effet, existe-t-il un amour qui ne voit pas l’autre comme plus grand que lui?


Quand nous proclamons que Dieu est grand, nous entendons par là qu’il est tout-puissant, souverain, omniprésent et non pas qu’il est en amour avec nous...

Mais Dieu étant charité, dire qu’il est grand, c’est affirmer qu’il est assoiffé de vivre en communion avec moi, personnellement et de façon exclusive.

C’est bien là la loi de tout amour.  Ainsi donc, « Dieu n’a que moi à aimer ». « Et moi, je suis seul à pouvoir remplir son éternité de bonheur! » Cette sorte de délire verbal est l’unique langage qui convienne aux élus que nous sommes...


Parlez de lumière à un enfant et aussitôt vous verrez son visage resplendir !  Comme si la lumière qui est extérieure à lui n’était là que pour faire resplendir celle qui l’habite au-dedans.  Comment expliquer cette emprise de la lumière sur nous?

Elle est victorieuse de nous et c’est avec grande joie que nous acceptons d’être vaincus par elle.

Il nous faut sortir de la logique qui mesure la valeur d’une personne à la lumière de ses actes au lieu de s’arrêter à son titre d’enfant bien-aimé.

Une lumière de vie se refusera toujours à un regard qui juge, qui pèse, mesure et compte.  La lumière est gratuite! Quel miracle!  L’ordre des choses vient de changer et accepter cette nouvelle donne demeurera toujours pour nous un défi majeur!


Chemin nouveau pour nous qui avons grandi sous une loi voulant que nous soyons aimés à la mesure de notre amabilité: inacceptable injustice!

Qui nous convaincra que nous puissions être aimés sans qu’il nous soit nécessaire d’être aimable?  Scandale pour les païens!

S’agit-il pour nous de devenir dignes d’être aimés ou bien s’il ne s’agit pas plutôt de mieux connaître Celui qui ne fait aucune différence entre le digne et l’indigne?

Qui que tu sois: prodigue ou obéissant, ouvres ta porte et un océan de paix t’inondera le cœur.

Délivrance! La balance sur laquelle il nous faut prendre place ne s’intéresse qu’au seul poids de notre être et non à notre intégrité morale. Scandale pour les bien-pensants!


Aux yeux de l’Amour, tout s’efface quand émerge le visage de l’enfant bien-aimé, aimé sans qu’il lui soit nécessaire d’être aimable!

Quel défi pour notre cœur mal apprivoisé à la lumière!

Quand autoriserons-nous l’Innocence infinie à se baigner dans nos yeux d’enfants perdus?


02-03-2021 / 2e Mardi du Carême (Dom André)

2e Mardi du Carême

(Dom André)



Homélie



Mes Frères, 


Saint Benoît dans le chapitre 2 de sa Règle reprend le propos de cet évangile de manière très clair : « Quand quelqu’un prend le nom d’abbé, il doit se mettre à la tête de ses frères par un double enseignement, c’est-à-dire : il doit montrer tout ce qui est bon et saint par des faits plus encore que par des mots. (…) Tout ce qu’il aura dit à ses frères de ne pas faire, il doit signifier dans ses actes qu’on ne doit pas le faire… »

 

Laissez-moi vous redire cela, comme je l’ai fait à diverses reprises déjà, avec des mots qui collent davantage à mon expérience. Et sans doute aussi à la vôtre, car ce qui est dit dans la Règle de saint Benoît si fortement à propos de l’abbé, s’applique aussi à chaque frère. Nous savons tous la distance qu’il nous reste à parcourir pour vraiment devenir semblables au Christ ou du moins pour nous rapprocher assez de lui et le laisser voir en transparence aux autres. J’aime le redire : si nous étions vraiment chrétiens, christ-iens, comme le Christ, uns avec le Christ, nous devrions pouvoir dire avec de plus en plus de vérité : « Qui me voit, voit le Christ… » Ce n’est pourtant pas notre expérience courante.

 

Mais alors est-ce impossible ? Et quel chemin devons-nous prendre pour réduire cet écart entre nos paroles et nos actes, pour convertir tout notre être et lui donner plus d’authenticité et de cohérence entre ce que nous devenons et ce que nous sommes comme fils de Dieu et fils de lumière ?

 

Dans son encyclique, Dieu est amour (no 31), le Pape Benoît XVI nous rappelait que le chrétien sait que Dieu est amour. Il « sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il est juste de Le taire et de ne laisser parler que l’amour. » Et il ajoute que c’est ainsi que nous devenons « des témoins crédibles du Christ… par nos actions, nos paroles, nos silences, nos exemples. »

 

L’accord parfait entre les paroles et les actes existe dans un être humain, mais un seul : Jésus. Et le bienheureux frère Christophe a bien raison de dire que seul Jésus pouvait dire en toute vérité : Je suis, car il est le seul à le dire sans rien ajouter et sans rien retrancher, sans s’élever ou sans se rabaisser. Nous, très souvent nous en mettons un peu plus ou un peu moins, selon notre manière de vivre et de montrer notre vulnérabilité. C’est pourtant là, sur le terrain de nos vulnérabilités précisément, que Jésus nous apprend lui-même comment vivre, en toute simplicité, l’humble service et l’amour...


07-03-2021 / 3e Dimanche du Carême (Frère Martin)

3e Dimanche du Carême

(Frère Martin)



Homélie



Frères, 


La page d’évangile de ce 3e dimanche de Carême a de quoi surprendre... Il fit un fouet avec des cordes, et chassa les marchands du Temple… il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce » ordonne Jésus avec autorité… Une scène tout à fait singulière qui contraste avec la tendresse et la douceur qui émanent des paroles de guérison et de pardon du fils de Marie et de Joseph…

 

Si Jésus connaît ce qu’il y a dans l’être humain, tel que le laissent entendre les évangiles, nous sommes en droit de nous demander à notre tour si nous connaissons vraiment ce qu’il y a en Jésus… Le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, peut-il avoir en lui autant de violence au point de chasser ainsi les marchands dans l’enceinte du Temple ? Oui… lorsque cette violence a pour visée de démasquer le péché... À plus forte raison lorsque ce péché interfère avec la maison de prière de son Père…

 

Pourtant, la critique adressée par Jésus à la liturgie sacrificielle du Temple n’est pas nouvelle. Jadis, le prophète Isaïe s’était insurgé contre les pratiques religieuses de son peuple qui, tout en valorisant le culte, faisait fi de la justice divine : Que m’importe le nombre de vos sacrifices. Vos holocaustes, j’en suis rassasié…. Cessez d’apporter de vaines offrandes…. Vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang. Critique virulente reprise plus tard par le prophète Jérémie : Vous pouvez voler, tuer, commettre l’adultère, faire de faux serments, brûler de l’encens pour le dieu Baal ; et ensuite, dans cette Maison, sur laquelle mon nom est invoqué, vous pouvez vous présenter devant moi, en disant : ‘Nous sommes sauvés’. Est-elle à vos yeux une caverne de bandits, cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué ? Voilà la toile de fond sur laquelle s’inscrit le geste de Jésus en ce 3e dimanche de Carême…

 

En situant son ministère dans la lignée des prophètes de la première Alliance, Jésus critique une conduite répréhensible au regard de la Loi de Moïse… une conduite qui détourne de sa finalité le culte rendu au Dieu d’Israël : trafic, commerce et marchandage dans l’espace sacré de la maison de l’Éternel... Et si l’on en juge par la finale du livre de Zacharie, le geste posé par Jésus est bien plus qu’un geste prophétique... il est messianique : En ce jour-là, dit le Seigneur, il n’y aura plus de marchands dans le Temple, et toute chose me sera consacrée… Geste de purification qui annonce la substitution des holocaustes, et que Jésus réalisera en s’offrant lui-même pour le salut du monde… Geste qui devait nécessiter la mort physique de son corps, et ouvrir du même coup la liturgie à sa dimension cosmique et universelle…

 

Avec toute la densité théologique qu’on lui connaît, Jean prend soin de montrer qu’en Jésus s’accomplissent les prophéties sur le Temple nouveau… signe de la présence de Dieu parmi son peuple. Par sa mort et sa résurrection, Jésus deviendra la pierre rejetée par les bâtisseurs d’où sortira la source jaillissante dont parle Ézéchiel ; prophétie qu’il rendra manifeste sur la croix. En même temps que les comptoirs des changeurs, Jésus renverse l’ordre établi… Dans ce nouveau Temple… on ne monnaye plus le pardon et la miséricorde de Dieu : on prie, on loue, on adore, on aime gratuitement le Dieu de la Vie... Plus besoin d’animaux en guise de sacrifices. Seul Jésus, l’Agneau de Dieu, enlève le péché du monde… Sa mort et sa résurrection nous font passer du marchandage à la grâce de Dieu….  

