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Homélies

Homélies 2020

01-11-20 / Vêture monastique de Frère Michel (Dom André)

Vêture monastique de Frère Michel

(Dom André)



Mon cher Frère


En écho à la lecture du Livre du Deutéronome que tu viens de nous lire avec son impératif "Choisis donc la vie !", j’ai retenu un passage du Prologue de la Règle de saint Benoît que je voudrais te lire et te commenter pour accompagner la démarche que tu entreprends aujourd’hui.


Et le Seigneur, se cherchant un ouvrier parmi la multitude, insiste encore : « Quel est l’homme qui veut la vie, et aspire à voir des jours heureux ? » Si tu l’entends et réponds : « Moi ! », Dieu te dit : « Si tu veux la vie… vraie et éternelle, retiens ta langue du mal, et tes lèvres qu’elles ne disent rien de faux. Détourne-toi du mal, fais le bien ; cherche la paix, poursuis-la. Et quand tu auras fait tout cela, mes yeux seront sur toi, et mes oreilles tendues vers tes prières ; et avant même que tu m’aies invoqué, je te dirai : « Me voici. » Et saint Benoît ajoute : Quoi de plus attrayant pour nous que cette voix du Seigneur qui nous invite, mes frères bien-aimés ? Voici que dans sa tendresse, le Seigneur nous montre lui-même le chemin de la vie. (RB Prol. 14-20)


Dans son chapitre 58 sur l’admission des frères, saint Benoît demande qu’on vérifie si le nouveau frère est vraiment un chercheur de Dieu. Nous nous sommes habitués à cette définition du moine : un chercheur de Dieu. Mais dans ce passage du Prologue, c’est Dieu qui cherche l’homme. Il cherche un ouvrier parmi la multitude et il le cherche pour un travail précis. Il n’en cherche pas plusieurs mais un seul. C’est toujours assez difficile de croire que chacun de nous, que toi aujourd’hui, tu as été cherché par Dieu, que tu es le seul, l’unique. En réalité, nous le savons tous, il n’y a qu’un seul ouvrier vraiment capable d’obéir à Dieu, un seul ouvrier capable d’accomplir jusqu’au bout l’œuvre qu’implique l’obéissance à Dieu. Cet ouvrier c’est Jésus, le Fils du Père Éternel. Il a dit à son Père : Me voici, je viens pour faire ta volonté. Il te revient donc de devenir fils et frère, fils comme le Christ Jésus en lui ressemblant toujours davantage, et frère comme Jésus en l’aimant comme un frère dans les frères auprès desquels tu t’engages aujourd’hui un peu plus.


Regarde bien comment Dieu appelle ? Il t’appelle par une double question : Veux-tu la vie ? Veux-tu le bonheur ? Est-ce bien là ton désir ? Après t’avoir dit ce que tu dois faire et ne pas faire, Dieu te dit qu’il te regarde et t’écoute. Il ne te promet pas une vie facile, un bonheur facile. Ce qu’il te promet c’est qu’avant même que tu l’appelles et que tu dises quoi que ce soit, lui te parle et dit : Me voici. « Je suis là. » Il te promet sa Présence, il te promet d’être toujours là avec toi. Il va plus loin encore : il te montre le chemin. Il est lui-même le chemin, la voie, la vérité, la vie. Il anticipe ta démarche et vient au-devant de toi, à ta rencontre au cœur de ce que tu t’apprêtes à vivre.


Tu vas quitter ta Robe noire de Jésuite pour prendre l’habit des Moines blancs. C’est un geste symbolique mais le plus important derrière ces habits, c’est bien de revêtir le Christ. Dans une tradition que tu connais bien, Teilhard de Chardin disait que la manière la plus facile de vivre les détachements et les renoncements, c’est de ne vivre qu’un seul attachement, grand et fort, c’est de s’attacher au Christ. L’Abbé de Rancé, a trois mots clés pour parler de la vie monastique : cherche, change, chante. Cherche Celui qui te cherche le premier, laisse-le te changer pour qu’il t’advienne selon ta foi et selon sa Parole… et chante. Car le contraire de toutes ces fois où tu rates la cible ou passes à côté de l’essentiel, ce n’est pas la vertu. Tu as assez vécu pour savoir que la vertu est loin de parvenir à changer tout l’homme. Mais chante… car la louange rapproche de Dieu et te remet devant lui quand monte sur tes lèvres ce que tu vis dans ton cœur.


Choisis donc la vie… Tu avais bien raison de choisir cette parole. Pour devenir moine, il faut vraiment aimer la vie. Pas la vie imaginaire ou rêvée, mais la vraie vie, celle qui t’est « donnée » par Dieu au milieu de tes frères. Il y a d’autres routes, innombrables. Mais aujourd’hui c’est le chemin que tu vas marcher pour Dieu avec nous.

Alors je te pose la question devant toute notre communauté : est-ce bien là ce que tu veux vivre maintenant ?


Frère Michel, que Dieu qui est venu à toi, en te disant: « Me voici », mène à sa pleine réalisation ce qu’il a lui-même commencé en toi pour qu’un jour, tu lui répondes en toute vérité: « Me voici, tu es mon Dieu et je n’ai pas d’autre bonheur que toi ». Qu’il te bénisse et te garde en son amour, lui qui est Père, Fils et Saint-Esprit…


02-11-20 / Commémoration des défunts (Dom André)

Commémoration des défunts

(Dom André)


 Mes Frères

Ce que nous célébrons aujourd’hui dans cette Eucharistie pour les défunts n’est pas sans lien avec la fête d’hier : nous célébrons la communion entre les vivants et les morts, c’est le lien durable avec ceux et celles qui nous ont précédés, c’est un lien de souvenir et de mémoire, un lien de tendresse et de vie. Car si beaucoup nous demeurent étrangers et inconnus, il y en a aussi beaucoup que nous avons connus, aimés et pleurés lorsqu’ils nous ont quittés.


Le souvenir nous ramène au temps et nous fait percevoir combien le temps passe vite. Se souvenir, c’est tenter de garder des traces de ce qui n’est plus. Et ce qui est vrai pour les événements (octobre 1970, la crise d’Oka, le référendum de 1995, l’Ébola en Afrique, le confinement du printemps dernier) est aussi vrai des personnes : à partir d’un même événement que nous avons vécu, d’une même personne qui a été proche de nous, on ne raconte pas la même histoire. Il y a toujours un angle, une perspective qui nous est propre et qui amène un regard différent de celui des autres. Le passé et derrière nous et il ne reviendra pas. Et notre vie humaine est faite de tous ces moments petits et grands de rencontres, de communions, mais aussi de disparitions. Pourtant, notre vie n’est pas une vie d’errances et de dérives. Jésus nous le redit ce matin dans son évangile : Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi. Jusqu’à Lui. Voilà le lien durable. Au cœur du souvenir, il y a cette mémoire d’une présence actuelle. Nous allons tous vers Jésus car le Père nous a tous donnés à lui. Faire mémoire de lui nous donne de reconnaître le lien profond de communion qui nous lie tous ensemble. La communion des saints, c’est aussi la communion des vivants et des morts. Nous sommes les uns et les autres, ensemble, le Corps du Christ, le Corps lumineux, éternel du Christ.


Comment entrer dans ce mystère ? Car la mort demeure un mystère, tout comme la vie d’ailleurs. Pour bien vivre ce mystère, nous sommes appelés à approfondir le sens de la fraternité et de l’amitié sociale, autrement dit pour reprendre les mots de saint Paul aux Romains, nous devons comprendre qu’aucun de nous rendra compte à Dieu pour lui-même, qu’aucun de nous ne vit pour lui-même. Nous sommes tous liés les uns aux autres. Quand de très nombreuses personnes à travers le monde, ont proclamé : « Je suis Charlie, Je suis Samuel Paty, Je suis George Floyd… » les gens n’avaient pas perdu leur identité personnelle mais ils affirmaient haut et fort leur solidarité, leur fraternité. Et ce que l’on avait fait à ces personnes, c’est aussi à eux qu’on l’avait fait. Il y a eu chez beaucoup comme un réveil de la conscience humaine, comme un éveil à ce qui nous fait tous appartenir à la même humanité. Ce que vous faites à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le faites, disait Jésus.


Au cœur de toutes les tragédies porteuses de mort, il y a aussi malgré tout, en réaction et en réponse, des sursauts de vie, d’amour et d’espoir. Et c’est bien ce qui nous fait dire avec le Psalmiste et l’Apôtre : J’en suis sûr, je verrai la bonté du Seigneur sur la terre des vivants ; sois fort, prends courage et espère... Oui, espère Celui qui a connu la mort puis la vie pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.


13-11-20 / Toussaint monastique (Dom André)

Toussaint monastique

(Dom André, Abbé)



Mes Frères,


Parmi tous les saints inconnus ou non encore reconnus qui ont milité sous la Règle de saint Benoît, il y a certainement eu depuis 1881 des membres de notre communauté.


Heureux les cœurs purs… C’est un frère dont on pouvait dire qu’il n’avait jamais eu une parole négative au sujet d’un autre frère. Il n’avait pourtant pas eu la vie plus facile qu’un autre. Ses handicaps de grandeur, d’absence d’habileté, sa lenteur de compréhension en faisait au contraire un frère dont on riait bien volontiers. Mais il ne parlait jamais en mal d’un autre frère. Bienheureux ce cœur pur qui, à son contact, nous faisait toujours nous sentir un peu meilleurs que nous ne le sommes vraiment.


Heureux les persécutés… Dans une vie commune comme la nôtre, il est presque impossible de ne pas s’être senti un jour persécuté, incompris, contredit, victime d’injustices blessantes. Saint Benoît le savait très bien et il en a fait le 4e degré d’humilité dans sa Règle, demandant au frère de ne pas se lasser ni reculer dans les circonstances dures et rebutantes. Ce qui donne alors tout sens à la persévérance, c’est la promesse de Jésus d’être là avec nous tous les jours. C’est son amour qui nous donne d’affermir notre cœur et de poursuivre notre démarche dans l’ouverture. Bienheureux les persécutés, ils nous laissent le témoignage d’avoir supporté parfois avec une extrême patience ceux qui auraient dû être à leurs côtés de meilleurs exemples de fraternité.


Heureux les pauvres de cœur… Se défaire de ses biens, faire un bon ménage dans sa cellule ou dans son emploi, apprendre à se détacher de tout objet, photo, liste d’adresses et de courriels, nous avons vu bien des frères le faire et le refaire durant leur vie monastique et se rapprocher ainsi de la pauvreté. Mais il y en a qui sont devenus eux-mêmes des pauvres, des « anawims », réalisant alors pleinement ce que nos saints fondateurs ont voulu et attendu de nous, à savoir : « être pauvre avec le Christ pauvre. » Vivre jusqu’au bout le dépouillement, oui, mais surtout vivre en vérité, cette humilité qui conduit à une autre béatitude, celle de la douceur. Bienheureux les pauvres de cœur car ils n’ont plus rien d’autre à attendre. Le Royaume des cieux « est » à eux, déjà, ici, maintenant, et non pas dans le futur comme pour les autres béatitudes. Nous avons connu des frères qui vivaient ainsi : pauvres avec le Christ pauvre.


Heureux les miséricordieux… Qui de nous n’a pas connu un frère que ses propres blessures et misères avait rendu plus sensible à la souffrance des autres et capable d’une grande compréhension, compassion et bonté envers ses frères. Bienheureux le frère qui a beaucoup pleuré d’avoir faim et soif d’amour avant de découvrir et comprendre ce qui allait le rassasier, avant de trouver la paix d’un fils de Dieu. Ce frère sait ce qu’il en coûte de ne jamais désespérer et il connaît dans tout son être l’impact de la miséricorde, celle de Dieu et celle des autres. La communauté tout entière a elle aussi des traits de miséricorde quand elle tolère les faiblesses et même les erreurs répétées d’un frère, quand elle lui fait confiance aussi longtemps qu’il le faut pour qu’il change et prenne toute sa stature d’homme nouveau et de moine habité par la grâce, quand elle pardonne et ne juge pas.


Mes Frères, il y a ainsi des saints frères connus de Dieu seul et qui vont rester dans l’anonymat pour l’Église et pour nos Ordres bénédictins et cisterciens. Mais ils ont laissé des traits dont nous avons hérité et c’est une très bonne raison pour faire mémoire d’eux aujourd’hui, pour les prier, et pour rendre grâce à Dieu de les avoir suscités parmi nous au cours de notre longue histoire monastique. Bienheureux tous ces chercheurs de Dieu… ils nous montrent le chemin toujours actuel des Béatitudes.


22-11-20 / Solennité du Christ Roi (Dom André)

Solennité du Christ Roi

(Dom André, Abbé)



Mes Frères,


Toutes les paroles de saint Paul sont sûrement inspirées mais il y en a qui sont non seulement inspirées mais inspirantes, du moins pour la plupart d’entre nous, comme chrétiens et comme moines. Quand saint Paul confesse sa foi et reconnaît : je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Tout le propos de notre vocation monastique est contenu dans cette confession et ce désir profond : devenir des êtres nouveaux semblables au Christ sans cesser d’être nous-mêmes, et même, bien au contraire, en devenant de plus en plus nous-mêmes devant Dieu et devant nos frères. Cet engendrement constant, cette renaissance continuelle que nous appelons conversion, changement, oriente, éclaire et habite notre vocation. En choisissant de nous maintenir dans ce devenir, nous pouvons mieux saisir ce que nous venons d’entendre dans la parole de Dieu : quand tout sera sous le pouvoir du Fils… Dieu sera tout en tous.