 

Annonciateur d’un monde nouveau, le mystère de Pâques se répercute sur notre manière de vivre notre foi chrétienne. La 1ère lettre de Pierre permet de saisir en profondeur ce qu’il en est de la nouveauté de ce Temple. Approchez-vous de lui, exhorte Pierre : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie devant Dieu... Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la Maison habitée par l’Esprit pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus-Christ… L’apôtre nous invite à se laisser greffer sur le Ressuscité, grand prêtre de cette liturgie qui unit la Tête et le Corps… le ciel et la terre… l’humanité et la divinité… l’Église terrestre et l’Église céleste. Car au fond, il n’y a qu’une seule liturgie, présidée par le Christ, et de laquelle il nous rend participants. Par lui, avec lui, et en lui, nous offrons à Dieu l’unique sacrifice qui nous renouvelle en sa Pâque…


Cette union au Christ dont parle l’apôtre ne peut demeurer sans effet sur la construction de ce sanctuaire. Et c’est précisément ce qui s’avère le plus redoutable pour nous : la longueur, la hauteur et la largeur de ce Temple nouveau est à la mesure de la foi, de l’espérance et de la charité de ce Corps que nous formons tous ensemble… En désacralisant les temples de pierre pour sacraliser les temples de chair… Jésus fait de chaque être humain un christophore : un homme, une femme, qui porte en lui le Dieu vivant et qui édifie, par sa vie de foi, le corps tout entier du Christ. Et pour être bien compris, l’évangéliste Jean écrit explicitement : « Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. »

 

Puisse cette eucharistie faire de nos vies « une éternelle offrande » à la gloire de Dieu… des pierres vivantes taillées, façonnées et purifiées par ces 40 jours…


14-03-2021 / 4e Dimanche du Carême (Frère Sylvain)

4e Dimanche du Carême

(Frère Sylvain)



Homélie



« Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé ».


Mes frères,


À l’intention du pharisien Nicodème, et des auditeurs que nous sommes, Jésus condense en quelques mots le sens de sa venue en notre monde, le sens de sa mission, le sens de sa vie. Il est venu non pas pour juger, mais pour sauver.


Curieusement, et paradoxalement, le thème du jugement est récurrent dans tout l’évangile de Jean, spécialement dans les douze premiers chapitres, qui préparent le récit de la passion, la venue de l’heure de Jésus et l’œuvre de notre salut. Dans les douze premiers chapitres, le jugement est celui qu’opère la venue de la lumière en notre monde. Dans le récit de la passion, c’est le jugement porté par les Juifs – par l’humanité – contre Jésus, jugement et condamnation qui le conduisent à être élevé sur la croix, comme jadis le serpent de bronze, élevé par Moïse dans le désert, et qui procurait le salut à qui le contemplait avec foi.


« Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises ». Puisque la lumière est venue dans le monde, le jugement est aussi celui qui a lieu en ce monde, dans le présent de notre histoire, et non le jugement de la fin des temps, tel celui que nous présente Mathieu dans la parabole des brebis et des boucs au chapitre 25 de son évangile. La venue de Jésus, lumière du monde, opère un jugement, on pourrait aussi traduire un discernement, qui polarisent autour de lui deux groupes de personnes : ceux qui croient en lui et ceux qui refusent de croire, ceux qui prennent parti pour lui et ceux qui veulent le tuer. L’évangile de Jean, comme toute la tradition sémitique, oppose les extrêmes, sans laisser de place aux nuances.


Dans ce même évangile, ceux qui refusent de croire et s’opposent à Jésus, ce sont principalement les pharisiens : cela reflète le contexte historique de la rédaction de l’évangile. Seul le mouvement pharisien a survécu à la destruction de Jérusalem et du temple, en l’an 70, et vers les années 90, la synagogue juive a décidé d’exclure les chrétiens, les considérant comme hérétiques. L’évangile de Jean, qui porte tout entier sur l’identité de Jésus, est comme la réponse chrétienne de la communauté johannique aux objections des pharisiens. Jésus utilise leur langage et s’adresse à eux par de longs discours théologiques, bien différents des brèves sentences et paraboles des évangiles synoptiques. Et le premier de ces discours est celui adressé à Nicodème, dont est tiré notre évangile de ce matin. Si Nicodème vient à la lumière – même si c’est de nuit – cela montre que, tant que dure la vie de ce monde, on peut passer d’un camp à l’autre; Judas, disciple de Jésus, fait le choix inverse, et c’est aussi de nuit. Le jugement en ce monde ne saurait être définitif.


Jésus est venu non pour juger, mais pour sauver. Qu’est-ce que le salut dans l’évangile de Jean? Il se résume en une seule réalité : le don de la vie éternelle. « Dieu a tellement aimé le mode qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » Chacun des signes accomplis par Jésus, depuis les noces de Cana jusqu’à la résurrection de Lazare, est là pour signifier ce don : « Moi, je suis venu pour que mes brebis aient la vie, qu’elles l’aient en surabondance. » Cette vie surabondante n’est pas simplement la vie humaine démultipliée, c’est la vie même de Dieu en sa plénitude. Et cette vie est nôtre dès maintenant: elle n’est pas à attendre au terme de notre vie, comme la simple continuation de notre existence humaine par-delà notre mort.


En effet, pour Jésus et pour ceux qui croient en lui, la vie éternelle, c’est ici et maintenant. Cette vie de Dieu qui transcende les limites de la matière, de l’espace et du temps est donnée dans l’ici et le maintenant de notre existence humaine. Comme un soleil intérieur, un soleil printanier et vivifiant qui nous inonde de sa lumière et de sa chaleur. Pour Jésus, l’intensité de cette vie est telle qu’elle n’a pas à attendre le moment de sa résurrection pour devenir manifeste : « Moi, Je Suis la résurrection et la vie », dit Jésus à Marthe, « celui qui croit en moi, même s’il est mort, vivra, et celui qui vit et croit en moi n’est pas mort pour l’éternité. Crois-tu cela ? » De son côté, saint Paul affirme, dans sa lettre aux Éphésiens : « Avec lui, Dieu nous a ressuscités et il nous a fait siéger aux cieux, dans le Christ Jésus. » « Ressuscités » est ici au passé, non au futur, comme dans la lettre aux Romains.

La vie éternelle, l’intensité de la vie divine que Jésus expérimente en lui, transcende infiniment les limites de sa condition humaine, de son incarnation. À ses détracteurs Juifs, Jésus déclare : « Avant qu’Abraham ait existé, moi, Je Suis. » Jésus est un avec Dieu, avec la plénitude de la vie sans origine et sans fin qu’il nomme Père. Aux scribes et aux pharisiens, il dit aussi : « Si vous ne croyez pas que moi, Je Suis, vous mourrez dans vos péchés. » 


Nous sommes invités à reconnaître non seulement que Jésus est la plénitude de Dieu, mais que cette plénitude, cette vie éternelle, nous la partageons avec lui, en lui. Devant cette invisible réalité, nous sommes tous comme des aveugles nés, et c’est en nous lavant à la piscine de l’Envoyé que, par le baptême, nous recouvrons la vue. Ceux qui refusent de croire meurent dans leur péché, meurent dans leur aveuglement. En refusant de venir à la lumière en cette vie, ils ne peuvent prendre conscience que l’amour dont Dieu a tellement aimé le monde est caché comme une source au plus profond de leur puits intérieur, et qu’ils pourraient à tout instant, comme la Samaritaine, la laisser jaillir en vie éternelle.


19-03-2021 / Vêture monastique de Frère Jean-Philippe (Dom André)

Vêture monastique de Frère Jean-Philippe  

(Dom André)



Homélie



Mon cher Frère Jean-Philippe,
 
Vers la fin du prologue de sa Règle, saint Benoît nous dit de « préparer nos cœurs et nos corps » à répondre à l’appel du Seigneur… dans l’humble service et surtout « de nous hâter de faire maintenant ce qui doit nous avancer pour l’éternité. »
 
Saint Benoît a commencé par s’adresser à chacun de nous. Écoute, mon fils… Maintenant qu’il s’apprête à instituer une école du service du Seigneur, il parle au pluriel, en nous. Il nous donne ainsi de comprendre que la démarche personnelle d’un frère qui veut suivre le Christ dans la voie monastique se vivra en communion avec des frères parce que nous sommes tous appelés à former un seul corps et que c’est ensemble que nous allons marcher et parcourir les chemins de l’Évangile, ensemble que nous allons nous hâter de faire maintenant ce qui met une touche d’éternel dans notre aujourd’hui. Ta démarche est encore toute personnelle, mon frère, et elle le restera jusqu’à la fin, mais le geste que tu poses aujourd’hui t’engage un peu plus profondément avec nous pour le Seigneur.
 
Préparer nos cœurs… Comment peut-on préparer nos cœurs à l’inconnu, à l’inédit, à l’inattendu dans notre vie. Dieu a une telle capacité de nous surprendre, de faire surgir tout à coup dans notre vie, à son heure à lui, des événements, des situations, des personnes qui nous déconcertent, nous bousculent et nous amènent à changer, à nous retourner. Préparer nos cœurs. Saint Bernard se fait très concret quand il parle de cette préparation du cœur. Il invite à revenir à son cœur, à entrer dans son cœur, à habiter son cœur et à repartir sans cesse de son cœur. Pourquoi autant insister sur le cœur ? Parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint… (Rm 5,5). Et parce que l’amour est le lien le plus parfait… (Col 3,14) comme tu l’as toi-même noté dans la lecture que tu as choisie pour cette heure. Habiter avec soi-même, ce n’est pas être seul, vivre seul, c’est être connecté en profondeur à cet amour qui est notre source et notre force dans tout ce que nous sommes appelés à vivre. Nos CST parlent plus volontiers de la pureté du cœur, ce qui unifie notre cœur. Saint Joseph est un très bel exemple d’un cœur préparé, purifié, unifié. Il a mis toute sa capacité d’amour au service de Jésus et de Marie. Il a appris dans la foi que Dieu peut agir à travers nos peurs, nos fragilités, nos faiblesses et il a fait confiance à Dieu. Et cela lui a donné la force, la fidélité et la créativité pour aimer Jésus avec un cœur de père, pour le protéger, lui transmettre ses valeurs et faire de lui un homme. À toi aussi, Dieu te confie Jésus pour que tu en sois le gardien avec nous, pour que tu le laisses grandir en toi avec nous, pour qu’il prenne toute sa place en toi afin que tu puisses dire un jour toi aussi : ce n’est plus moi qui vis c’est le Christ qui vit en moi. Le disciple du Christ que tu nous demandes de devenir dans un nouvel engagement en prenant la tenue de service de notre communauté doit aussi préparer son corps.
 
Tu pourrais penser que préparer son corps est bien plus facile que d’habiter son cœur. Mais ce n’est pas entièrement vrai. Nous sommes incarnés et c’est à travers le corps que se manifestent nos émotions, nos réactions, nos omissions, nos conversions. C’est dans notre corps que nous devons réapprendre constamment à faire silence, à garder le silence, à parler avec seulement des mots qui font du bien, à remettre en question parfois notre manière de penser et de voir, à faire descendre notre tête dans notre cœur, à faire de la place en nous-mêmes à ce que nous n’aurions pas choisi spontanément, à vivre le service humble, gratuit, quotidien, parfois exigeant de nos frères, à rester éveillés quand il le faut et à savoir se reposer quand il le faut aussi. Joseph n’a pas trouvé le bonheur et la joie de vivre dans le sacrifice et l’épreuve, mais bien en se donnant lui-même et en faisant confiance à Dieu.
 
Marie se hâte d’aller visiter sa cousine Élisabeth, Joseph se hâte de prendre avec lui Jésus et Marie et de les mettre en sécurité loin de la persécution d’Hérode. Et toi, mon frère, saint Benoît t’appelle à te hâter à ton tour, de te hâter de faire maintenant, dès aujourd’hui, tout « ce qui doit nous avancer ensemble pour l’éternité. » Et le premier pas, c’est de vivre avec nous dans la louange, de vivre dans l’action de grâce pour redire à Dieu ce qu’il sait déjà : que nous l’aimons et que nous voulons vivre pour Lui et avec Lui dès maintenant.
 
Alors mon frère, veux-tu prendre librement cet engagement à continuer ton cheminement avec nous, et revêtir la tenue de service de notre communauté en devenant novice dans notre communauté ?

19-03-2021 / Solennité de Saint Joseph  (Dom André)

Solennité de Saint Joseph 

(Dom André)



Homélie



Mes Frères, 

Il y a trois phrases dans la prière du Pape François à saint Joseph qui sont particulièrement significatives et inspirantes en ce grand jour de fête.
 
À toi, Joseph, Dieu a confié son Fils…
Dieu a confié à Joseph, Jésus, le fils bien-aimé en qui il a mis tout son amour. Il est difficile de déterminer lequel des deux, Dieu ou Joseph, est le plus audacieux, le plus humble, le plus confiant en l’autre : celui qui donne ou celui qui reçoit. Qui donc est Dieu pour aimer et pour faire ainsi une telle confiance à un être humain, à Joseph… Et cela nous amène à nous poser une autre question : se pourrait-il que Dieu m’aime et me fasse assez confiance à moi aussi pour que je prenne Jésus dans ma vie, pour que j’en devienne le disciple et le témoin ? Se pourrait-il qu’il m’ait appelé et m’appelle encore à garder Jésus, à le contempler et à partager jusqu’au bout sa vie cachée, bien au-delà des 30 ans que Joseph a vécus avec Jésus ? Dieu a tant de manières de nous confier Jésus. Il nous le confie dans chacun de nos frères, dans chaque personne dont nous croisons la route, dans les événements, dans l’ordinaire des jours. Et comme Joseph, nous ne comprenons pas toujours tout ce qui nous arrive : tout n’est pas clair dans l’immédiat. Joseph ne demande pas d’explication, il ne demande pas pourquoi. Il ne discute pas avec Dieu, ne marchande pas, n’hésite pas. Il ne se demande pas si cela est au-dessus de ses forces, s’il est digne de cette mission, s’il en a la capacité. Il fait tout ce qui bon pour Jésus et Marie. Tout ce qu’il a perçu dans les songes qui lui ont parlé au cœur : prendre Marie avec lui, partir puis revenir d’Égypte, s’installer à Nazareth en Galilée plutôt qu’en Judée. Il croit que Dieu est là avec lui et qu’il veille sur Celui qu’il lui a confié, comme sur Marie et sur lui aussi. Et sa foi grandit à cause de cette confiance incroyable du Père Éternel en lui. Ce qui est certain c’est qu’il a transmis quelque chose de cette conviction profonde que Dieu se sert des médiations humaines pour se dire et pour être avec nous. Et Joseph va transmettre cette certitude à Jésus. Plus tard, Jésus choisira très souvent d’associer les gens à des gestes très forts où il remet quelqu’un debout, le guérit, lui rend la vie. Donnez-lui à manger. Détachez ses liens… et il louera la foi et l’ingéniosité des croyants qui ouvrent un toit pour faire descendre et mettre un paralytique devant lui…
 
En toi, Joseph, Marie a remis sa confiance…
Voici ta mère, dira Jésus à Jean, du haut de la croix où il achève de donner sa vie. Et à partir de cette heure-là, Jean l’accueillit chez lui. Mais c’est Joseph qui a été le premier à accueillir Marie chez lui, non comme un fils mais comme un époux. Nous chantons si souvent la virginité de Marie, mais ce que Joseph a accompli est tout aussi remarquable : il a intégré la force vive de son affectivité et il l’a consacrée en entier dans le don de lui-même, le don de son amour au service de Jésus et de Marie. Et Marie a pu s’en remettre à lui pour la conduite de leur vive commune aux prises avec les défis de nombreux déplacements et face aux contrariétés de la vie. Ce que Joseph n’avait pas compris après avoir retrouvé Jésus au milieu des docteurs au Temple de Jérusalem, il a dû le comprendre à la fin de sa vie : Je vais vers le Père… Car au fil du temps, il aura appris à faire sien le regard de Dieu sur les personnes et les événements, à voir comment Dieu regarde et voit tout être et toute chose, à vivre en présence de ce Père. Et c’est aussi quelque chose qu’il aura su transmettre à Jésus, ce regard qui ne juge pas mais qui aime, qui fait grandir, qui rend l’autre à sa pleine stature d’être humain, à sa vérité, sa liberté et sa lumière.
 