C’est vraiment très audacieux d’imiter le Christ et surtout de vouloir l’imiter quand il évoque son lien de proximité et de complicité avec le Père. C’est audacieux , voire téméraire ou présomptueux, d’oser dire nous-mêmes : qui me voit, voit le Christ. Mais c’est tout de même le pari que nous avons entrepris de relever en devenant moines. Nous avons fait le pari de lui devenir semblables. Et ce n’est pas seulement un travail sur nous-mêmes, une œuvre intérieure, pourtant déjà bien exigeante. Le saint pape Jean-Paul II dans sa toute première encyclique Redemptor Hominis (no 18) rappelle avec insistance que « l’union du Christ avec tout homme et avec tout l’homme est un mystère dont naît l’homme nouveau appelé à participer à la vie de Dieu. »


Devenir semblable au Christ en nous faisant de plus en plus proche de tout être humain qui vient à croiser notre route, en particulier de celui qui a faim, qui a soif. Et nous savons combien la faim et la soif sont un problème dans la maison commune de la terre. Faim et soif matérielle de nourriture et de boisson, ici même dans notre voisinage immédiat, mais aussi toutes ces quêtes, toutes ces « mendiances » d’affection, d’amour, de reconnaissance. Nous voulons nous rapprocher du Christ, le considérer, le reconnaître dans l’étranger, celui qui, même s’il partage notre humanité, est différent de nous, ne parle pas, ne pense pas, n’est pas comme nous, parce qu’il est né et a été élevé dans une autre tradition culturelle ou religieuse, parce qu’il est autochtone, bouddhiste ou musulman…


Nous rapprocher du Christ dans le malade que personne n’a pu visiter à cause de la pandémie et du confinement. Reconnaître le Christ dans le prisonnier qui n’est peut-être pas derrière des barreaux mais qui vit des enfermements dont il ne parvient pas à sortir ; dans le dénudé qui a encore des vêtements mais qui a perdu sa réputation, sa dignité, sa place dans la société parce qu’il a dû émigrer ; chez le jeune désemparé devant la situation actuelle, qui manque de points de repères, d’amis autres que virtuels. Notre communauté pose des gestes concrets pour ces gens, elle fait des dons, mais il y a aussi quelque chose qui revient à chacun de nous. Poser un geste, écrire un mot, appeler un ancien, envoyer un courriel à une personne qui souffre ou qui a simplement besoin de ce petit moment d’attention, prier. Prier et parfois même pleurer comme le Christ l’a fait devant la dureté des hommes, ou à la mort de son ami Lazare. Il y a de l’amour qui touche Dieu dans la prière et les larmes.


Le Verbe nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu : voilà la force qui nous transforme du dedans et qui rend notre vie constamment nouvelle. C’est toujours dans le Christ que nous recevons et puisons cette vie nouvelle et l’Eucharistie nous affermit jour après jour dans cette vie. Mais avant que le Christ puisse détruire toute mort et faire que Dieu soit tout en tous, il devra pouvoir dire tout d’abord, et en toute vérité, sur chacun de nous et sur nous tous ensemble, les paroles mêmes de la consécration : « Ceci est mon Corps et mon Sang. »


Jésus a donc pris tout un risque en se liant ainsi profondément avec nous, en voulant faire corps, son Corps, avec nous. Il est Seigneur de l’Univers et Maître de l’Histoire mais en tenant compte de notre liberté. Il ne souhaite pas que l’unité entre tous les êtres humains tourne à l’uniformité de langue, de culture, de manière de penser, de politiquement correct. Il privilégie l’unité issue de la richesse de toutes nos différences. Nous parlons du Christ comme de «l’Autre que nous attendons», sans toujours bien réaliser que l’inverse est encore plus vrai : c’est Lui qui nous attend, nous, pour que Dieu soit tout en tous quand nous déciderons de ne pas rester ce que nous sommes aujourd’hui mais de devenir pleinement ce qui n’a pas encore été manifesté : des fils de Dieu, des fils de Lumière, des frères du Christ Jésus. Alors oui, et alors seulement : Dieu sera tout en tous.


29-11-20 / Entrée au postulat de Frère Jean-Philippe (Dom André)

Entrée au postulat de Frère Jean-Philippe

(Dom André, Abbé)



Mon cher Frère Jean-Philippe,


Tu poses ce geste un premier dimanche de l’Avent, un temps particulièrement beau, joyeux et déjà chargé de toute l’émotion de la fête de Noël qui s’approche avec la venue du Christ-Jésus, l’Enfant-Dieu.


Le choix de ce jour te donne un premier indice de ce que tu vas vivre en communauté comme dans ta vie intérieure : l’attente de Dieu. Un chercheur de Dieu, pour reprendre l’expression de saint Benoît au chapitre 58 sur les nouveaux frères, c’est un homme en état de recherche et d’attente. Il y aura la joie et la surprise de faire des découvertes, de rencontrer, de recevoir. Il y aura aussi le long désir où il ne semble rien se passer, rien advenir, avec l’impression de ne pas avancer, de tourner en rond. Il y aura, bien sûr, l’alternance, rarement répartie à parts égales, entre ces deux mouvements, ces deux temps où tu cherches, où tu trouves, où tu attends encore. Mais la certitude, c’est la promesse d’un Christ qui est, qui était et qui vient sans cesse vers toi. Il vient à ta rencontre sur le chemin que toi, tu as pris.


Est-ce que tu as les aptitudes pour mener cette quête, cette recherche, cette attente de Dieu ? En fait, tu as besoin non pas tellement d’une aptitude mais d’une attitude qui te facilitera la vie : la confiance. Jésus dit souvent aux personnes qui l’approchent : qu’il t’advienne selon ta foi. Foi et confiance sont étroitement liées dans ce que nous vivons dans un monastère. Et la confiance, si elle concerne d’abord et avant tout, ta relation au Christ et à sa promesse d’être avec toi tous les jours, jusqu’à la fin de ton monde et de ton temps, cette confiance tu auras aussi à la vivre avec nous tes frères à qui Dieu t’envoie aujourd’hui d’une manière toute nouvelle. C’est à travers les médiations humaines que le Seigneur va s’incarner et te parler le plus souvent. La médiation humaine de tes frères…


Vivre une démarche comme la tienne vient éveiller en chacun de nous la mémoire du jour où nous avons posé le même geste. Pour certains, il y a plus de 70 ans… mais le souvenir est toujours là. Et dans cette démarche initiale, il y a toujours deux émotions qui se conjuguent et s’articulent ensemble : la joie et l’inattendu. La joie… parce que l’entrée en communauté est un choix, un commencement, qui a demandé du temps, de la réflexion, de l’énergie, qui a vu surgir des obstacles jusqu’à la toute dernière minute, comme dans ton cas. Mais après tout ce temps, il y a la joie d’être là pour Lui, avec nous. Tu choisis le Christ : tu trouves des disciples du Christ prêts à te soutenir dans ta démarche. Tu vas goûter aujourd’hui tous les bons chocolats produits dans nos ateliers. Ce serait déjà un bon motif de joie. Et nous allons te retrouver au noviciat cet après-midi pour célébrer ce jour avec toi. Mais ta joie véritable c’est le Christ qui vient te donner et la joie et la paix du cœur, comme lui seul sait les donner.


Avec la joie, il y a encore cette autre émotion, cette autre dimension au seuil d’une démarche comme la tienne : l’inattendu. Bien des gens pensent que la vie monastique est un long fleuve tranquille où il ne se passe rien, une série de jours vécus dans la pure routine. Ce n’est pas du tout la réalité. Nous vivons en communauté mais nous sommes ensemble au désert. L’inattendu vient de ce que nous vivons au-dedans de nous, nos prises de consciences, nos constances, nos replis, nos manques et nos désirs. L’inattendu, c’est l’ouverture progressive à la miséricorde par rapport à tout ce qui nous a blessé et nous blesse encore, c’est l’apprentissage à s’aimer soi-même humblement devant Dieu. Et l’inattendu, c’est aussi l’ouverture à ce que nous n’avions pas encore osé rêver, imaginer, espérer. C’est l’ouverture à tout espérance dans la rencontre et la relation avec le Christ, notre frère et notre ami.


Attente, confiance, joie, inattendu. Tu as devant toi tout un chemin de vie. Il te reste à le marcher pour entrer dans la vie de Dieu et pour laisser Dieu entrer dans ta vie et dans ton histoire. Nous serons tes compagnons sur cette route pour prier pour toi, avec toi, et pour te donner l’exemple et t’entraîner (à la fois te former et te donner la force et l’élan !)

Reçois ce vêtement qui va marquer ta première étape parmi nous. Que le Seigneur te bénisse, toi, et te garde dans son amour, lui qui te redit comme à son Fils Bien-Aimé : Moi, aujourd’hui je t’ai engendré. Oui, engendré à une vie nouvelle…


29-11-20 / Premier dimanche de l'Avent "B" (Dom André)

Premier dimanche de l'Avent "B"

(Dom André, Abbé)



Entrée en Avent (Premières Vêpres)


Mes Frères,


Il suffit de changer une seule lettre pour donner un tout autre sens au mot Avent… Nous entrons ce soir en Avent. Nous entrons dans ce temps d’une attente à la fois joyeuse et sereine, une attente du Christ Jésus, de son enfantement, de sa venue parmi nous. Nous sommes en attente… tendus vers un à-venir. Le plus beau est à venir, dans cet Enfant-Dieu qui va naître, dans ce monde qui sera renouvelé car l’Enfant à naître vient faire toutes choses nouvelles.


Le paradis est devant nous. Bien des gens aimeraient retourner là où on peut retrouver quelque chose d’avant ce temps de la distanciation, de l’enfermement, du confinement et de tout ce que la pandémie a imposé au monde connu. Pour nous, impossible de regarder ainsi en arrière, ce serait oublier vers quoi et surtout vers qui nous sommes en route, vers Jésus, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous.


Nous attendons sa venue. Il y a de la douceur et de la tendresse dans cette attente. C’est un temps pour rêver, pour imaginer, pour espérer et contribuer à construire un monde meilleur en nous et à partir de ce que nous sommes comme communauté. C’est un temps pour recevoir de l’inédit, du neuf, et pour nous laisser surprendre une fois de plus par la nouveauté de notre Dieu, la nouveauté de sa Parole. Dieu parle. Dieu nous parle.


D’ici Noël et plus loin encore, Dieu va se dire dans nos mots d’hommes et c’est bien la seule façon que nous avons pour le comprendre aujourd’hui et chaque fois qu’il va nous parler durant cet Avent. Sa parole réalise pleinement la vocation de toute parole authentique et profonde : elle ouvre et offre l’infini du possible ou, à tout le moins, un nouveau possible où nous pouvons, tous et chacun, croire, aimer et espérer.


Veillons à bien écouter ce qu’il nous dit. Veillons les uns sur les autres en nous attendant car nous n’avançons pas tous au même pas, y compris sur le chemin de l’Évangile. Veillons pour écouter ensemble les secrets de l’amour que notre Dieu veut allumer comme un grand feu dans le cœur de notre monde. Veillons ensemble dans la joie de le savoir tout proche, tout près de nous, à cette heure où nous sommes ici pour Lui.


Oraison

Accorde-nous, Seigneur, d’attendre sans faiblir la venue de ton Fils, pour qu’au jour où il viendra frapper à notre porte, il nous trouve vigilants dans la prière et heureux de chanter sa louange. Lui qui vit et règne avec toi, dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu pour les siècles des siècles.



Homélie du dimanche


Mes Frères,


Il y a en chacun de nous une part d’ombre et une part de lumière et nous essayons, durant la majeure partie de notre vie, si ce n’est pas jusqu’à la fin de notre vie, de faire reculer l’ombre et de privilégier la lumière.


Oui, c’est vrai que le bien que nous voulons faire, nous ne le faisons pas toujours et nous découvrons qu’il y a en nous, dans nos membres, une autre loi qui combat notre foi et notre vie intérieure. Et nous pouvons faire nôtres les deux questions du prophète Isaïe qui sont aussi comme deux prières : Pourquoi Seigneur nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et oublier ta présence ? C’est notre part d’ombre… quand nous nous retrouvons impurs, injustes, desséchés, endormis, oublieux de Dieu. C’est encore cette grisaille qui s’installe en nous quand nous avons repris peu à peu ce que nous avions donné à Dieu aux premiers jours de notre amour. Après avoir cru vraiment que c’est lui qui nous avait amené ici pour vivre avec lui et de lui, voilà qu’au lieu de nous en remettre à lui de tout cœur et de toutes nos forces, nous avons recommencé à nous soucier de nous-mêmes. N’oublions pas les paroles terribles dites au psalmiste qui a cessé d’écouter la voix de Dieu : Je l’ai livré à son cœur endurci : qu’il aille et suive ses vues. Nous sommes fragiles comme de l’argile mais c’est entre les mains de Dieu que nous voulons nous remettre pour qu’il nous façonne encore et encore à son image et à sa ressemblance, même si une part de nous demeure toujours aux prises avec le mal, complice de nos errances et de nos incohérences. Ne nous laisse pas errer hors de tes chemins, ne laisse pas nos cœurs s’endurcir sur le chemin que nous avons pris.


Et pourtant nous sommes nés de Dieu. Nous avons en nous la force de vivre en fils de Dieu, en fils de lumière. Nous avons reçu toutes les richesses et aucun don de grâce ne nous manque. Et c’est là tout le paradoxe de nos vies : nous avons tout pour vivre en pleine communion avec le Christ. Et la lumière qu’il est venu mettre en nos vies en venant dans notre monde est bien là en chacun de nous. Pourquoi cette lumière demeure-t-elle si souvent, si longtemps sous le boisseau, sans parvenir à éclairer ni au-dedans ni au-dehors la maison que nous habitons ? Pourtant nous croyons fermement ce que le Seigneur nous redit chaque année tout au long de l’Avent : Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive ta lumière, la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.