Avec toi, Joseph, le Christ est devenu homme…
Jésus a appris de Joseph à devenir un homme. Joseph l’a introduit à l’expérience de la vie, de la réalité. Il lui a appris à marcher en toute confiance en lui tenant la main, comme Jésus tentera de le faire avec Pierre dans sa marche sur les eaux. Il lui appris à parler avec des mots qui touchent le cœur, qui redonnent de la vie et de l’espérance : va et ne pèche plus, lève-toi et marche. Il lui a appris à manger et à boire… ce qui nourrit et réjouit le cœur de l’homme, sans tabou, dans le partage même du tout petit peu qu’on a et qui peut se multiplier quand chacun y met du sein. Il lui a appris à travailler de ses mains et à faire confiance aux bons travailleurs de la terre ou aux marins de la mer. Il lui a appris à regarder avec les yeux de la bonté, de la paix, de l’amour. Et le Christ est devenu homme comme son père de la terre, comme ce Joseph, à qui le Père éternel l’avait confié…
 
Salut, gardien du Rédempteur,
Époux de la Vierge Marie,
À toi Dieu a confié son Fils ;
en toi, Marie a remis sa confiance ;
avec toi, le Christ est devenu homme
Ô bienheureux Joseph
montre-toi aussi un père pour nous
et conduis-nous sur le chemin de notre humanité
vers notre destinée éternelle. 
Amen.

21-03-2021 / 5e Dimanche du Carême (Dom Yvon Joseph)

5e Dimanche du Carême

(Dom Yvon Joseph)



Homélie



La fête juive de la Pâque approchait et l’heure de Jésus approchait elle aussi : « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié », déclare-t-il et il éclaire cette heure par une image qui nous laisse deviner la mystérieuse fécondité de sa mort : « Amen, amen, je vous le dis : si le grand de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » Une image empruntée au monde agraire où la mort apparaît toute naturelle… Une image poétique qui fait espérer la beauté et l’abondance des fruits… Mais, entendue sur les lèvres de Jésus, elle prend une couleur dramatique !
 
Le grain tombé en terre, c’est lui, c’est sa mort et son ensevelissement… C’est l’horreur du traitement inhumain qui lui sera infligé, mais, au regard de la foi, c’est paradoxalement la beauté de sa mort de Crucifié, dans l’amour fidèle jusqu’au bout, dans le pardon qui triomphe de toute rancœur, dans le don de sa vie pour « la gloire de Dieu et le salut du monde »…
 
Le grain de blé, lui, ne fait pas le choix d’être jeté en terre et de mourir… Jésus, lui, fait un choix libre et conscient, même si son âme est bouleversée : « C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci !Père, glorifie ton nom ! », demande-t-il dans une prière ardente. « Moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » Et l’évangéliste prend soin de préciser : « Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir. »
 
Mes frères, c’est ce Jésus que nous avons besoin de regarder longuement, c’est ce Jésus que nous devons contempler et prier intensément, comme lui-même a prié son Père, à l’heure où se fait entendre pour nous aussi l’appel à devenir le grain tombé en terre afin de porter beaucoup de fruit… En sa propre personne, Jésus nous présente ici la source de fécondité de toute vie donnée à l’exemple de la sienne… Dans notre vie de disciple, il est impossible de progresser sans consentir nous-mêmes à des formes d’enfouissement et de mort où nous avons le douloureux sentiment de perdre notre vie… « Consentir, c’est être sauvé », rappelle saint Bernard, dans son Traité de la grâce et du libre-arbitre. Dans notre marche à la suite de Jésus, il n’y a n’y a pas d’approfondissement de notre désir de Dieu, il n’y a pas de persévérance dans notre recherche et notre service de Dieu, sans consentir à des renoncements et à des enfouissements qui viennent libérer en nous l’élan de notre désir !
 
Lorsque ces choix se présentent à nous, nous pressentons bien qu’il y a là des enjeux décisifs qui nous incitent à approfondir notre cheminement à la suite de Jésus… Ou bien nous consentons à ces renoncements et ces enfouissements – même s’ils sont exigeants, parfois même crucifiants…, même si nous pouvons en être bouleversés comme Jésus devant son heure – et alors nous franchissons un seuil dans la mort à nous-mêmes et dans l’accueil de la vie nouvelle que nous partage le Christ… Ou bien nous nous rebiffons et nous nous enfermons dans un refus qui assèche en nous la source du don et de l’amour…
 
Nous deviendrons capables de faire les choix qui conduisent à la fécondité, si nous tenons le regard de notre foi bien fixé sur Jésus élevé de terre : « Et moi », affirme-t-il, « quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes »… « Élevé de terre » d’abord sur la croix, les bras grands ouverts pour embrasser toute l’humanité… « Élevé de terre » surtout dans la gloire de la résurrection auprès du Père, les bras grands ouverts pour y accueillir avec lui tous ses enfants dispersés…
 
C’est ce Jésus crucifié et glorifié par le Père que nous sommes invités à contempler plus spécialement en ces jours où nous nous approchons des grandes célébrations de Pâques !


25-03-2021 / Solennité de l’Annonciation (Frère Emmanuel)

Solennité de l’Annonciation

(Frère Emmanuel)



Homélie



« Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme. »

Chers Frères,

Nous voici déjà comme propulsé vers la fête de l’incarnation de Jésus que nous célébrerons au 25 décembre. Car cette fête de l’Annonciation du Seigneur par l’ange Gabriel envoyé à Marie, humble femme de Nazareth en marque le début. Et comme le dit saint Ignace d’Antioche : « Ces mystères se sont accomplis dans le silence de Dieu. » C’est dans ce silence de Dieu mais aussi dans celui de son cœur que Marie a donné son accord ».

« Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme. »

En préparant cette homélie, je me suis dit qu’il serait peut-être intéressant d’aller voir ce que nous disait les conciles des évêques. Notre Credo est celui des conciles de Nicée et Constantinople, les premier et deuxième conciles reconnus par tous les chrétiens. Suivre l’évolution de la doctrine de l’Église sur l’annonciation, la Vierge Marie, la nativité nous entrainerait dans un long cours de théologie. Alors pour faire un peu plus court, je suis allé voir ce que nous disait notre actuel catéchisme. Mais là encore je fus renvoyé par les textes et les notes aux différents conciles successifs et plus encore aux textes du dernier concile, celui de Vatican II. C’est dans le grand document sur l’Église signé par le Pape Paul VI et les pères conciliaires le 21 novembre 1964 que les évêques ont introduits un chapitre intitulé : « La Vierge Marie, Mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église ». Ce chapitre 8 serait à relire dans sa totalité. Mais pour nous arrêter au mystère de l’Annonciation que nous fêtons aujourd’hui, voici ce qui est écrit au numéro 56 : « Enrichie dès le premier instant de sa conception d’une sainteté éclatante absolument unique, la Vierge de Nazareth est saluée par l’ange de l’Annonciation, qui parle sur l’ordre de Dieu, comme ‘pleine de grâce’. Au messager céleste elle fait elle-même cette réponse : « Voici la servante du Seigneur, qu’il en soit de moi selon ta parole ». Ainsi, Marie, fille d’Adam, donnant à la parole de Dieu son consentement, devint la Mère de Jésus et épousant à plein cœur, sans que nul péché ne la retienne, la volonté divine de salut, se livra elle-même intégralement, comme la servante du Seigneur, à la personne et à l’œuvre de son Fils, pour servir, dans sa dépendance et avec lui, par la grâce du Dieu tout-puissant, au mystère de la Rédemption ».

Les pères du Concile disent qu’ils ne veulent pas faire un exposé doctrinal complet, ni discuter les différentes opinions des théologiens, ils ont cependant utilisé une expression à propos de Marie que la tradition de l’Église n’avait pas explicitement développée. Parlant des textes de l’Ancien Testament, les évêques nous disent : « Ces documents primitifs, tels qu’ils sont lus dans l’Église et compris à la lumière de la révélation postérieure et complète, font apparaitre progressivement dans une plus parfaite clarté la figure de la femme, Mère du Rédempteur ». C’est ce titre que le saint pape Jean-Paul II utilisera en 1987 pour son encyclique sur la bienheureuse Vierge Marie dans la vie de l'Église en marche : ‘Marie, Mère du Rédempteur’. Car comme le dit l’actuel catéchisme : « Ce que la foi catholique croit au sujet de Marie se fonde sur ce qu’elle croit au sujet du Christ, mais ce qu’elle enseigne sur Marie éclaire à son tour sa foi au Christ ».

« Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme. »

Jésus vraiment Dieu et vraiment homme. Notre catéchisme cite le deuxième concile de Constantinople : « Il n’y a qu’une seule personne, qui est notre Seigneur Jésus-Christ, un de la Trinité ». Cette expression un de la Trinité provient d’une antienne de la liturgie de Saint Jean Chrysostome, écrite un siècle plus tôt. Voici ce texte qui résume bien notre foi : « O Fils unique et Verbe de Dieu, étant immortel, tu as daigné pour notre salut t’incarner de la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, qui sans changement es devenu homme, et qui a été crucifié; O Christ Dieu qui par ta mort as écrasé la mort, qui es Un de la Sainte Trinité, glorifié avec le Père et le Saint Esprit, sauve-nous ».


28-03-2021 / Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur (Dom André)

Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur

(Dom André)



Homélies



Les Rameaux
 
Mes Frères, 

Les apôtres avaient cherché à dissuader Jésus de monter à Jérusalem car ils pressentaient que ce serait dangereux pour lui et même pour eux. Mais Jésus est venu pour sauver le monde et le rendre plus humain. Il est venu pour cette heure et cette mission, pour ouvrir une brèche qui laisse entrevoir un monde nouveau.
 
Assis sur un ânon, comme un roi, mais sans suite royale, c’est en toute humilité qu’il ouvre un chemin. Il sait bien ce qui l’attend, il sait bien que tout ne va pas changer en quelques jours, quelques années, quelques siècles même. Mais sa marche est porteuse d’espérance et cela touche et rejoint tellement les gens qui l’entourent. Il y a donc de la joie dans l’air. Une joie contagieuse qui se transforme en cris d’acclamation. Ce chemin qu’il ouvre ainsi en montant vers la Passion et vers la Résurrection, ne s’est jamais rétréci et refermé.
 
Une aube nouvelle se lève chaque jour et nous donne ce qu’il faut, la manne quotidienne, pour soutenir ce qui est déjà là, ce qui fera, jour après jour, de la nouveauté, de la lumière et de l’éternel dans le monde nouveau qui se construit. Et notre joie s’enracine aussi de plus en plus profondément, et consciemment, dans la promesse de Jésus d’être là, avec nous, tous les jours, jusqu’à ce que le monde devienne le royaume de Dieu, son royaume.
 
Avec la pandémie, il y a le monde d’avant et il y aura le monde d’après. C’est la même chose avec cette marche de Jésus vers Jérusalem : il y a un avant et un après. Nous allons marcher à la suite de Jésus vers la croix et vers l’autel, vers le mystère de sa pâque et de la nôtre. Si nous empruntons ce chemin avec lui dans la foi, qu’est-ce que cela dit de nous et de notre monde ? Nous avons raison d’être joyeux et notre joie ne va pas se changer en tristesse à cause de la Passion, car nous savons que le tournant de la Croix est un passage décisif et incontournable pour la victoire de la lumière et de la vie sur les ténèbres et la mort. Nous marquons cette route vers Dieu en laissant des repères, de marques de foi et d’amour. En entrant dans cette marche avec le Christ, nous sommes des prophètes. Ce que nous créons ensemble ici et maintenant, ce n’est plus le monde d’avant, ce n’est pas non plus le monde d’après, c’est un tiers monde inédit, chaque jour nouveau : le monde de l’espérance. Et la joie qui nous habite, rien ni personne ne pourra nous la ravir, car elle est la part du divin dans chaque être humain… Et maintenant, avançons, comme les foules de Jérusalem, heureuses d’acclamer le Seigneur.


La Passion
 
Mes Frères, 

Depuis quelques années, la société a tendance à ramener beaucoup de situations conflictuelles devant les tribunaux, autrement dit : à tout judiciariser au nom du principe d’imputabilité. Il faut toujours trouver et désigner un coupable et sévir pour que la situation ne se représente plus. Des animateurs de télévision, des entraîneurs sportifs, des prêtres-évêques-cardinaux et nonces, des fondateurs bien connus de communautés ont été cités en procès pour agressions et abus sexuels ou pour abus de pouvoir. Des parents sont accusés de maltraitance, d’inceste ou de violence conjugale. Certaines de ces personnes ont été condamnées, d’autres ont été acquittées parce que les témoins n’étaient pas vraiment crédibles ; ce qui ne veut pas dire que la situation dénoncée n’avait pas eu lieu mais ce qui dit aussi que la personne accusée injustement peut voir sa vie et son avenir remis en question, sans parler de l’effet sur ses proches. Dans tous ces procès, et c’est très important d’en tenir compte, les témoins ont toujours joué un rôle déterminant. Ce phénomène de tout ramener devant les tribunaux, plus visible et médiatisé aujourd’hui, n’est pourtant pas nouveau.
 
Dans le récit de la passion, il y a un double procès : celui de Jésus et celui de Pierre. Ce qui se passe en haut dans la salle où sont réunis les grands-prêtres, les anciens, les scribes, a son équivalent en bas dans la cour intérieure où se trouvent les gens de services autour d’un feu pour se réchauffer. L’évangile nous rapporte qu’ils cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort et ils n’en trouvaient pas. Beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Le grand-prêtre demande à Jésus : Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi. Jésus garde le silence. Alors le grand-prêtre l’interroge de nouveau : Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? Et Jésus répond : Je le suis. Et voici la conclusion du grand prêtre : Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Et Jésus est condamné à mort mais sans témoins pour l’accuser, sur la seule décision du grand-prêtre, en accord avec leur volonté commune de le mettre à mort et de le faire disparaître. Nicodème avait pourtant déjà interpelé cette même assemblée qui avait déjà cherché à faire arrêter et condamner Jésus : Notre loi condamnerait-elle un homme sans l’avoir entendu et sans savoir ce qu’il fait ? Cette fois, on saisit l’opportunité et Jésus est condamné sans aucun témoignage valable, sans témoignage hors de tout doute. Pourquoi faut-il encore des témoins ?
 
Pendant que se déroule ce procès inqualifiable d’un innocent, dans la cour intérieure, Pierre est incapable de rendre le plus petit début de témoignage et de solidarité avec Jésus. Par trois fois, Pierre va répéter Je ne connaîs pas cet homme, ce Jésus. Pierre le plus courageux parmi les autres disciples qui ont tous pris la fuite, renie ouvertement Jésus. Pas de témoins contre Jésus en haut, pas de témoins en faveur de Jésus en bas. Ce texte est lu une seule fois publiquement durant toute l’année liturgique et c’est aujourd’hui. Il sera repris mais en partie le vendredi saint. Ce texte a quelque chose d’étonnant, de bouleversant et même de provocant au regard de la sagesse humaine. Quelle est en effet l’institution humaine qui dans son écrit le plus important et le plus fondamental décrit son premier responsable comme un renégat et l’ensemble de ses fondateurs, les premiers disciples, comme des lâches, des hommes qui ont laissé tomber Jésus ?
 
Ce n’est pas la presse à scandale ou les médias sociaux de son temps qui nous révèle le reniement de Pierre, c’est la communauté chrétienne primitive. La conséquence de ce passage de l’évangile de la Passion nous dit clairement que l’évangile est tout le contraire d’un écrit de propagande, d’une idéologie. Ce que Pierre ne pourra jamais oublier, ce n’est pas tant le mensonge et les larmes, c’est bien plutôt la leçon attachée à cette expérience : le courage et un amour sincère et ardent pour le Christ ne sont pas suffisants pour devenir un témoin de Jésus, ni pour Pierre manifestement, ni pour nous. Jésus l’avait pourtant bien dit après la confession de foi de Pierre à Césarée (Mt 16,17) : Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et il avait prévenu les disciples en ce qui concerne tout témoignage de foi : Ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit-Saint (Mc 13,11). Et saint Paul dira plus tard (1 Co 12,3) : Personne ne peut dire « Jésus est Seigneur », sinon par l’Esprit-Saint.
 
Le Pape François nous invite souvent à nous rendre aux périphéries pour y rencontrer et y entendre ceux et celles qui ne font pas partie de nos relations habituelles. Si nous relisons attentivement les récits de la Passion, en particulier celui de Marc, nous découvrons à Béthanie une femme avec un parfum de grand prix qui va oindre la tête de Jésus et parfumer son corps comme pour un ensevelissement anticipé. Nous rencontrons un passant, Simon de Cyrène, qui, au retour des champs, est réquisitionné pour porter la croix de Jésus. Nous entendons un centurion voir au-delà des apparences et dire : Vraiment celui-ci était Fils de Dieu. Et à la toute fin, un disciple de Jésus, Joseph d’Arimathie surmonte sa peur des Juifs et vient demander à Pilate le corps de Jésus pour le déposer dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser. Il y avait donc des témoins mais ils n’étaient pas là où nous les attendions… Puisse l’Esprit-Saint faire de nous des témoins courageux et fidèles du Christ Vivant et Présent !