L’Évangile vient remettre en perspective et l’ombre et la lumière en nous, notre humble condition d’être vulnérable, fragile, pécheur, et notre grandeur filiale, notre dignité d’hommes debout, lumineux, nés de Dieu. Jésus nous invite à rester éveillés et à veiller. Et il le dit à tous : Veillez!

Il s’adresse aussi bien au chercheur de Dieu qu’au veilleur en nous. Le chercheur de Dieu va discerner comment sortir de la torpeur, de l’ombre et de l’oubli de Dieu pour rester davantage en sa présence. Le veilleur va être constamment attentif à tout ce qui est porteur de lumière et d’amour, aux gestes, aux paroles, aux attitudes, aux événements qui disent Dieu dans le quotidien de nos vies.


Le temps de l’Avent est court et il est tout empreint de la joie de la rencontre de Celui qui vient bientôt, Jésus. Veiller est l’attitude parfaite que nous devons adoptée pour bien vivre l’attente de Dieu, l’attente non plus historique ni même à la fin des temps, à son retour, mais l’attente de l’autre avènement, le troisième : celui où il vient en nous…

30-11-20 / Saint André (Frère Michel)

Saint André

(Frère Michel)



Préparation pénitentielle

André avec Simon son frère ont lâchés leurs filets et se sont mis en route à la suite de Jésus. Au début de notre célébration, tournons-nous avec confiance vers Celui qui nous appelle à sa suite pour que nous ayons la vie et la vie en abondance…

(Seigneur, accorde-nous ton pardon…)



HOMÉLIE


La fête de saint André introduit notre entrée dans l’Avent, ce temps du long désir, ce temps qui nous prépare à la rencontre de l’Enfant-Dieu, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

Le souvenir de cet apôtre ravive notre foi en Jésus, comme l’exprime si bien saint Paul dans l’épître aux Romains : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est le Seigneur, si tu crois de tout ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé ».


La fête de saint André est aussi un rappel de notre adhésion à la vocation qui est la nôtre, et qui ne veut rien préférer à l’amour du Christ.


Rappelons-nous l’appel qui nous a conduit jusqu’ici, ensemble, sur ce chemin mystérieux de la foi. Tout comme Simon-Pierre et son frère André, cet appel entendu, reçu, est lié aussi à ceux et celles qui, dans nos familles et nos relations, nous ont conduit vers ce choix.


Si cette fête peut susciter en nous la gratitude en songeant à l’appel que nous avons reçu de Dieu, elle nous rappelle aussi que chacune de nos vies, engagées à la suite du Christ, passe par la croix et nous invite à une immense compassion pour les autres. Que cette fête renforce notre communion fraternelle, à travers les joies et les épreuves rencontrées… Qu’elle nous réjouisse de la présence réelle du Christ que nous rencontrons chaque jour en chacun de nos frères et dans le mystère eucharistique que nous célébrons aujourd’hui.


06-12-20 / 2e Dimanche de l'Avent (Frère Sylvain)

2e Dimanche de l'Avent

(Frère Sylvain)




HOMÉLIE


"Consolez, consolez mon peuple", dit votre Dieu.


La liturgie de l’Avent nous fait de nouveau entendre ce vibrant et poignant appel de Dieu à consoler son peuple. Le redoublement du verbe (consolez, consolez) marque une douce insistance de sa part : cela lui tient à cœur. Cet oracle d’Isaïe, comme toutes les paroles de l’Écriture, dépasse le cadre historique initial qui l’a suscité, et demeure en attente d’accomplissement. Quel peuple de la terre, en effet, Dieu ne veut-il pas consoler de tous ses malheurs, de toutes ses détresses, de toute sa souffrance ? Quelle page sombre de l’histoire ne veut-il éclairer de sa tendresse, quel drame humain ne veut-il apaiser d’un geste de compassion ? En fait, n’est-ce pas toute l’humanité, avec la succession ininterrompue de ses deuils en raison de notre finitude et de notre mortalité, qui aspire à être consolée ?


Pour le prophète, l’invitation par Dieu à consoler son peuple survient après le drame de la destruction du temple et de la ville sainte, et la déportation du peuple à Babylone. Avec toute la tradition biblique qui l’a précédé, et dans le cadre de l’Alliance, Isaïe voit dans ce drame la juste rétribution du peuple d’Israël pour les fautes commises : « Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. » Dans cette perspective, la main du Seigneur qui s’apprête à consoler, à effacer les larmes sur tous les visages, est d’abord celle qui a frappé durement, doublement, pour les fautes commises. 


Depuis la venue de celui que Jean Baptiste annonçait, on ne peut certes plus tenir un tel discours. La pandémie qui frappe la population mondiale, les catastrophes qui surviennent en raison des changements climatiques, les désordres sociaux, la violence et la guerre qui obligent des populations entières à migrer, ne sauraient être attribués à une décision divine qui voudrait nous faire payer les écarts commis contre la loi promulguée par Moïse, ou même contre le commandement de l’amour. Dieu nous laisse cependant porter le poids de notre histoire collective et de notre histoire personnelle, alourdie par les conséquences séculaires de nos choix et de nos errances. Nous devons assumer les conséquences de nos décisions et de nos actes. Ce que le pape François met bien en relief dans ses dernières encycliques, en nous invitant à être responsables dans la gestion de notre maison commune, à être solidaires les uns des autres, à être fraternels. Non, Dieu ne saurait ajouter à notre fardeau déjà lourd à porter, il ne veut point appesantir notre joug; bien plus, il veut nous en libérer et nous procurer le repos, car il est doux et humble de cœur.


Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem.

Pour consoler, il suffit à Dieu de parler au cœur. De susciter l’espérance. Au peuple en exil, Isaïe annonce la libération prochaine, le retour sur la terre d’Israël. Il invite à préparer pour le Seigneur une route dans le désert. Car c’est lui, le Seigneur, qui revient habiter la ville sainte et son temple, en chemin avec son peuple qui le précède comme un trophée de victoire. Telle est la bonne nouvelle, l’évangile de la consolation de Jérusalem.


Si l’exil était pour Isaïe un châtiment reçu de la main du Seigneur, son retour de captivité, grâce à l’avènement du roi Cyrus et à la chute de Babylone, relève de sa toute-puissance : « Voici le Seigneur Dieu! Il vient avec puissance; son bras lui soumet tout. » Sa main était à l’œuvre pour châtier, maintenant c’est son bras qui se montre victorieux des ennemis de son peuple. Là encore, depuis la venue de celui que Jean-Baptiste désignait comme plus fort que lui, on se saurait souscrire à une telle lecture de la réalité. Dieu, dont la toute-puissance est celle de l’amour, ne saurait contraindre les personnes et les évènements pour les faire entrer de force ou malgré eux dans son projet de salut. Si Dieu influe sur le cours de l’histoire, c’est en suscitant notre libre participation, notre libre adhésion. Comme il l’a fait pour Marie, pour Joseph, pour Jésus lui-même. Et il ajuste son projet en fonction de nos réponses et de nos refus.


On pourrait prendre l’image d’une partie d’échec. Chaque joueur ajuste ses coups et sa stratégie en fonction de ceux engagés par son adversaire. Il y a des règles à suivre et à respecter, mais rien n’est planifié d’avance, et on ne connaît pas au départ l’issue de la partie. Ce n’est qu’une image, car avec Dieu, il faudrait parler d’un jeu de réussite plutôt que d’un jeu d’échec. Car Dieu veut la réussite, humaine et spirituelle, de l’humanité et de chacun de nous. Et la croix de Jésus en témoigne, Dieu se fait perdant pour que l’on soit gagnant. Mais sa défaite même est en fait sa victoire.


Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. À qui Dieu demande-t-il ainsi de consoler son peuple ? À tous ceux qui entendent ces paroles, bien sûr. Mais avant que ces mots ne résonnent aux oreilles de notre cœur, peut-être ont-ils résonné au cœur de Dieu. N’est-ce pas le Père qui invite son Fils, sa Parole éternelle, à devenir lui-même la consolation d’Israël et de toute l’humanité, et qui invite l’Esprit à devenir l’Esprit consolateur de toute sa création ?


07-12-20 / 2e Lundi de l'Avent (Dom André)

2e Lundi de l'Avent

(Dom André)




HOMÉLIE


Mes Frères,

Un désert de tous côtés, une terre où l’on n’arrive plus à étancher la moindre soif d’eau, de justice, de paix, d’amour, un pays aride où les murs et les frontières empêchent la vie de passer et nous tiennent à distance les uns des autres, des mains qui défaillent et restent ouvertes, impuissantes, incapables de venir en aide, des genoux qui fléchissent non pour adorer mais d’épuisement, des yeux qui ne voient plus la beauté des autres, des oreilles qui n’entendent plus ce qui parle en nous dans le silence, des boiteux qui oublient d’où leur est venue cette blessure au côté dans leur combat spirituel.


Tout cela ressemble beaucoup à la saison que nous traversons dans la maison commune où nous habitons en cette année "covidienne" de l’histoire. Et pourtant une parole de consolation, de réconfort, une parole d’espérance est inscrite dans tout ce que nous vivons, une parole prophétique : Là, il y aura une voie qu’on appellera la Voie sacrée. Il y a un chemin sacré dans tout ce que nous vivons, tant en Église qu’en humanité. Il y a un chemin…


Pourtant rien ne semble se passer. Entre sa naissance et le début de sa vie publique, Jésus a vécu près de 30 ans sans paroles et sans actes marquants. Mais pour Dieu, il n’y a pas de temps morts, il n’y a que des temps de gestation, des temps où la vie se prépare à surgir. Le paralytique n’a rien demandé, et de fait, on ne sait pratiquement rien de lui. Jésus ne s’enquiert même pas de sa foi, de ce qu’il veut, de son désir. Il le guérit mais c’est à cause de la foi fervente et inventive des porteurs qui ont trouvé le moyen d’amener cet homme devant lui.


Il y a un chemin dans tout ce que nous vivons et ce chemin commence par la foi, notre foi, en ce que Jésus peut accomplir… si nous portons notre monde devant lui…


08-12-20 / Solennité de l'Immaculée Conception (Frère Martin)

L'Immaculée Conception

(Frère Martin)




HOMÉLIE


En Jésus, Dieu nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard… 


Frères, le passage choisi en 2e lecture pour la solennité de l’Immaculée Conception est assurément une des plus belles pages des lettres de Paul. En quelques mots, tout est dit du dessein de Dieu… ou plutôt tout ce qui peut être dit au moyen de la révélation…


Avant même de façonner la création, le Père nous voulait unis à Lui, en Jésus, dans une sainteté sans reproche, sous son regard miséricordieux. Voilà ce qui se trouve en amont du mystère de l’Incarnation et de celui de la Croix. Voilà ce à quoi nous sommes appelés, nous, les enfants de Dieu… Voilà ce que Marie a pleinement vécu dans sa vie de femme, d’épouse et de mère… Voilà ce que nous célébrons au début de l’Avent…


En effet, qu’est-ce que la fête de l’Immaculée Conception sinon la pleine réalisation du projet de Dieu dans une existence humaine de tous les jours… dans la banalité comme dans l’émerveillement du quotidien… L’Immaculée, c’est la victoire complète de Marie sur le mal et le péché, sur tout ce qui menace et divise notre être de fils de Dieu. C’est ce que suggère la 1ère lecture alors que la femme meurtrit la tête de l’antique serpent…


Marie est bien sûr l’unique personne à avoir été préservée du péché en un privilège qui émane de la grâce du Très-Haut… Et la prière d’ouverture de la solennité nous fait bien comprendre que ce privilège est dû à la victoire remportée par Jésus sur le péché et sur la mort : une victoire anticipée qui a des effets avant même d’avoir été obtenue. Pour le dire autrement, Marie fut préservée par une grâce divine qui anticipait déjà la mort et la résurrection de Jésus. Si Marie est immaculée en sa conception ce n’est pas en raison de sa nature ou par son propre mérite, mais par grâce… ce qui veut dire également par une ouverture totale au don de Dieu : c’est le fiat de Marie : qu’il me soit fait selon ta parole.