01-04-2021 / Jeudi Saint (Frère Martin)

Jeudi Saint

(Frère Martin)



Homélie



« À l’heure du plus grand amour, sous l’habit du serviteur » venons-nous de chanter en ouverture de notre célébration... Agapè et diakonia… charité et diaconie… deux réalités qui traversent la vie de Jésus et les passages d’Évangile que nous avons entendu…
 
Réalités à la fois humaines et spirituelles qui trouvent leur plénitude de sens à la lumière de ce magnifique verset de l’évangile de Jean, au moment où le Maître lave les pieds de ses disciples : Sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout…
 
Jusqu’au bout ou selon d’autres traductions possibles : jusqu’à l’extrême ou jusqu’à la fin. En grec, la formule utilisée comporte également l’idée d’un achèvement ou mieux encore celle d’un accomplissement, au sens que ce terme revêt dans l’Écriture. Ce qui reviendrait à dire que Jésus nous a aimés jusqu’au plein accomplissement de l’amour divin… jusqu’à sa manifestation la plus extrême, à savoir en son corps livré et son sang versé… jusqu’à donner sa vie pour la multitude…
 
Je dépose ma vie, dira-t-il, afin de la recevoir à nouveau… J’ai le pouvoir de la déposer et j’ai le pouvoir de la recevoir. Voilà l’accomplissement de l’amour dont il est question…
 
Et la preuve que Dieu nous aime, écrit saint Paul aux Romains, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs… L’amour crucifié… l’amour offert sans conditions, gratuitement, par pur bonheur : voilà le seul amour que Dieu connaisse, celui qui circule librement depuis toujours au cœur de la Trinité… C’est ainsi qu’il en va avec notre Dieu : c’est tout ou rien, et le Seigneur a choisi tout... Il a choisi de tout nous donner avec le Christ à commencer par le don de lui-même… le don de sa vie…
 
Pour ma part, j’aime à penser que cet extrême de l’amour va de pair avec une intensité de présence. C’est d’ailleurs Jésus lui-même qui le dit explicitement : J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! C’est également ce qui apparaît de manière presque palpable tant dans le récit de l’institution de l’eucharistie que dans celui du lavement des pieds : ce mystère de présence, cette force et cette intensité de présence de Jésus aux siens en cette heure où paradoxalement il se sépare d’eux...
 
Il les aima jusqu’au bout comme si l’imminence de son absence appelait obligatoirement un surcroît de présence aux pieds de ses disciples… comme si au cours de ce dernier repas pascal devait se confier des paroles et des geste destinés à se graver dans la mémoire du cœur et de l’esprit, mais surtout destinés à prolonger dans l’absence la présence de Jésus à ses disciples…
 
Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsqu’il est question du mystère pascal : une présence dans l’absence… C’est à la croisée de ces réalités qu’advient l’heure de Jésus, celle qui le fera passer de ce monde à son Père… celle encore où il demande instamment aux Douze de faire cela en mémoire de Lui puisque c’est à ce carrefour – celui de sa présence et de son absence – que Jésus institue le sacrement de l’eucharistie…
Comme l’affirme le théologien Joseph Moingt « l’eucharistie est suscitée par l’absence de Jésus sur la scène de l’histoire, par sa disparition subite parmi les siens… Elle est née pour suppléer à cette absence… » Les longs discours d’adieu de Jésus dans le 4e évangile sont marqués par cette absence et montrent que les raisons de son départ furent très tôt une préoccupation majeure de la communauté johannique. C’est pourquoi Jésus s’en explique lui-même plus loin dans l’évangile : Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais... Il en fera même de plus grande, parce que je pars vers le Père…
 
En instituant l’Eucharistie, Jésus s’absente de l’histoire afin que ses disciples puissent faire leur propre histoire en son absence. Il quitte les siens tout en les plaçant au centre, en les mettant à sa place, en leur donnant ce qu’il avait lui-même reçu de son Père à commencer par le don de son Esprit... Ainsi, cette histoire qu’ils vont vivre sans lui ne sera pas vide de lui, mais pleine de sa présence, pleine de sa vie de ressuscité…
 
Autrement dit, Jésus s’absente pour s’effacer en nous ; il disparaît à nos regards, mais le pain et le vin donnent déjà à voir les traces de son passage… en cet espace du cœur où il nous entraîne et nous attend… ici et maintenant… dans le présent de notre histoire…
 
À l’instar de la Pâque, cette présence dans l’absence interdit tout retour au passé où tout ce qui devait se faire – à savoir l’œuvre d’amour de Dieu – tout ce qui devait être fait a été accompli en Jésus en son mystère de Pâque… L’absence apparente de Jésus empêche de roder autour du tombeau vide comme Marie Madeleine… là où il n’y a plus rien à voir… Au contraire, elle invite résolument à vivre dans le présent, là où l’œuvre d’amour de Dieu accompli en sa personne est appelé à être mis en œuvre au quotidien jusqu’à l’accomplissement de l’amour qui est le nôtre avec notre histoire personnelle, notre vécu, nos forces et nos fragilités, nos réussites et nos échecs, nos dépassements et nos limites…
 
Frères, le mystère pascal dans lequel nous entrons aujourd’hui nous appelle à vivre dans le présent d’une vie donnée car il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime assure Jésus… Et nous savons par expérience qu’il y a bien des manières de donner sa vie jusqu’à l’extrême… aussi nombreuse que nos vies d’enfants de de Dieu, comme nous savons qu’il n’est pas nécessaire de se réclamer de la foi au Christ ou d’une religion pour aimer comme lui, jusqu’à l’accomplissement de l’amour… est-il besoin de le rappeler…
 
Je pense ici particulièrement au personnel soignant des hôpitaux et des centres de soins à travers le monde en cette période trouble : médecins, infirmiers, préposés, proches aidants, des hommes et des femmes qui, au nom de convictions religieuses ou pas, donnent de leur personne afin que ceux et celles qui leur sont confiés puissent être soignés dignement, voire parfois être sauvés de la mort... Des hommes et femmes qui sont allés jusqu’à se séparer de leur famille durant des semaines pour éviter d’infecter leurs proches et leurs patients et qui continuent à se dépenser jour et nuit avec générosité, dévouement et résilience parfois même jusqu’à mourir du virus dont plus personne ne veut entendre parler. Des hommes et des femmes qui donnent leur vie pour en sauver des milliers d’autres.
En cette période difficile de notre histoire, « à l’heure du plus grand amour… sous l’habit du serviteur », ils incarnent avec grande admiration l’accomplissement de l’amour auquel nous sommes conviés en ces Jours saints… ils sont ce que nous avons appelés nos « anges gardiens », et j’aime à penser que c’est parce qu’ils sont la preuve vivante qu’il n’est pas de plus grand que de donner sa vie pour ceux qu’on aime…

02-04-2021 / Vendredi Saint (Dom André)

Vendredi Saint

(Dom André)



Homélie


Mes Frères,
 
J’ai soif… C’est l’une des paroles de Jésus en croix. C’est la soif véritable d’un agonisant que le supplice de la crucifixion pousse à crier. Dans ce cri, Jésus reprend le cri de tout un peuple qui a eu soif au désert, durant sa longue traversée de 40 ans vers une Terre promise et toujours espérée. Le manque d’eau et le manque de nourriture revenaient si souvent, que le peuple s’est mis à se quereller, puis à critiquer et à contester ouvertement la gouvernance de Moïse. Pire encore, certains se sont mis à souhaiter revenir à la situation antérieure d’esclavage, finalement considérée comme une situation normale et plus sécuritaire au quotidien. Le peuple a eu soif. Dans notre maison commune, l’eau est désormais un élément vital essentiel. En 2016, la Slovénie, un tout petit pays alpin de 2 millions d’habitants a inséré dans sa Constitution le droit de tous et chacun à l’eau potable gratuite. Cet article de leur Constitution, voté à l’unanimité au Parlement, voulait protéger le peuple contre la commercialisation financière de l’eau. Mais en décembre 2020, la Bourse de Chicago, malgré les protestations de centaines de ONG, a décidé de coter l’eau à la Bourse. Dans le J’ai soif de Jésus, il y a donc toujours ce cri tellement humain.
 
Dans le silence de sa contemplation, Mère Teresa de Calcutta a entendu ce J’ai soif de Jésus retentir dans son cœur et elle a voulu chercher à étancher cette soif chez le pauvre, l’abandonné, le mourant en leur donnant à boire. J’avais soif et vous m’avez donné à boire, dit Jésus. Le Christ Jésus n’est pas un individu isolé. Il porte toute l’humanité en lui sur cette Croix. Il assume tous les appels humains, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, tous ces appels d’hommes et de femmes aux prises avec des manques, des désirs d’être et de vivre, et des soifs de tous genres. Jésus est venu pour cette heure, pour nous arracher à nos soifs, au mal, à la souffrance et à la mort. Il est venu pour nous sauver.
 