La rencontre du « oui » de Dieu avec la personne de Marie comme « oui » sans réserve, c’est ça l’absence de péché originel. Être préservée du péché n’implique certes pas une habileté quelconque ou une performance particulière, cela signifie plutôt que Marie ne réserve pour elle seule aucun domaine de son être, de sa vie, de sa volonté, mais au contraire, qu’elle devient véritablement elle-même dans la totale dépossession de sa vie à son Seigneur… Ce qui a fait dire à Maurice Zundel dans une formule bien tournée que le mystère de l’Immaculée Conception « c’est lorsque la grâce de la dépossession devient la réponse de l’appropriation » : voici la servante du Seigneur…


Et c’est ici que Marie est un modèle pour nous, une route à suivre, une lumière pour nos pas. Comme Jésus lui-même qui n’a pas été « oui » et « non », mais uniquement « oui », la Mère de Dieu a vaincu ce mal qui empoisonne et brise des vies humaines, qui n’élève en rien ni l’humain ni la création, mais les abaisse et les humilie… ce mal intraitable qui ne rend pas l’homme et la femme plus grands, plus sains, plus riches, mais les réduit et les fait devenir plus petits que ce à quoi ils sont appelés par Dieu en son amour, à savoir être irréprochables en son pardon inconditionnel…


De Marie, nous avons à apprendre jour après jour que celui ou celle qui s’abandonne entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette ou encore un pantin… Bien au contraire, c’est de cette manière qu’il trouve la véritable liberté des enfants de Dieu… Celui ou celle qui, dans une disponibilité sans conditions, s’en remet totalement à Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, il devient véritablement lui-même sous le regard de son Dieu…


Frères, c’est une joie profonde de savoir qu’il y a une femme sur laquelle le mal n’a eu aucun pouvoir, une femme qui n’a jamais été atteinte par cette propension à faire le contraire de ce que l’on désire pourtant profondément... Et c’est une joie plus grande encore que de penser que la plénitude de la mère de Jésus, c’est la présence gracieuse de Dieu en elle, ce surcroît de vie éternelle avec laquelle le Père, le Fils et l’Esprit ont signé tout ce qui existe aux cieux et sur la terre…


Quant à nous, dans l’attente du pas-encore, de cette pleine réalisation du Royaume des cieux tel que voulu par le Père en son amour, il y a le déjà-là de la présence gracieuse du Ressuscité… Il y a cette germination incessante du Règne de Dieu en chacun de nous, ce levain dans la pâte que Dieu seul connaît et fait croître en son temps…


Bien plus, c’est la création tout entière qui est appelée à trouver son accomplissement dans le Ressuscité du matin de Pâques. Et dans sa Conception Immaculée, Marie est le cœur… Marie est le sein de cette création renouvelée… de la plus petite des fleurs à la plus lointaine des planètes…


13-12-20 / 3e Dimanche de l'Avent (Dom Yvon Joseph)

3e Dimanche de l'Avent

(Dom Yvon Joseph)




HOMÉLIE


Ce dimanche de la joie est éclairé pour nous par les paroles d’Isaïe, de Paul et de Jean-Baptiste :

- « Je tressaille de joie dans le Seigneur… », déclare le prophète et sa joie, c’est d’avoir reçu la mission d’annoncer la bonne nouvelle du salut…


- « Soyez toujours dans la joie… », nous exhorte l’Apôtre. Si nous pouvons être dans la joie, c’est que le Seigneur vient à nous et qu’il ne cesse de se faire proche de nous, ainsi que nous le rappelle ce temps de l’Avent. Saint Paul prend soin de préciser deux attitudes qui non seulement peuvent préserver cette joie en nous, mais qui contribuent à la faire grandir : « priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance… ». Et il ajoute : « c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ ». Joie, prière, action de grâce, c’est la volonté de Dieu pour nous… Merveilleux !...


- De son côté, Jean Baptiste nous laisse deviner la source de sa joie, lorsqu’il affirme aux envoyés des Juifs : « Je ne suis pas le Christ… Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur… » Dans le même évangile selon saint Jean, il redira à nouveau : « Moi, je ne suis pas le Christ… » et il précisera : « Telle est ma joie : elle est parfaite. Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi que je diminue ». (Jn 3, 28-30). Jean trouve sa joie dans sa vocation de précurseur, dans sa mission d’annoncer le Christ… Il la trouve dans le fait d’être lui-même tout simplement et dans l’amour de sa vocation !


 Isaïe, Paul et Jean, nous nous font ainsi découvrir que la joie à laquelle nous sommes conviés aujourd’hui, c’est la grande joie du salut, si nous apprenons à développer en nous les deux attitudes énoncées par saint Paul : « Priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance… » :


- « Priez sans relâche… », c’est une invitation à entrer dans la prière comme dans une source de joie… Comment ne le serait-elle pas, puisque c’est dans la prière, que nous faisons la découverte d’être aimés de Dieu, la découverte de notre être filial et de la vocation à laquelle il nous a appelés… C’est aussi dans la prière que nos vies peuvent s’ouvrir à la joie de la rencontre fraternelle, lorsqu’elles se sont d’abord ouvertes à la joie du service, du partage et du pardon… C’est encore dans la prière que s’éclaire devant nous l’horizon de la vie éternelle vers lequel nous cheminons déjà, dans la foi au Christ ressuscité… C’est ainsi que le temps de l’Avent est un temps d’attente et de désir, où notre désir et le désir de Dieu se rencontrent… Et cette attente est déjà joie, car nous sommes sûrs que Dieu viendra et tiendra sa promesse…


- « Rendez grâce en toute circonstance… » Comment en arriver à cette attitude, si nous ne prenons pas conscience des dons reçus de Dieu, tout spécialement le don du salut ?… Si, dans la foi, nous n’avons pas appris à discerner la présence de ce salut à l’œuvre dans nos vies personnelles et dans la vie du monde ?... Comment en arriver à cette attitude sans que la foi ne vienne ouvrir nos yeux à ce qu’ils sont incapables de voir par eux-mêmes ?... Si nous n’espérons pas « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté à notre cœur, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé » (voir 1Co 2, 9) ?... L’action de grâce vient libérer en chacun de nous des capacités d’admiration et d’adoration envers ce Dieu dont nous sommes aimés et elle fait de nous des célébrants de la vie : la vie déjà reçue et la vie à venir, toujours désirée et espérée…


 La grande joie du salut qui colore ce troisième dimanche de l’Avent est appelée à devenir le climat permanent de notre vie de baptisés : joie de croire qui s’épanouit en joie de vivre… et joie de vivre qui se nourrit et se renouvelle dans la joie de croire !... Déjà, elles ont une saveur d’éternité et elles désirent l’éternité avec Dieu et en Dieu !


17-12-20 / 3e Jeudi de l'Avent (Dom André)

3e Jeudi de l'Avent

(Dom André)



HOMÉLIE


Mes Frères,


Il y a très souvent une intention, une vision spirituelle ou même théologique derrière des textes bibliques qui nous paraissent pourtant historiques, chronologiques et descriptifs. Par exemple, saint Jean Baptiste est décrit comme un ascète solitaire qui mangeait des sauterelles et du miel. Pourquoi des sauterelles et pourquoi du miel ? Pour qui a voyagé en Afrique, ce n’est pas totalement surprenant de manger des sauterelles grillées et du miel sauvage. Mais derrière cette description apparemment historique, se profile une autre réalité : voilà un homme qui réunit en sa personne le passé et l’avenir, l’histoire antérieure et la promesse d’un futur, l’une des plaies d’Égypte, les sauterelles, en vue de la libération du peuple et un premier écho de la terre promise ruisselant de lait de miel.


Alors quel sens prend donc ce matin la description des trois fois quatorze générations d’Abraham à Jésus ? Il ne s’agit pas tellement d’établir la parenté de Jésus, sinon pourquoi ne pas être remonté plus loin qu’Abraham, jusqu’à Adam, jusqu’au premier homme de cette Création que Jésus vient renouveler ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’histoire d’alliance entre Dieu et son peuple, avec des hauts et des bas puis de nouveau un sommet avec Jésus au terme de la dernière génération. Jésus est porté par la tradition et l’espérance d’un peuple qui a déjà un très long vécu avec son Dieu. Mais partir d’Abraham nous donne un indice déterminant : nous partons du père des croyants. Ce serait donc aussi une généalogie de foi, une histoire de foi. Une histoire humaine de foi où tout d’ailleurs n’est pas en ligne droite et en perfection.


Cinq femmes sont nommées dans cette succession d’hommes : Tamar, l’incestueuse qui aura une descendance avec Juda, Rahab, la prostituée qui protégera les envoyés de Moïse au nom de l’hospitalité, Ruth la moabite, une étrangère, qui choisit de rester fidèle à l’Alliance même quand elle n’a plus de mari, Bethsabée qui commet l’adultère avec David, perd leur premier-né puis met au monde Salomon. Et enfin Marie dont la maternité va soulever beaucoup de questions dans son entourage. La vie de ces femmes a été difficile et pourtant elles ont chacune leur place dans la généalogie de Jésus. Chacune d’elles à travers son parcours unique, comme chaque vie humaine, nous donne l’exemple d’une fidélité inventive et créatrice, d’une prise en compte d’une valeur précieuse : la continuité de la vie, l’accueil des hôtes, la fidélité d’un engagement, l’amour retrouvé et la relation vivante avec Dieu. Jésus est également l’héritier de toutes ces femmes nommées, ou demeurées inconnues, et de leur contribution indéniable dans l’histoire de son peuple.


La finale de l’Évangile nous tourne vers une autre dimension. Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, celui qu’on appelle le Christ. On ne dit pas que Joseph engendra Jésus avec Marie, ce que l’on nous dit c’est que Joseph n’est pas le père biologique de Jésus. La naissance de Jésus va bien au-delà d’un simple engendrement. Il y a déjà dans ce seul verset une ouverture incroyable : Jésus est né pour tous, y compris pour nous. Il le soulignera lui-même un jour (Mt 12,50) ; les membres de sa famille ne sont pas tant ceux de son sang que ceux de sa foi : Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. C’est donc dire que la généalogie de Jésus se poursuit après qu’il soit né parmi nous. Elle se continue dans la foi de tous ceux et celles qui croient en lui et qui le suivent encore aujourd’hui sur les chemins de l’Évangile.


Avant que nos noms ne soient inscrits dans les cieux, ils figurent déjà dans l’histoire sainte du peuple de Dieu car, par la foi, nous faisons partie de la généalogie du Christ Jésus, nous sommes de sa famille et de sa descendance.


20-12-20 / 4e Dimanche de l'Avent (Frère Bruno-Marie)

4e Dimanche de l'Avent

(Frère Bruno-Marie)



HOMÉLIE


Mes frères,


L’évangile que nous venons d’entendre, nous raconte la merveilleuse histoire d’amour d’un soupirant qui attend le consentement de sa bien-aimée. Le soupirant n’est nul autre que notre Dieu trois fois Saint et la bien-aimée, une jeune vierge du village inconnu de Nazareth appelée Marie.

Le soupirant , notre Dieu trois fois saint, Père Fils et Esprit Saint. avait prévu de toute éternité la chute de nos premiers parents et dans son grand amour pour notre humanité, il avait conçu dans son très grand amour pour notre humanité un plan « B » selon lequel il viendrait lui-même renouveler l’Alliance avec nous.


Pour ce faire, Dieu le Père, première personne de la Sainte-Trinité, enverrait dans notre monde son Fils unique, son bien-aimé, celui en qui Il a mis toute sa complaisance. Et pour bien montrer qu’Il en était vraiment le seul et unique père, la mère se devait d’ être vierge et de plus, comme le veut la coutume juive, c’est lui-même Dieu le Père choisirait le nom de l’enfant. C’est pourquoi l’ange Gabriel dit à la jeune vierge de la part de Dieu le Père: « tu lui donneras le nom de Jésus ».


Ce Jésus, deuxième personne de la Sainte Trinité, était Dieu né de Dieu Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père et par Lui tout avait été créé. Envoyé par le Père, il prendrait chair de la vierge pour accéder au trône de David son ancêtre selon la chair et pour établir sur notre terre un règne qui n’aurait pas de fin.

Enfin, pour que puisse se réaliser ce merveilleux plan « B », l’Esprit Saint, la troisième personne de la Saint Trinité, prendrait la jeune vierge sous son ombre. C’est pourquoi l’enfant qui naîtrait d’elle serait saint et serait appelé Fils du Très-Haut.


Tout ce plan d’amour inimaginable et même incroyable sans la grâce dépendait cependant d’une seule chose: Du consentement de la bien-aimée. Celle-ci nous dit l’évangile s’ appelait Marie.

Pourtant, chose curieuse, ce n’est pas par ce nom que la salue l’ange Gabriel. Il ne lui pas: « Je te salue Marie » mais bien: Je te salue Comblée de Grâce ». Et quand 2000 ans plus tard à Lourdes, Bernadette lui demandera son nom, Aquéro, la chose, ne répondra pas: « Je suis Marie » mais bien: « Je suis l’Immaculé conception » c’est-à-dire: « Je suis la comblée de grâce dès le premier instant de ma conception ».


C’est sur cette page vierge, absolument sans aucune tache. d’une blancheur immaculée, que le soupirant, notre Dieu trois fois saint, voulait écrire les premières lignes de la nouvelle Alliance. Et en cette heure, Il se tenait là attendant du consentement de la bien-aimée, une jeune fille d’une quinzaine d’années. 


Jamais attente n’avait paru aussi longue et jamais responsabilité n’avait été aussi lourde, celle de la venue au monde ou non de notre Sauveur.


Mes frères, Marie plus que tout autre a trouvé grâce auprès de Dieu. C’est par Elle que nous vient notre Sauveur. C’est est par Elle que nous vient toutes grâces. 


25-12-20 / Messe de la nuit de Noël  (Dom André)

Messe de la nuit de Noël

(Dom André)



HOMÉLIE


Mes Frères, après plus de deux mille ans, l’Enfant de la crèche attire encore les gens. Jésus durant toute sa vie va exercer un magnétisme incroyable. Il lui suffit, en passant près de quelqu’un, de lui dire : « toi, viens, suis-moi » et l’autre aussitôt se met à le suivre. Mais un nouveau-né dans une mangeoire ? Oui, un enfant nous est né ! Pour célébrer notre foi, en cette nuit de Noël, nous sommes encore debout, à une heure plutôt insolite pour nous moines, et nous sommes dans la joie. Ce n’est pas la joie d’une surprise inattendue, bien au contraire, nous aimons faire mémoire de ce premier avènement car nous savons et nous croyons que Dieu s’est vraiment engagé dans cet être humain, dans ce nouveau-né, Dieu s’est tellement engagé en lui qu’il nous faut sans cesse repartir de lui, de sa vie cachée et publique, de sa passion et de sa mort donnée pour nous, de sa résurrection, pour découvrir le visage lumineux de Dieu tourné vers nous. 


Nul n’a jamais vu Dieu : le Fils unique, lui, l’a fait connaître et nous y a conduits pas à pas. Il est venu habiter parmi nous. C’est lui, encore enfant, qui nous fait comprendre l’engagement réel de Dieu dans la chair humaine et dans le cours de l’histoire humaine, dans un espace et à une heure précise de l’histoire de notre humanité quand tout l’univers était en paix. Il prend notre condition humaine, il s’incarne parmi nous et s’engage dans notre histoire pour la renouveler, la restaurer, pour éclairer sa destination originelle qui est d’être une histoire d’amour. Il vient pour nous remettre sur cette route de l’amour, il nous apporte sa lumière et sa vie pour aimer. C’est un don plein de joie et d’espérance dans ces temps et ces jours où nous vivons plein de paradoxes : de grandes précarités, des deuils, des conflits mondiaux qui ne sont pas encore résolus mais aussi de belles fidélités et des solidarités nouvelles.


Devant Jésus, l’enfant nouveau-né, imitons l’attitude de Joseph qui, durant toute sa vie va aimer cet Enfant et Marie, sa Mère. S’il est là cette nuit auprès de l’Enfant et de la Mère, aimant et silencieux, Joseph a dû commencer par accueillir sa propre histoire avec ce qu’il n’avait pas d’abord choisi de vivre et ce qui ne correspondait pas vraiment à son désir et à son rêve de départ. Nous aussi nous avons, chacun d’entre nous, à assumer notre propre histoire avec ce qui la traverse depuis toujours, les blessures inguérissables avec lesquelles nous devons vivre, les failles du cœur ou de l’esprit, évidentes ou secrètes, qui nous font souffrir, tout ce que nous n’avons pas choisi dans notre vie ou qui ne s’est pas déroulé comme nous l’aurions rêvé. En étant là, cette nuit de Noël, aimant et silencieux comme Joseph, nous pouvons faire comme lui et prendre Jésus et Marie dans notre vie, pour les aimer et à les servir. 


Comme chacun de nous, Joseph ne manquait pas de forces et de ressources en lui. Avec Marie sur le point d’accoucher, il vivait, la situation de milliers de migrants, de réfugiés, d’enfants qui naissent et grandissent sans maison et sans toit, d’exilés qui de nos jours encore n’ont toujours pas de lieu, pas de place où s’installer et vivre. Mais avec courage et beaucoup de créativité, Joseph aménage un lieu d’accueil pour Marie et celui qui va naître, le Fils du Père éternel. Ce n’est pas l’idéal. Il n’avait sûrement pas rêvé que la naissance de Jésus se déroulerait dans une étable mais il ne s’est pas arrêté au problème, il a trouvé et créé un espace pour eux, comme un père le fait quand il aime… l’Enfant et sa Mère.


Nous avons vu il y a une dizaine d’années, un film qui s’intitule La vie est belle. C’est l’histoire d’un jeune père juif, déporté avec son fils, et qui, pour lui épargner la vue des horreurs du camp et de la cruauté des hommes, invente pour son fils toutes sortes de jeux d’imitation, de cache-cache. Il aime son Enfant. Jésus et Marie sont le trésor de Joseph et ils sont aussi le trésor de notre foi. 

Cette nuit, des bergers sont venus à la crèche. Il y a toujours des bergers dans l’histoire de l’humanité, il y a toujours des hommes et des femmes qui sont les anges et les gardiens de leurs frères et de leurs sœurs. Jésus attire depuis sa naissance jusqu’à son élévation en croix ces anges et ces gardiens, médiateurs humains, qui veillent sur d’autres et prolongent son incarnation auprès des gens dont il se fait proche.


Le mystère joyeux de cette Nuit de Noël est grand et merveilleux : il nous donne de contempler Dieu engagé dans un être humain nouveau-né, Jésus, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. Symboliquement, Frère Jean-Philippe a porté l’Enfant dans ses bras. Il l’a fait au nom de nous tous. Maintenant c’est à nous de prendre et de porter Jésus dans notre cœur, de prendre et de por-ter dans notre cœur et dans notre prière tout le Corps vivant du Christ : nos frères en communauté mais aussi tous ceux et celles qui en cette Nuit de Noël sont seuls et se disent : sûrement quelqu’un me fera signe, priera pour moi et son cœur sera ma crèche.


25-12-20 / Messe du jour de Noël (Dom André)

Messe du jour de Noël

(Dom André)



HOMÉLIE


Mes Frères,


Le cœur de notre foi, nous le savons et nous le croyons, c’est la Résurrection : nous croyons que Jésus est vraiment ressuscité et que sa Résurrection a introduit dans notre univers une nouveauté, une vie nouvelle qui est déjà commencée. Mais l’incarnation de Jésus que nous célébrons en ce jour de Noël vient donner tout son sens à ce que nous vivons depuis qu’il est ressuscité, vivant et présent avec nous tous les jours. En Jésus, quand il a pris notre chair et s’est fait l’un de nous, Dieu s’est impliqué avec un amour sans mesure et définitif dans le cours du temps et de toute l’histoire entre lui et nous. Il a pris le chemin de notre chair humaine fragile, il s’est attaché à nous, il a vécu la condition humaine jusqu’à partager le sort des migrants, des victimes de toutes maladies, incompréhensions, abandons, injustices et trahisons, jusqu’à mourir sur une croix. Il a pris le chemin de la réalité humaine et nous a montré comment le parcourir et le vivre à notre tour. Et la terre entière a vu et peut encore voir ce qu’il nous a donné ainsi en habitant parmi nous…


Le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Jésus a fait le don de cette lumière à tout être humain. Elle nous permet aujourd’hui de découvrir de plus en plus, de mieux en mieux, le visage de Dieu, le visage du Père éternel que Jésus nous a révélé. Par sa lumière, nous voyons que notre Dieu ne s’impose pas comme un créateur et un sauveur, malgré nous, mais c’est en se faisant proche avec une attention pleine de force et de douceur, à la manière d’un père ou d’un frère, qu’il libère et rend à la vie tout être humain quel qu’il soit et quel que soit son état. Il touche le cœur, l’âme, ce qui existe entre lui et nous, et il nous remet sur la route... Il est le bon samaritain qui se sert de la médiation d’autres êtres humains pour nous venir en aide et pour renouveler notre vie et la rendre lumineuse. Parfois nous sommes extrêmement reconnaissants, non sans raison, à des hommes et des femmes, qui sont ainsi survenus et intervenus dans notre vie pour nous amener à ouvrir les yeux et à retrouver la lumière en nous. Mais ils n’étaient pas la lumière, ils étaient là simplement pour rendre témoignage à la lumière et nous laisser voir le Christ Jésus en transparence.


Mais qu’est-ce donc que ce lien que Dieu vient toucher entre lui et nous dans notre cœur ? D’où nous vient cette joie devant un Enfant nouveau-né ? C’est que cet Enfant est notre frère. Le Verbe s’est fait chair mais il s’est aussi fait notre Frère nous révélant ainsi que nous aussi nous sommes nés de Dieu. Nous ne sommes pas nés seulement du sang et de la volonté charnelle de nos parents, mais nous sommes bel et bien nés de Dieu. Quand ils expliquent la création du monde depuis ses débuts, les astrophysiciens et les grands scientifiques finissent pas en arriver à la conclusion de nous sommes porteurs de « poussière d’étoiles ». C’est plus que les étoiles du regard allumé de l’enfant en nous, c’est tout notre corps qui serait constitué de poussière d’étoiles. C’est fascinant et nous nous en émerveillons. Mais la lumière qui nous vient de Dieu dans le Verbe, dans la Parole éternelle de Dieu, la lumière qui nous habite parce que nous sommes nés de Dieu est infiniment plus merveilleuse encore.


Et nous avons tous part à sa plénitude. Elle donne un autre relief à tout ce que nous vivons. Je reviens à l’intuition du Bhx Christian de Chergé dans son testament spirituel quand il veut plonger son regard dans celui du Père pour contempler (pas saisir ou comprendre, mais bien : contempler) comment Dieu voit ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit. L’intuition de Christian lui a fait voir l’unité entre tous les enfants de Dieu, unité bien entendu encore à découvrir, construire et incarner sur terre mais qui existe déjà en Dieu. C’est bien ce que la lumière du Verbe ouvre en nous comme horizon : aller au-delà de toutes les frontières de nos différences. L’épître aux Hébreux (He 11,27) décrit Moïse comme un homme qui tenait ferme dans sa foi comme s’il voyait l’invisible et nul doute que la lumière qui l’habitait lui donnait cette perspicacité du regard. La science n’a pas fini de faire la lumière sur les profondeurs des océans et de l’univers céleste. Mais la lumière de Dieu en nous a un tout autre pouvoir. Elle donne au centurion de reconnaître, au-delà des apparences, le Fils de Dieu dans un homme agonisant en croix. Elle nous donne un regard nouveau capable de porter à tout être humain de la joie et de l’espérance.


Il n’y a pas d’événement plus extraordinaire ni de plus mystérieux dans notre histoire humaine que la naissance de Jésus : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Dieu nous a parlé par son Fils ! L’Enfant de la crèche est Dieu et ce Dieu ne cesse jamais de venir à notre rencontre pour notre plus grande joie !


26-12-20 / Saint Étienne (Dom Yvon Joseph)

Saint Étienne

(Dom Yvon Joseph)



HOMÉLIE


Hier, nous avons célébré la naissance sur terre du Fils de Dieu, notre Sauveur. Aujourd’hui, nous célébrons la naissance au ciel du diacre Étienne, son premier martyr, son premier témoin. Le jour de Noël, en un sens, est proche du Vendredi saint… Bethléem fait déjà signe vers Gethsémani… La mangeoire fait déjà signe vers la croix…


Le rapprochement entre la naissance de Jésus et la mort de son premier martyr nous fait voir que le mystère de la naissance du Fils de Dieu à Noël est intimement lié au mystère de sa mort sur la croix au Calvaire… La naissance de Jésus et sa mort violente nous disent la passion de Dieu pour le salut de l’humanité, la passion de Dieu pour le salut de chacun de nous ! Certes le contraste est grand entre la beauté de la naissance et la souffrance de la mort, mais il laisse pressentir le sérieux de l’engagement de tout disciple qui, comme le diacre Étienne, répond à l’appel de marcher à la suite de Jésus !


Dans son martyre, par fidélité à sa foi dans le Seigneur Jésus, Étienne témoigne de son unique désir : revivre fidèlement en sa chair la passion de son Seigneur. Alors que Jésus en croix s’adressait à son Père, Étienne, lui, s’adresse à son Fils. Jésus crucifié a déclaré : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». À son tour, Étienne déclare : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché ». Jésus est mort sur la croix dans un total abandon : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». À son exemple, Étienne meurt en exprimant sa totale confiance : «Seigneur Jésus, reçois mon esprit ». En Étienne comme en Jésus, c’est la passion de Dieu qui se vit : la passion du Don, la passion de l’Amour fidèle jusqu’au bout…


Alors que nous écoutons depuis quelque temps, au début de nos repas, des paroles choisies de nos bienheureux frères martyrs de Tibhirine, nous entrevoyons bien que c’est la même passion de Dieu qui s’est vécue en eux et qui leur a donné la force de demeurer fidèles jusqu’au bout, dans leur vie totalement donnée pour Dieu et pour l’Algérie…


Puisse encore cette passion de Dieu, mes frères, habiter chacun de nous dans notre vie monastique, afin que nous devenions toujours plus fidèles dans notre engagement à la suite de Jésus, par le martyre quotidien du « goutte à goutte » et du « coude à coude » fraternel, ainsi que l’exprimait Dom Christian…


27-12-20 / La Sainte Famille (Frère Michel)

La Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph

(Frère Michel)



HOMÉLIE


La dévotion pour la sainte famille de Jésus s’est d’abord développée en Nouvelle-France dès le XVIIème siècle avant que sa fête liturgique ne soit adoptée par l’Église Universelle en 1921.

On se souviendra de la grande dévotion qui animait Mgr de Laval quand il installa un tableau de la sainte famille au somme de sa cathédrale durant le siège de Québec par la flotte britannique en 1690.  Et si la capitale de la Nouvelle-France résista aux bombardements anglais, c'est que, selon la religieuse Hospitalière Mère Jonchereau de Saint-Ignace: " tous les coups que les Anglais visaient su l'image de la Sainte-Famille passaient par-dessus Québec..."


Mais au-delà cette dévotion populaire encrée dans l’histoire de notre peuple, qu’est-ce que la fête de la sainte famille signifie pour nous aujourd’hui?

En fait, on ne sait pas grand-chose à quoi pouvait ressembler la vie quotidienne de Jésus dans son enfance, puisque les Évangiles sont muets à ce sujet. Pour se faire une idée plus précise sur ce que qu’était la vie d’une famille juive de cette époque, il faut se tourner vers les historiens.


Dans son livre « Les années obscures de Jésus », Robert Aron nous éclaire sur certains aspects historiques et sociologiques de la Galilée. Il décrit Nazareth, au tournant du premier siècle de notre ère, comme étant une bourgade agricole de quelques centaines de personnes qui vivait un peu sur elle-même et qui ne fut pas tellement infiltré par les courants culturels grec ou latin, alors que le reste du pays était fortement «occupé». Sa population était campagnarde, artisanale et on pense qu’elle aurait été un bastion du patriotisme juif. Pour les citadins des grandes villes (comme les gens instruits de Jérusalem en particulier) les nazaréens étaient perçus comme des rustres à la limite grossiers. Leur façon de parler l’araméen avait un accent du terroir qui les faisaient reconnaître entre tous les autres et qui les ridiculisaient. Rappelons-nous ici la remarque méprisante de Nathanael lorsqu’on lui parlera du célèbre prophète de Nazareth : « De Nazareth? diras-t-il, incrédule … Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth… ? ».