Par son cri, Jésus nous révèle un homme qui a soif de Dieu mais aussi un Dieu qui a soif de l’homme. Son cri J’ai soif est chargé d’humanité et de divinité. Durant sa vie terrestre, Jésus a déjà eu soif, et ce n’est pas la première fois qu’il dit J’ai soif. Au bord d’un puits, il a demandé à une femme, une Samaritaine, de lui donner à boire. Il nous a appris dès lors à discerner entre deux dimensions de la soif, une soif physique étanchée par l’eau du puits et une soif spirituelle apaisée par l’eau vive qu’il pouvait donner à cette femme. Et Jésus précise : Celui qui boit de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. Et celui qui n’aura pas accepté cette eau vive aura soif pour le reste du temps. C’est le riche qui meurt et demande à Dieu de laisser Lazare lui donner une goutte d’eau au bout de son doigt pour apaiser une soif brûlante qui le tourmente.
 
Jésus a soif. Il a soif de son Père, de son Dieu. Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Mon âme a soif de toi, mon Dieu. Jésus a soif de se retrouver près de son Père. Il sait que nous partageons ce désir d’être avec lui. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant. Il reprend en croix nos cris d’appel, nos désirs les plus profonds qui sont d’absolu et d’infini.
 
Et en même temps, il nous révèle aussi que Dieu nous cherche lui aussi sans cesse. Dès que nous nous éloignons de lui, il mendie humblement notre amour. Il nous redit la même chose que ce qu’il disait à Adam : Où es-tu ? Depuis le tout premier jour de ton existence, j’ai soif de toi et je t’aime d’un amour éternel. Où es-tu ? J’ai soif de ton amour. J’ai soif de toi.
 
La pandémie vécue un deuxième Vendredi Saint de suite recadre notre manque, notre désir et notre soif. Nous avons fait un certain apprentissage du manque, de ce qui est nécessaire et de ce qui l’est moins. Nous avons même choisi de nous défaire de choses dont nous n’avons pas vraiment besoin pour vivre. Comme Jésus, nous portons une autre soif qui a un rapport avec sa plus intime espérance de Fils et d’envoyé du Père éternel : l’espérance d’un avenir vécu autrement dans notre maison commune, l’espérance d’une humanité unifiée, en paix, aimante, croyante et priante.
 
Et cette soif, nous allons la porter jusqu’au jour où dans les lueurs de Pâques nous pourrons dire à notre tour avec le Christ : tout est accompli.

04-04-2021 / Vigile Pascale (Dom André)

Vigile Pascale

(Dom André)



Homélie



Mes Frères,
 
La nuit de la Passion, il y avait trois hommes endormis, luttant mystérieusement contre un puissant sommeil, incapables de veiller une seule heure avec Jésus. Au matin de la Résurrection, il y a trois femmes éveillées très tôt, au lever du jour. Ces trois hommes et ces trois femmes, ce sommeil et cet éveil, cette nuit et ce jour, la Passion et la Résurrection, ce sont les deux côtés indissociables d’un même mystère : le mystère de la foi chrétienne, un mystère qui fait de tous les disciples, hommes ou femmes, endormis ou éveillés, un seul Corps vivant. Témoins de la nuit et témoins du jour, c’est la même histoire sainte d’amour, de rencontre, de parole entre nous. Les femmes du matin de Pâques vont d’ailleurs être bientôt envoyées vers les hommes.
 
Mais pourquoi ces femmes sont-elles venues au tombeau ? Elles sont venues pour embaumer Jésus avec des parfums. Le commencement de la Résurrection ressemble étrangement au commencement de la Passion. À Béthanie, une femme avait fait sur la tête et le corps de Jésus une onction généreuse et Jésus avait dit que ce signe était pour son ensevelissement et que toutes les générations à venir se souviendraient d’elles et de son geste. Il n’y aura donc pas de nouvel embaumement, il a déjà eu lieu. Notre mémoire, celles de ces trois femmes et la nôtre, est bien courte. Il l’avait pourtant bien dit. Combien de fois, le Seigneur devra-t-il nous rappeler ses paroles, nous expliquer les Écritures, nous redire comment discerner les signes ? La mémoire nous fait si souvent défaut. Mémoire des textes et des paroles, et parfois même la mémoire du cœur qui est pourtant la dernière à s’effacer. Elles avaient le cœur ouvert mais elles n’avaient pas du tout envisager la Résurrection. Et comment auraient-elles pu le faire ?
 
Leur projet est de venir près du corps de Jésus. Elles s’inquiètent de la pierre roulée devant le tombeau. Mais la pierre a été roulée. Le verbe utilisé par saint Marc et plus fort que « observer » ou « s’apercevoir ». Nous dirions : elles n’en croient pas leurs yeux, elles ont les yeux écarquillés, elles doivent se pincer pour le croire. Marc utilise le même verbe pour décrire le regard attentif et étonné de Jésus qui voit la pauvre veuve jeter dans le trésor du temple non pas de la petite monnaie comme les riches, mais tout ce qu’elle a pour vivre. On parle aujourd’hui de sidération pour décrire ce saisissement devant un fait, une parole, un geste inattendu à la limite du croyable. Les trois femmes en sont là.
 
Quelque chose de nouveau, d’inouï, qui n’est accessible que par la foi dans le mystère de Pâques vient de se produire. Jésus n’est plus à cet endroit où l’on avait déposé son corps. Il est vivant, ressuscité. Un jeune homme le leur dit et elles le constatent aussitôt. Jésus n’est plus là où elles étaient venues le chercher. Le jeune homme leur dit où Jésus veut les retrouver, les rencontrer : c’est chez elles, en Galilée, le pays de Pierre le Galiléen et plusieurs disciples. Il leur donne rendez-vous quand elles auront partagé ce qu’elles viennent de vivre.
 
Saint Marc termine son Évangile avec un verset tellement déconcer-tant qu’il est omis dans le lectionnaire de la Vigile pascale : Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. La sidération, la peur, la fuite des hommes à la Passion, celle des femmes à la Résurrection est la signature des premiers chrétiens et des premières chrétiennes. Ils ont osé nous dire très clairement : nous qui en ce jour de Pâques vous annonçons l’Évangile et vous parlons de Jésus Ressuscité et Vivant, ne pensez pas que nous avons tout compris et tout cru tout de suite.
 
D’ailleurs saint Marc ne nous dira rien de la rencontre des femmes avec les apôtres et les autres disciples en Galilée. Comme si ce n’était pas important pour nous de le savoir. Il nous laisse plutôt en suspens. Et cette sorte d’inachevé est en réalité l’espace pour un nouveau chapitre où nous pouvons écrire ensemble la suite de l’Évangile et dire comment, nous, nous sommes devenus les témoins du Christ, en passant à notre tour de nos peurs à cet amour qui dilate le cœur, de nos oublis et de nos fuites à la rencontre du Christ vivant, de nos mutismes au partage ouvert et à l’annonce joyeuse de sa parole… Car il est vraiment Ressuscité ! Alléluia ! Et nous sommes ses témoins toutes les nuits et tous les jours.

04-04-2021 / Jour de Pâques (Dom André)

Jour de Pâques

(Dom André)



Homélie



Mes Frères,
 
Jésus a été crucifié et il est mort en croix. Mais trois jours plus tard, Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. Et la résurrection de Jésus est au cœur de notre foi car si le Christ n’est pas ressuscité notre foi est vide et nous ne sommes pas de vrais témoins. Ce matin de Pâques, la prière de Paul est plus actuelle que jamais quand il demande au Père éternel d’ouvrir les yeux de notre cœur pour que nous sachions quelle espérance nous habite et quel est l’héritage que nous partageons dans la foi. Et qu’est-ce que Dieu déploie en nous qui avons la foi : c’est la même énergie, la même force, la même vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts.
 
C’est avec cette foi que nous pouvons courir vers le Seigneur et nous laisser surprendre nous aussi à le reconnaître et à même dire parfois : C’est le Seigneur. Jean, le disciple que Jésus aimait, vit et crut, là où apparemment il n’y avait strictement rien à voir et tout à croire. Il vit et il crut.
 
Le Seigneur se manifeste à des témoins qu’il choisit. À des saints et des saintes de Dieu, à nos bienheureux frères et sœurs de l’Ordre. Mais aussi à d’autres moins connus.
 
À des hommes et des femmes qui proposent des lieux de vie partagés avec des personnes fragiles, exclues, marginalisées pour vivre ensemble les uns avec les autre autrement, comme le Village de François qui s’est installé dans notre ancien monastère du Désert. À des dirigeants d’entreprises et des hommes d’affaires qui ont créé à Nantes les Bureaux du Cœur où des patrons hébergent la nuit et les fins de semaines des sans-abris, dans leurs bureaux alors inoccupés. La foi rend créatif, inventif, et elle trouve des solutions pour venir en aide aux gens dans le besoin. Que font ces témoins qui sont eux aussi à leur façon des gardiens de leurs frères, des anges-gardiens comme les intervenants de la santé depuis plus d’un an ? Ils s’efforcent de faire la même chose que Jésus. Jésus faisait le bien partout où il passait. Il faisait le bien et il guérissait ceux qui avaient besoin d’être guéris. Ce sont les signes de ceux qui ont vu et cru en Jésus après la Résurrection : ils chassent les démons de la pauvreté, du rejet, de la misère, de l’abandon; ils parlent un langage nouveau de fraternité et de solidarité; ils tendent la main à tous ceux et celles qui vont mal dans leur cœur et dans leur tête et les malades sont guéris. Et tout cela, avec la puissance, la force, l’énergie que Dieu a déployées dans leur foi et qui est celle-là même de la Résurrection du Christ.
 
 
Et nous ? Nous ne faisons peut-être pas partie des témoins choisis par Dieu, mais comme pour saint Paul, le Christ se manifeste aussi à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa Résurrection. C’est son Corps et son Sang qui passent en nous à chaque Eucharistie vécue avec lui; nous sommes porteurs de sa vie, de sa lumière, de son grand désir d’unité et de paix. Notre vie reste cachée en Dieu avec le Christ, bien entendu. Notre façon à nous de tendre la main aux autres pour les aider à rester debout, à se relever, à guérir, c’est d’abord notre prière qui exige de nous cette puissance et cette force d’une foi de ressuscités. Notre prière qui touche le cœur de Dieu pour qu’il intervienne à travers toutes nos médiations humaines : Seigneur, cet homme, cette femme, ce peuple, que tu aimes, cette terre que tu aimes, ce monde que tu as créé et que tu aimes est malade… Nous prions avec ferveur parce que nous voyons et nous croyons ce que nous voyons : c’est-à-dire comment Dieu bénit et multiplie la plus petite offrande de vie et d’amour.
 
Mes Frères, nous sommes aujourd’hui au seuil d’un monde nouveau. C’est vrai depuis la Résurrection du Christ une fois pour toutes, mais avec ce que nous vivons maintenant comme humanité au plan planétaire, c’est encore plus vrai que jamais, si nous sommes ressuscités avec le Christ, et nous le sommes !, le monde ancien tel que nous le connaissions est en voie de disparaître et un monde nouveau est en train de surgir... Le Christ est vivant : il est vraiment ressuscité. Et nous sommes le Corps du Christ. Alléluia !

11-04-2021 / 2e Dimanche de Pâques (Frère Bruno-Marie)

2e Dimanche de Pâques

(Frère Bruno-Marie)



Homélie



Mes Frères,
 
Un jour quatre hommes portant un paralytique sur un brancard voulaient le déposer devant Jésus pour qu’Il le guérisse. Ne pouvant y parvenir à cause de la foule qui s’amassaient devant la maison de Simon-Pierre , ils résolurent de monter sur le toit de la maison, d’en défaire la couverture et de descendre le paralytique devant Jésus. Voyant leur foi, Jésus dit au paralytique: « Mon Fils, tes péchés te sont pardonnés. »
 
Les scribes et les pharisiens qui assistaient à la scène furent scandalisés au plus profond d’eux-mêmes par ce qu’ils venaient d’entendre. « Comment cette homme ose-il pardonner les péchés ? Pensèrent-ils en eux-mêmes. Dieu seul peut pardonner les péchés.»
 
Cet homme qu’ils réussirent à faire condamner et crucifier parce qu’il avait osé se faire l’égal de Dieu en pardonnant les péchés, nous retrouvons aujourd’hui en ce premier jour de la semaine , bien vivant au milieu de ses disciples bien que toutes les portes furent verrouillées par crainte des juifs. Cette fois, aucun reproche, aucune réprimande, mais seulement un souhait de paix: « La paix soit avec vous ». Et après cette parole, pour bien leur attester que c’était vraiment Lui le crucifié d’hier, Il leur montra ses mains et son côté. Alors les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur.
 
Cette paix que Jésus leur souhaite et cette joie qu’ils éprouve à la vue du Seigneur, sont déjà des effets de la Divine Miséricorde. Ce sont la paix et la joie de se savoir réconciliés avec Dieu, pardonnés de leur reniement et de leur abandon.
 
Cette paix et cette joie qui sont des effets de la Divine Miséricore, non seulement Jésus les donne à ses disciples mais Il leur accorde aussi de pouvoir de les répandre autour d’eux Après avoir soufflé sur eux, Il leur dit: « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Recevez l’Esprit Saint, Tout ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis et tout ceux à qui vous maintiendrez leurs péchés, ils leur seront retenus ».
 
Ce pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu seul, celui de pardonner les péchés, le Christ ressuscité le transmet à ses disciples afin qu’ils puissent continuer sa mission de réconcilier les hommes entre eux et avec Dieu et de devenir ainsi à leur tour des instruments de la Divine Miséricorde.
 
Des instrument de la Divine Miséricorde, voilà ce que nous devenons chacun et chacune de nous chaque fois que nous pardonnons à nos frères et soeurs du fond du coeur.

18-04-2021 / 3e Dimanche de Pâques (Frère Michel)

3e Dimanche de Pâques

(Frère Michel)



Homélie


En ce temps de pandémie, notre monde expérimente, dans une certaine mesure, un « confinement en temps de crise » qui ressemble à celui qu’ont vécu les disciples de Jésus au lendemain des événements dramatiques entourant sa mort. Et pourtant, comme ce fut le cas pour eux, le Ressuscité franchi les portes closes et il se fait présent au milieu de nous : il vient chasser la peur en nous donnant sa paix et il vient nous relever pour que nous devenions ses témoins.

Aujourd’hui, l’Évangile nous rapporte comment les disciples d’Emmaüs qui, ayant reconnu le Christ ressuscité à la fraction du pain, sont reparti aussitôt à Jérusalem pour annoncer la bonne nouvelle aux apôtres et à leurs compagnons. Et alors qu’ils parlaient encore entre eux, Jésus se fit présent au milieu d’eux afin de leur ouvrir l’intelligence à la compréhension des Écritures pour qu’ils deviennent, eux-mêmes des témoins.

Il en va ainsi pour nous aussi mes frères : un jour où on ne l’attendait pas, Jésus lui-même se fit présent dans notre vie et il a chassé la peur qui nous tenait, jusqu’alors, prisonniers. Nous avons compris ce jour-là que notre vie n’avait pas de sens sans la présence du Ressuscité à nos côtés et nous n’imaginions plus faire notre vie sans Lui!
Rappelons-nous comment il nous fut difficile de garder cette bonne nouvelle pour nous-même, malgré l’incompréhension manifeste de notre entourage.

Et un jour, nous avons décidé de nous engager à la suite du Christ… Sans trop nous en rendre compte, nous venions d’être choisis pour devenir ses témoins.
Puis, peu à peu, nous en sommes venus à comprendre que pour devenir des témoins authentiques, nous ne devions pas nous contenter de dires de belles paroles sur Celui qui, un jour, nous avait brûlé le cœur au carrefour des Écritures : Jésus ne nous avait pas choisi pour cela. Nous en sommes venus à comprendre que pour devenir ses témoins, nous devions faire en sorte que notre foi se traduise en actes; nous devions être mieux ajustés à cet Amour qui est en Dieu… mieux accordés à cet Amour qui est Dieu.

Toutefois, et en y regardant de près, force est de reconnaître que nous sommes souvent loin du compte. Mais le Seigneur ne cesse pas de nous aimer et d’avoir confiance en nous pour autant. Dieu sait que pour que nous devenions les témoins de sa Présence au cœur du monde d’aujourd’hui, nous devons d’abord être témoin de sa Présence qui habite notre cœur. 
Dieu vivant en nous a besoin de nos mains pour communiquer son Amour au monde d’aujourd’hui. Dieu vivant en nous a besoin de notre action humaine humanisante pour communiquer sa tendresse au cœur d’une humanité «qui soupire et qui souffre dans une sorte de travail d'enfantement (universel) jusqu'à ce qu'un monde nouveau soit né …» (Romain 8, 22).