En épigraphe du roman de Fridriech Hölderlin, l’Hypérion, on peut y lire cette citation : « Ne pas être contenu par ce qu’il y a de plus grand mais être contenu par ce qu’il y a de plus petit, cela est Divin ».

En effet, c’est à Nazareth, cette petite bourgade insignifiante de Gallilée que Jésus, le fils du Très-Haut, va grandir, vivre et travailler durant trente ans. Trente années à ne rien faire d’exceptionnel… sinon à exercer le métier de charpentier dans le plus parfait anonymat. « Ne pas être contenu par ce qu’il y a de plus grand mais être contenu par ce qu’il y a de plus petit, cela relève du Divin ».


Et à quoi pouvait ressembler la vie quotidienne de la famille de Jésus…

Durant la retraite de Trente jours, saint Ignace propose aux retraitants de pratiquer la contemplation imaginative. La contemplation imaginative est une manière de prier qui, sous l’inspiration de l’Esprit saint, nous met en présence d’une scène évangélique, comme si nous y étions présents nous-même. Le but de ces contemplations est d’apprendre à connaître intimement le Christ dans sa vie cachée ou publique afin de mieux l’aimer et le suivre. Ce type de méditation est particulièrement approprié lorsqu’il s’agit de prier certains mystères de la vie de Jésus et que nous ne disposons pas de textes évangéliques pour alimenter notre méditation.


M’étant adonné à la contemplation sur l’enfance de Jésus dernièrement, j’ai noté quelques réflexions que je vous livre ici en vrac :

Je remarque tout d’abord qu’au sein de la famille de Jésus, l’ordre des fonctions est à l’inverse de l’ordre du mérite. Le moins saint des trois, Joseph, est le patron qui commande aux deux autres.

Bien sûr, Joseph est un homme juste, mais c’est un pécheur qui a besoin de faire son examen de conscience de temps en temps, comme vous et moi.


Et le plus saint des trois, Jésus, est celui qui obéit aux deux autres. Il y a quelque chose d’émouvant de voir Jésus enfant, adolescent et jeune adulte, qui est Dieu-même et qui accepte de se soumettre au modèle familial humain… Le philosophe Emmanuel Lévinas parlera avec justesse, de « L’humilité de Dieu ». Oui! L’humilité d’un Dieu qui accepte d’enfouir sa divinité dans notre humanité afin que notre humanité en soit divinisée.


En poursuivant ma contemplation, je remarque que ces trois personnes forment la communauté parfaite. Oui bon d’accord, et ce qui est aidant, c’est qu’ils n’avaient pas besoin de la construire au départ mais, ensuite… comment la vivaient-ils dans le quotidien ?


D’abord, je les imagine lorsqu’ils sont réunis à table pour le repas – parce que toute communauté se réunit autour de la table à l’occasion du repas – et je porte attention sur ce qu’ils disent. Et je suis bien obligé de constater que leur propos sont pleins de respect et de charité. Je n’imagine pas Marie disant: « Vous savez quoi, je suis allé chercher de l’eau à la Fontaine tout à l’heure et j’ai vu la voisine : Ouh là là ! Quel numéro celle-là ! » Bien sûr, j’imagine qu’ils devaient plaisanter à l’occasion mais pas de cette espèce de plaisanterie qui consiste à lancer des petites flèches avec une petite goutte de venin sur la pointe. Non : ce ne devait jamais être des propos qui font mal ou qui font du mal.


Ensuite je constate qu’ils ont une vie de famille qui est rythmée par des temps de prière et des temps de travail bien circonscrits: D’abord au rythme de la prière : j’imagine mal la famille de Jésus commencer la journée le matin ou aller se mettre au lit le soir sans s’être recueillie devant Dieu pour le prier et le louer. Difficile d’imaginer Joseph disant : « Bon, on a beaucoup travaillé aujourd’hui, on va se coucher comme ça…pour une fois, Dieu pourra bien se passer de nos psaumes… »


Et lorsqu’ils sont au travail, je peux constater que chacun fait tout avec générosité et avec le souci du travail bien fait.

Qu’ils soient à l’atelier en train de fabriquer un socle de charrue pour un voisin moins fortuné ou chez un scribe pour lui installer une bibliothèque, Jésus et Joseph sont soucieux du travail bien fait, peu importe le statut social de leur client.


J’imagine aussi que tous les trois font leur juste part pour que leur maisonnée soit toujours propre et accueillante. Je suis sûr qu’ils ne doivent pas tourner les coins ronds, comme on dit… Personnellement, quand je balaie ma chambre et que j’ai la tentation de tourner le balai autour des pieds de ma chaise, je me dis que Marie n’aurait pas fait comme ça dans sa chaumière à Nazareth : elle aurait sûrement déplacé les chaises pour passer le balai correctement sous la table de la cuisine. Oui, chacun devait faire tout avec générosité et avoir le souci du travail bien fait…


À la lumière ces quelques réflexions issues de ma contemplation sur la sainte famille : Qu’est-ce que cette fête peut signifier pour nous aujourd’hui? Je crois que célébrer la sainte famille, c’est souligner l’humilité de Dieu qui a embrassé notre humanité, et qui a consenti à grandir et mûrir au sein d’une famille ordinaire. C’est réaliser que la sagesse de l’enseignement de Jésus a d’abord été imprégné de tout le quotidien vécu dans sa famille durant 30 ans. C’est se rappeler qu’à travers l’incarnation, Dieu divinise ce que l’humain humanise avec Amour.

« (Consentir à) Ne pas être contenu par ce qu’il y a de plus grand mais (consentir à) être contenu par ce qu’il y a de plus petit, cela est Divin ».


Homélies 2021

02-04-2021 / Vendredi Saint (Dom André)

Vendredi Saint

(Dom André)



Homélie


Mes Frères,
 
J’ai soif… C’est l’une des paroles de Jésus en croix. C’est la soif véritable d’un agonisant que le supplice de la crucifixion pousse à crier. Dans ce cri, Jésus reprend le cri de tout un peuple qui a eu soif au désert, durant sa longue traversée de 40 ans vers une Terre promise et toujours espérée. Le manque d’eau et le manque de nourriture revenaient si souvent, que le peuple s’est mis à se quereller, puis à critiquer et à contester ouvertement la gouvernance de Moïse. Pire encore, certains se sont mis à souhaiter revenir à la situation antérieure d’esclavage, finalement considérée comme une situation normale et plus sécuritaire au quotidien. Le peuple a eu soif. Dans notre maison commune, l’eau est désormais un élément vital essentiel. En 2016, la Slovénie, un tout petit pays alpin de 2 millions d’habitants a inséré dans sa Constitution le droit de tous et chacun à l’eau potable gratuite. Cet article de leur Constitution, voté à l’unanimité au Parlement, voulait protéger le peuple contre la commercialisation financière de l’eau. Mais en décembre 2020, la Bourse de Chicago, malgré les protestations de centaines de ONG, a décidé de coter l’eau à la Bourse. Dans le J’ai soif de Jésus, il y a donc toujours ce cri tellement humain.
 
Dans le silence de sa contemplation, Mère Teresa de Calcutta a entendu ce J’ai soif de Jésus retentir dans son cœur et elle a voulu chercher à étancher cette soif chez le pauvre, l’abandonné, le mourant en leur donnant à boire. J’avais soif et vous m’avez donné à boire, dit Jésus. Le Christ Jésus n’est pas un individu isolé. Il porte toute l’humanité en lui sur cette Croix. Il assume tous les appels humains, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, tous ces appels d’hommes et de femmes aux prises avec des manques, des désirs d’être et de vivre, et des soifs de tous genres. Jésus est venu pour cette heure, pour nous arracher à nos soifs, au mal, à la souffrance et à la mort. Il est venu pour nous sauver.
 
Par son cri, Jésus nous révèle un homme qui a soif de Dieu mais aussi un Dieu qui a soif de l’homme. Son cri J’ai soif est chargé d’humanité et de divinité. Durant sa vie terrestre, Jésus a déjà eu soif, et ce n’est pas la première fois qu’il dit J’ai soif. Au bord d’un puits, il a demandé à une femme, une Samaritaine, de lui donner à boire. Il nous a appris dès lors à discerner entre deux dimensions de la soif, une soif physique étanchée par l’eau du puits et une soif spirituelle apaisée par l’eau vive qu’il pouvait donner à cette femme. Et Jésus précise : Celui qui boit de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. Et celui qui n’aura pas accepté cette eau vive aura soif pour le reste du temps. C’est le riche qui meurt et demande à Dieu de laisser Lazare lui donner une goutte d’eau au bout de son doigt pour apaiser une soif brûlante qui le tourmente.
 
Jésus a soif. Il a soif de son Père, de son Dieu. Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Mon âme a soif de toi, mon Dieu. Jésus a soif de se retrouver près de son Père. Il sait que nous partageons ce désir d’être avec lui. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant. Il reprend en croix nos cris d’appel, nos désirs les plus profonds qui sont d’absolu et d’infini.
 
Et en même temps, il nous révèle aussi que Dieu nous cherche lui aussi sans cesse. Dès que nous nous éloignons de lui, il mendie humblement notre amour. Il nous redit la même chose que ce qu’il disait à Adam : Où es-tu ? Depuis le tout premier jour de ton existence, j’ai soif de toi et je t’aime d’un amour éternel. Où es-tu ? J’ai soif de ton amour. J’ai soif de toi.
 
La pandémie vécue un deuxième Vendredi Saint de suite recadre notre manque, notre désir et notre soif. Nous avons fait un certain apprentissage du manque, de ce qui est nécessaire et de ce qui l’est moins. Nous avons même choisi de nous défaire de choses dont nous n’avons pas vraiment besoin pour vivre. Comme Jésus, nous portons une autre soif qui a un rapport avec sa plus intime espérance de Fils et d’envoyé du Père éternel : l’espérance d’un avenir vécu autrement dans notre maison commune, l’espérance d’une humanité unifiée, en paix, aimante, croyante et priante.
 
Et cette soif, nous allons la porter jusqu’au jour où dans les lueurs de Pâques nous pourrons dire à notre tour avec le Christ : tout est accompli.

04-04-2021 / Vigile Pascale (Dom André)

Vigile Pascale

(Dom André)



Homélie



Mes Frères,
 
La nuit de la Passion, il y avait trois hommes endormis, luttant mystérieusement contre un puissant sommeil, incapables de veiller une seule heure avec Jésus. Au matin de la Résurrection, il y a trois femmes éveillées très tôt, au lever du jour. Ces trois hommes et ces trois femmes, ce sommeil et cet éveil, cette nuit et ce jour, la Passion et la Résurrection, ce sont les deux côtés indissociables d’un même mystère : le mystère de la foi chrétienne, un mystère qui fait de tous les disciples, hommes ou femmes, endormis ou éveillés, un seul Corps vivant. Témoins de la nuit et témoins du jour, c’est la même histoire sainte d’amour, de rencontre, de parole entre nous. Les femmes du matin de Pâques vont d’ailleurs être bientôt envoyées vers les hommes.
 
Mais pourquoi ces femmes sont-elles venues au tombeau ? Elles sont venues pour embaumer Jésus avec des parfums. Le commencement de la Résurrection ressemble étrangement au commencement de la Passion. À Béthanie, une femme avait fait sur la tête et le corps de Jésus une onction généreuse et Jésus avait dit que ce signe était pour son ensevelissement et que toutes les générations à venir se souviendraient d’elles et de son geste. Il n’y aura donc pas de nouvel embaumement, il a déjà eu lieu. Notre mémoire, celles de ces trois femmes et la nôtre, est bien courte. Il l’avait pourtant bien dit. Combien de fois, le Seigneur devra-t-il nous rappeler ses paroles, nous expliquer les Écritures, nous redire comment discerner les signes ? La mémoire nous fait si souvent défaut. Mémoire des textes et des paroles, et parfois même la mémoire du cœur qui est pourtant la dernière à s’effacer. Elles avaient le cœur ouvert mais elles n’avaient pas du tout envisager la Résurrection. Et comment auraient-elles pu le faire ?
 
Leur projet est de venir près du corps de Jésus. Elles s’inquiètent de la pierre roulée devant le tombeau. Mais la pierre a été roulée. Le verbe utilisé par saint Marc et plus fort que « observer » ou « s’apercevoir ». Nous dirions : elles n’en croient pas leurs yeux, elles ont les yeux écarquillés, elles doivent se pincer pour le croire. Marc utilise le même verbe pour décrire le regard attentif et étonné de Jésus qui voit la pauvre veuve jeter dans le trésor du temple non pas de la petite monnaie comme les riches, mais tout ce qu’elle a pour vivre. On parle aujourd’hui de sidération pour décrire ce saisissement devant un fait, une parole, un geste inattendu à la limite du croyable. Les trois femmes en sont là.
 
Quelque chose de nouveau, d’inouï, qui n’est accessible que par la foi dans le mystère de Pâques vient de se produire. Jésus n’est plus à cet endroit où l’on avait déposé son corps. Il est vivant, ressuscité. Un jeune homme le leur dit et elles le constatent aussitôt. Jésus n’est plus là où elles étaient venues le chercher. Le jeune homme leur dit où Jésus veut les retrouver, les rencontrer : c’est chez elles, en Galilée, le pays de Pierre le Galiléen et plusieurs disciples. Il leur donne rendez-vous quand elles auront partagé ce qu’elles viennent de vivre.
 
Saint Marc termine son Évangile avec un verset tellement déconcer-tant qu’il est omis dans le lectionnaire de la Vigile pascale : Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. La sidération, la peur, la fuite des hommes à la Passion, celle des femmes à la Résurrection est la signature des premiers chrétiens et des premières chrétiennes. Ils ont osé nous dire très clairement : nous qui en ce jour de Pâques vous annonçons l’Évangile et vous parlons de Jésus Ressuscité et Vivant, ne pensez pas que nous avons tout compris et tout cru tout de suite.
 
D’ailleurs saint Marc ne nous dira rien de la rencontre des femmes avec les apôtres et les autres disciples en Galilée. Comme si ce n’était pas important pour nous de le savoir. Il nous laisse plutôt en suspens. Et cette sorte d’inachevé est en réalité l’espace pour un nouveau chapitre où nous pouvons écrire ensemble la suite de l’Évangile et dire comment, nous, nous sommes devenus les témoins du Christ, en passant à notre tour de nos peurs à cet amour qui dilate le cœur, de nos oublis et de nos fuites à la rencontre du Christ vivant, de nos mutismes au partage ouvert et à l’annonce joyeuse de sa parole… Car il est vraiment Ressuscité ! Alléluia ! Et nous sommes ses témoins toutes les nuits et tous les jours.

04-04-2021 / Jour de Pâques (Dom André)

Jour de Pâques

(Dom André)



Homélie



Mes Frères,
 
Jésus a été crucifié et il est mort en croix. Mais trois jours plus tard, Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. Et la résurrection de Jésus est au cœur de notre foi car si le Christ n’est pas ressuscité notre foi est vide et nous ne sommes pas de vrais témoins. Ce matin de Pâques, la prière de Paul est plus actuelle que jamais quand il demande au Père éternel d’ouvrir les yeux de notre cœur pour que nous sachions quelle espérance nous habite et quel est l’héritage que nous partageons dans la foi. Et qu’est-ce que Dieu déploie en nous qui avons la foi : c’est la même énergie, la même force, la même vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts.
 
C’est avec cette foi que nous pouvons courir vers le Seigneur et nous laisser surprendre nous aussi à le reconnaître et à même dire parfois : C’est le Seigneur. Jean, le disciple que Jésus aimait, vit et crut, là où apparemment il n’y avait strictement rien à voir et tout à croire. Il vit et il crut.
 
Le Seigneur se manifeste à des témoins qu’il choisit. À des saints et des saintes de Dieu, à nos bienheureux frères et sœurs de l’Ordre. Mais aussi à d’autres moins connus.
 
À des hommes et des femmes qui proposent des lieux de vie partagés avec des personnes fragiles, exclues, marginalisées pour vivre ensemble les uns avec les autre autrement, comme le Village de François qui s’est installé dans notre ancien monastère du Désert. À des dirigeants d’entreprises et des hommes d’affaires qui ont créé à Nantes les Bureaux du Cœur où des patrons hébergent la nuit et les fins de semaines des sans-abris, dans leurs bureaux alors inoccupés. La foi rend créatif, inventif, et elle trouve des solutions pour venir en aide aux gens dans le besoin. Que font ces témoins qui sont eux aussi à leur façon des gardiens de leurs frères, des anges-gardiens comme les intervenants de la santé depuis plus d’un an ? Ils s’efforcent de faire la même chose que Jésus. Jésus faisait le bien partout où il passait. Il faisait le bien et il guérissait ceux qui avaient besoin d’être guéris. Ce sont les signes de ceux qui ont vu et cru en Jésus après la Résurrection : ils chassent les démons de la pauvreté, du rejet, de la misère, de l’abandon; ils parlent un langage nouveau de fraternité et de solidarité; ils tendent la main à tous ceux et celles qui vont mal dans leur cœur et dans leur tête et les malades sont guéris. Et tout cela, avec la puissance, la force, l’énergie que Dieu a déployées dans leur foi et qui est celle-là même de la Résurrection du Christ.
 
 
Et nous ? Nous ne faisons peut-être pas partie des témoins choisis par Dieu, mais comme pour saint Paul, le Christ se manifeste aussi à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa Résurrection. C’est son Corps et son Sang qui passent en nous à chaque Eucharistie vécue avec lui; nous sommes porteurs de sa vie, de sa lumière, de son grand désir d’unité et de paix. Notre vie reste cachée en Dieu avec le Christ, bien entendu. Notre façon à nous de tendre la main aux autres pour les aider à rester debout, à se relever, à guérir, c’est d’abord notre prière qui exige de nous cette puissance et cette force d’une foi de ressuscités. Notre prière qui touche le cœur de Dieu pour qu’il intervienne à travers toutes nos médiations humaines : Seigneur, cet homme, cette femme, ce peuple, que tu aimes, cette terre que tu aimes, ce monde que tu as créé et que tu aimes est malade… Nous prions avec ferveur parce que nous voyons et nous croyons ce que nous voyons : c’est-à-dire comment Dieu bénit et multiplie la plus petite offrande de vie et d’amour.
 
Mes Frères, nous sommes aujourd’hui au seuil d’un monde nouveau. C’est vrai depuis la Résurrection du Christ une fois pour toutes, mais avec ce que nous vivons maintenant comme humanité au plan planétaire, c’est encore plus vrai que jamais, si nous sommes ressuscités avec le Christ, et nous le sommes !, le monde ancien tel que nous le connaissions est en voie de disparaître et un monde nouveau est en train de surgir... Le Christ est vivant : il est vraiment ressuscité. Et nous sommes le Corps du Christ. Alléluia !

11-04-2021 / 2e Dimanche de Pâques (Frère Bruno-Marie)

2e Dimanche de Pâques

(Frère Bruno-Marie)



Homélie



Mes Frères,
 
Un jour quatre hommes portant un paralytique sur un brancard voulaient le déposer devant Jésus pour qu’Il le guérisse. Ne pouvant y parvenir à cause de la foule qui s’amassaient devant la maison de Simon-Pierre , ils résolurent de monter sur le toit de la maison, d’en défaire la couverture et de descendre le paralytique devant Jésus. Voyant leur foi, Jésus dit au paralytique: « Mon Fils, tes péchés te sont pardonnés. »
 
Les scribes et les pharisiens qui assistaient à la scène furent scandalisés au plus profond d’eux-mêmes par ce qu’ils venaient d’entendre. « Comment cette homme ose-il pardonner les péchés ? Pensèrent-ils en eux-mêmes. Dieu seul peut pardonner les péchés.»
 
Cet homme qu’ils réussirent à faire condamner et crucifier parce qu’il avait osé se faire l’égal de Dieu en pardonnant les péchés, nous retrouvons aujourd’hui en ce premier jour de la semaine , bien vivant au milieu de ses disciples bien que toutes les portes furent verrouillées par crainte des juifs. Cette fois, aucun reproche, aucune réprimande, mais seulement un souhait de paix: « La paix soit avec vous ». Et après cette parole, pour bien leur attester que c’était vraiment Lui le crucifié d’hier, Il leur montra ses mains et son côté. Alors les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur.
 
Cette paix que Jésus leur souhaite et cette joie qu’ils éprouve à la vue du Seigneur, sont déjà des effets de la Divine Miséricorde. Ce sont la paix et la joie de se savoir réconciliés avec Dieu, pardonnés de leur reniement et de leur abandon.
 
Cette paix et cette joie qui sont des effets de la Divine Miséricore, non seulement Jésus les donne à ses disciples mais Il leur accorde aussi de pouvoir de les répandre autour d’eux Après avoir soufflé sur eux, Il leur dit: « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Recevez l’Esprit Saint, Tout ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis et tout ceux à qui vous maintiendrez leurs péchés, ils leur seront retenus ».
 
Ce pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu seul, celui de pardonner les péchés, le Christ ressuscité le transmet à ses disciples afin qu’ils puissent continuer sa mission de réconcilier les hommes entre eux et avec Dieu et de devenir ainsi à leur tour des instruments de la Divine Miséricorde.
 
Des instrument de la Divine Miséricorde, voilà ce que nous devenons chacun et chacune de nous chaque fois que nous pardonnons à nos frères et soeurs du fond du coeur.

18-04-2021 / 3e Dimanche de Pâques (Frère Michel)

3e Dimanche de Pâques

(Frère Michel)



Homélie


En ce temps de pandémie, notre monde expérimente, dans une certaine mesure, un « confinement en temps de crise » qui ressemble à celui qu’ont vécu les disciples de Jésus au lendemain des événements dramatiques entourant sa mort. Et pourtant, comme ce fut le cas pour eux, le Ressuscité franchi les portes closes et il se fait présent au milieu de nous : il vient chasser la peur en nous donnant sa paix et il vient nous relever pour que nous devenions ses témoins.

Aujourd’hui, l’Évangile nous rapporte comment les disciples d’Emmaüs qui, ayant reconnu le Christ ressuscité à la fraction du pain, sont reparti aussitôt à Jérusalem pour annoncer la bonne nouvelle aux apôtres et à leurs compagnons. Et alors qu’ils parlaient encore entre eux, Jésus se fit présent au milieu d’eux afin de leur ouvrir l’intelligence à la compréhension des Écritures pour qu’ils deviennent, eux-mêmes des témoins.

Il en va ainsi pour nous aussi mes frères : un jour où on ne l’attendait pas, Jésus lui-même se fit présent dans notre vie et il a chassé la peur qui nous tenait, jusqu’alors, prisonniers. Nous avons compris ce jour-là que notre vie n’avait pas de sens sans la présence du Ressuscité à nos côtés et nous n’imaginions plus faire notre vie sans Lui!
Rappelons-nous comment il nous fut difficile de garder cette bonne nouvelle pour nous-même, malgré l’incompréhension manifeste de notre entourage.

Et un jour, nous avons décidé de nous engager à la suite du Christ… Sans trop nous en rendre compte, nous venions d’être choisis pour devenir ses témoins.
Puis, peu à peu, nous en sommes venus à comprendre que pour devenir des témoins authentiques, nous ne devions pas nous contenter de dires de belles paroles sur Celui qui, un jour, nous avait brûlé le cœur au carrefour des Écritures : Jésus ne nous avait pas choisi pour cela. Nous en sommes venus à comprendre que pour devenir ses témoins, nous devions faire en sorte que notre foi se traduise en actes; nous devions être mieux ajustés à cet Amour qui est en Dieu… mieux accordés à cet Amour qui est Dieu.

Toutefois, et en y regardant de près, force est de reconnaître que nous sommes souvent loin du compte. Mais le Seigneur ne cesse pas de nous aimer et d’avoir confiance en nous pour autant. Dieu sait que pour que nous devenions les témoins de sa Présence au cœur du monde d’aujourd’hui, nous devons d’abord être témoin de sa Présence qui habite notre cœur. 
Dieu vivant en nous a besoin de nos mains pour communiquer son Amour au monde d’aujourd’hui. Dieu vivant en nous a besoin de notre action humaine humanisante pour communiquer sa tendresse au cœur d’une humanité «qui soupire et qui souffre dans une sorte de travail d'enfantement (universel) jusqu'à ce qu'un monde nouveau soit né …» (Romain 8, 22).

25-04-2021 / 4e Dimanche de Pâques (Frère Emmanuel)

4e Dimanche de Pâques

(Frère Emmanuel)



Homélie


Chers Frères,

C’est le dimanche du bon pasteur. Si l’image du pasteur gardant ses brebis nous parle encore un peu aujourd’hui, beaucoup de nos contemporains ne sauraient réellement définir son rôle. L’image est champêtre, bucolique, sans doute un peu idyllique même si la réalité qu’elle recouvre est bien réelle. St Thomas d’Aquin nous dit que ce titre convient bien à Jésus, mais que pour lui-même, Jésus, pour se différencier du mauvais pasteur et du voleur a tenu à préciser : Je suis le bon pasteur. Un bon pasteur qui entre par la porte. Il est lui-même cette porte par laquelle il entre. Un titre que Jésus s’est réservé, alors que celui de pasteur est donné à l’apôtre Pierre, aux autres apôtres et aux évêques, selon la parole de Jérémie : « Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur ». Et St Thomas précise : « Bien que les chefs de l’Église qui sont fils de celle-ci, soient tous des pasteurs, le Christ dit : Je suis le bon pasteur, pour montrer la force unique de son amour. Aucun pasteur n’est bon s’il n’est uni au Christ par la charité, devenant ainsi membre du pasteur véritable. Le service du bon pasteur, c’est la charité. C’est pourquoi Jésus dit qu’il donne sa vie pour ses brebis ».

Il est le pasteur, la porte, le portier car il est celui qui fait entrer. Il est aussi brebis puisque le prophète Isaïe nous dit : « Comme une brebis, il a été mené à l’immolation », et Jean-Baptiste dira de lui : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». St Augustin parle ici de similitude, sans doute utiliserions-nous aujourd’hui plus volontiers le mot ‘image’. Une autre image nous vient d’Afrique du Nord qui connaissait les animaux sauvages pouvant décimer les troupeaux. Augustin, après avoir dit du Christ qu’il est pasteur, brebis, agneau nous dit qu’il est aussi lion selon le texte du livre de la Genèse et de l’apocalypse : « Le lion de la tribu de Juda a remporté la victoire. » Dernier exemple : Les pasteurs pour garder leur troupeau s’assoient légèrement en hauteur au sec sur une pierre. Or le Christ est la pierre rejetée des bâtisseurs, devenue la pierre d’angle. St Paul écrira aux Corinthiens qu’il est le rocher spirituel qui accompagnait Moïse et les Israélites auprès duquel ils pouvaient s’abreuver durant leur traversée du désert. Alors que peut-on dire de vrai concernant Jésus ? St Augustin précise sa pensée : « Tout peut-être dit de Dieu, mais rien n’est dit qui ne soit digne de Dieu. Rien n’est plus étendue que cette indigence : Tu cherches un nom convenable et tu ne le trouves pas; tu cherches à dire quelque chose et tous les noms se présentent ». Cependant au-delà des images et des similitudes, le célèbre évêque précise : « Mais si tu me demandes ce qui lui appartient en propre : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Si tu me demandes ce qui lui appartient en propre : Il est le Fils unique engendré du Père de l’éternité, égal à celui qui l’engendre, par qui tout a été fait, immuable avec le Père et qui n’a pas été changé par la forme d’homme qu’Il a prise, devenu homme par son incarnation, Fils de l’homme et Fils de Dieu. Tout ce que je viens de dire n’est pas une similitude, mais la réalité ».

Jésus, bon pasteur qui confie à d’autres la tâche d’être pasteur des brebis qu’il leur confie. Les brebis sont plus nombreuses que les pasteurs, c’est logique. Et Jésus a prié pour nous, pour que nous restions unis et que pas un seul ne se perde. À défaut d’avoir cherché ce que peut être la prière d’un pasteur aujourd’hui, je suis allé relire la prière d’Aelred de Rielvaux. Retour aux sources de notre vie cistercienne d’un Père Abbé qui demande beaucoup de dons pour lui-même afin de guider ceux qui lui sont confiés, et qui donc demande aussi pour eux. Ainsi cette prière devient l’idéal de ce que devrait être notre vie monastique. D’autant plus qu’Aelred se dit audacieux dans sa prière, poussé qu’il est par la charité qui l’anime pour ses frères :

« Que sous l’action de l’Esprit, doux Seigneur, ils aient la paix en eux-mêmes, entre eux et avec moi; qu’ils soient modestes, bienveillants, s’obéissant, s’entraidant et se supportant mutuellement; qu’ils aient la ferveur d’esprit, la joie dans l’espérance, une endurance inlassable dans la pauvreté, l’abstinence, les travaux et les veilles, le silence et le recueillement. Chassez d’eux, Seigneur, l’esprit de vaine gloire et de superbe, de tristesse et d’envie, d’acédie et de blasphème, de défiance et de désespoir, de discorde et de présomption. Soyez au milieu d’eux ainsi que vous l’avez promis. Et puisque vous savez ce dont chacun a besoin, je vous en prie, raffermissez en eux ce qu’il y a de faible, ne rejetez pas ce qui est débile, guérissez ce qui est malade, apaisez leur chagrin, ranimez les tièdes, rassurez les instables, que tous se sentent aidés de votre grâce dans leurs besoins et leurs tentations. » 

Un pasteur qui prie pour ceux qui lui sont confiés. Et qui souhaite pour eux le meilleur. Non pas le meilleur de ce qu’il peut leur donner ou le meilleur de ce qu’eux peuvent obtenir par eux-mêmes, mais le meilleur de ce que Dieu lui-même peut leur donner. Aussi Aelred conclut-il sa prière ainsi : « Qu’ils persévèrent joyeusement dans leur désir de sainteté et qu’en persévérant ils obtiennent la vie éternelle, moyennant votre secours, notre doux Seigneur, vous qui vivez dans les siècles des siècles. Amen. »

29-04-2021 / 4e Jeudi de Pâques (Dom André)

4e Jeudi de Pâques

Neuvaine de prière avec nos Bienheureux Frères de Tibhirine

(Dom André)



Homélie


 
Mes Frères,
 
Nous commençons aujourd’hui une neuvaine de prière pour nous préparer à célébrer le 25e anniversaire de la pâque de nos sept frères de Tibhirine, les bienheureux martyrs d’Algérie. Profitons de cette neuvaine non seulement pour les prier mais aussi pour retrouver à notre tour ces racines qui donnent des ailes, autrement dit pour approfondir le charisme de nos saints fondateurs, pour être attentifs aux périphéries, comme nous y invite l’Église et le Pape François, pour discerner les grandes aspirations de nos contemporains, pour nous mettre à l’écoute de ce que l’Esprit lui-même nous révèle dans l’héritage de nos frères de Tibhirine. Voici un ou deux aspects de cet héritage : il y aura encore bien d’autres points à découvrir.
 
Au chapitre 15 du Petit Exorde, on lit ceci : « Ayant méprisé les richesses de ce monde, les nouveaux soldats du Christ, pauvres avec le Christ pauvre, commencèrent à se demander quel plan, quelle organisation du travail ou quelle activité pourraient leur permettre, dans cette forme de vie, de subvenir à leurs propres besoins et à ceux des hôtes, riches et pauvres, qui se présenteraient et que la Règle ordonne de recevoir comme le Christ. »
 
Pauvres avec le Christ pauvre… En 1984, la communauté de Tibhirine demande à l’Ordre de pouvoir cesser d’être une abbaye pour revenir au rang de prieuré car cela leur semblait mieux refléter leur vrai statut dans la désormais petite Église d’Algérie. Tibhirine n’était pas une communauté pauvre ; les frères ont aidé financièrement des monastères de France et ils faisaient des dons généreux qui allaient bien au-delà des soins médicaux assurés par f. Luc. À l’écoute de nos fondateurs et aussi des besoins réels des gens qui les entouraient, ils prirent diverses décisions. D’abord après l’indépendance de l’Algérie, ils décidèrent de ne conserver que 12 des 400 hectares dont ils étaient jadis propriétaires. Puis la nouvelle génération, celle de nos bienheureux, décida d’aller encore plus loin et de s’ouvrir à une autre forme de partage. Ils invitèrent 4 familles du voisinage à former avec eux une sorte de coopérative où ils partageaient ensemble le travail des parcelles cultivées, les récoltes et les semences pour l’année suivante. Le diaire de la communauté l’atteste : ce ne fut jamais une opération facile. En plus du tiraillement entre les 4 familles elles-mêmes et avec la communauté, il y eut aussi, bien entendu, la jalousie des familles qui n’avaient pas été choisies ou privilégiées. Mais cette expérience a perduré malgré tout et c’est une première dans notre Ordre : partager la propriété et le fruit de la propriété avec les pauvres.
 
Cette écoute des autres les conduisirent aussi à se rapprocher des gens sur un autre aspect interpellant de la vie monastique mais qui n’a plus toujours la cote aujourd’hui : le jeûne. En voyant les Algériens, tous musulmans, qui les entouraient pratiquer le long jeûne du Ramadan, ils décidèrent de les imiter pendant tout le temps du Ramadan. Après leur départ d’Algérie et leur arrivée au Maroc, ils entendirent aussi l’interpellation de l’Église locale et de son archevêque qui leur demanda de plutôt suivre les prescriptions de la Règle de saint Benoît en matière de jeûne durant le Carême, c’est-à-dire un repas par jour après Vêpres et ils firent ainsi durant une quinzaine d’années avant de re-choisir de vivre le jeûne durant le Ramadan en solidarité avec la population locale.
 
Écoute de notre charisme cistercien initial, écoute de l’Église locale, écoute des gens autour d’eux pour vivre pauvres avec le Christ pauvre. Ils ont vraiment innové, ils ont ouvert une voie encore très peu explorée et suivie dans l’Ordre et cela fait aujourd’hui partie de l’héritage qu’ils nous proposent non pour les imiter à la lettre mais pour parcourir nous aussi ce triple chemin d’écoute de notre charisme, de notre Église et des gens autour de nous, pour marcher ensemble vers la même Béatitude.

02-05-2021 / 5e Dimanche de Pâques (Frère Yves)

5e Dimanche de Pâques

(Frère Yves)



Homélie



« Si vous demeurez en moi... »


Elle est étonnante cette parole, la parole d’une transcendance qui aspire à entrer en communion avec l’infime.  

Un tel rêve n’aurait jamais pu sortir d’un cœur humain.

Toute grandeur avait toujours fait sentir son poids et exigé des redevances.

D’où peut donc nous venir cette étrange grandeur qui, à l’encontre de toutes le autres, se présente à nous comme une force qui nous soulève, une compassion qui nous relève.

Phénomène nouveau: notre combat consiste désormais à nous apprivoiser à la nouvelle donne qui, pour nous, est contre-nature.

Comment la transcendance peut-elle avoir besoin de l’infime?

Il est anormal pour nous de recevoir un salaire sans avoir accompli aucun travail.

Nous multiplions les efforts pour devenir moins indignes, sans comprendre que travailler à rectifier notre conduite dans le but d’être mieux accueillis c’est nier ce qu’il y a de plus sublime au cœur de notre Dieu, son absolue gratuité.

Nous avons accès au royaume de la stupéfaction: 

Est-ce bien possible, la transcendance est communion.

La distance infinie s’achève dans l’intimité

Et la multitude des partenaires qui entre dans le jeux n’altère en rien le caractère exclusif de la rencontre!

Jamais pareil scénario n’aurait pu sortir de l’imaginaire humain!

Tu seras éternellement seul avec ton Dieu!

Et Lui, éternellement, n’existera que pour toi!

Dans sa rencontre avec l’Absolu l’humanité s’était toujours refusée au virginal: en effet, comment à moi seul, pourrais-je remplir de bonheur l’éternité de mon Dieu.

Ici, nos approches sont prises à contre-pied.

Les tenants de la rectitude morale sont pris au piège.

Nos mathématiques sont mises en déroute!

Il importe certes de veiller sur notre agir, mais jamais à titre de monnaie pour acheter le don de Dieu!

Le défi demeure: obtenir ce don de Dieu par la rectitude de notre conduite, ou bien nous émerveiller de ce que l’indignité de notre personne puisse devenir son unique et indispensable nourriture pour le temps et pour l’éternité.

Qui de nous n’a pas éprouvé un sentiment de bien-être et de satisfaction après s’être dépassé pour bien agir?...

Reste à savoir d’où pouvait venir alors l’apaisement ressenti?...

Mais ‘La charité ne cherche pas son intérêt.’

Notre Dieu seul pouvait inventer une aussi belle chanson!



08-05-2021 / 5e Samedi de Pâques (Dom André)

5e Samedi de Pâques

Les martyrs d’Algérie et nos Bienheureux Frères de Tibhirine

(Dom André)




Introduction

 


Mes Frères, nos sept Frères de Tibhirine font partie des 19 martyrs d’Algérie que nous célébrons ce matin. Durant la neuvaine, l’Icône des sept dormants d’Éphèse nous a rappelé que leur vie et leur mort étaient étroitement associées au destins des milliers de musulmans algériens qui ont vécu le même drame durant les années noires. On retrouve ce récit des sept dormants dans une homélie de Jacques de Saroug vers l’an 500 et elle sera reprise dans la Légende dorée de Jacques de Voragine. Mais le plus intéressant c’est que cette histoire d’hommes emmurés vivants dans une caverne à cause de leur foi se retrouve également dans la sourate 18 du Coran. À la mort de nos frères de Tibhirine, ce sont les musulmans qui ont fait aussitôt le lien avec les dormants d’Éphèse. Cela n’aurait certainement pas déplu à nos frères qui aimaient trouver et mettre en relief ces traits d’union entre chrétiens et musulmans. Quant à l’étole, c’est une réplique de celle que portait le plus souvent Mgr Claverie. Il avait remplacé Allah Akbar, Dieu est grand, par Dieu est amour. C’est l’Étole de la Béatification signe d’union entre les deux religions avec l’invocation à Dieu en arabe et avec sa touche chrétienne d’amour.


Entrons dans cette célébration avec toute notre reconnaissance pour le témoignage extraordinaire d’amour, d’espérance et de foi de ces bienheureux martyrs. Prions-les ensemble. Dom Thomas, postulateur de la cause des 19 martyrs, nous avaient demandé en 2016 à Tibhirine de ne pas prier f. Luc séparément des autres pour qu’il ne fasse pas un miracle avant la béatification de tous sinon il aurait fallu le mettre à part du groupe et tout recommencer la postulation ! Aujourd’hui, nous pouvons prier chaque Bienheureux, en particulier s’il en est un qui nous touche particulièrement.

F. Christophe avait été très touché par la mort de Christian Chessel, un des 4 Pères Blancs de Tizi Ouzou abattus à la mitraillette. Ils avaient le même âge, la jeune quarantaine au moment des faits. Dans son journal au 4 janvier 1995, il écrira : « Toi, tu as été abattu en pleine course, tout prêt de franchir le portail. C’est maintenant chose faite. L’existence n’est pas une prison. Les tueurs n’ont pas brisé ton élan de vie… » La mort n’est pas le dernier mot de ces vies données. Le Christ a vaincu la mort, toute mort, demandons-lui la grâce de vivre nous aussi en donnant notre vie pour Dieu et pour les autres.



Homélie


 

Mes Frères,

 

Au début de la neuvaine de prière et de méditation pour nous préparer à célébrer le 25e anniversaire de la pâque de nos sept frères de Tibhirine et des bienheureux martyrs d’Algérie, nous avons vu comment nos frères à l’écoute de notre tradition cistercienne, de l’Église d’Algérie et des musulmans autour d’eux ont choisi de vivre une forme de partage de leurs ressources et une pratique du jeûne en solidarité avec les gens. Le partage et le jeûne n’étaient pas leurs seules pratiques.

 

En matière d’ascèse, on ne peut omettre ce que fit P. Christian, suivi par les frères, dans sa prière et dans sa façon de parler. Au début, en parlant des hommes qui les ont visités un peu avant la Messe de Minuit et qui leur ont clairement annoncé qu’ils reviendraient, Christian prie le Seigneur : « Désarme-les, puis désarme-moi et enfin : désarme-nous. » Ensuite, il va encore plus loin : il veut rester centré sur la personne et dans la personne, il veut aller jusqu’au frère. Christian a été impressionné par la pièce de théâtre de Paul Claudel, la Tête d’or, où dans un échange entre deux personnes, on parle d’un troisième qui est absent. Le premier dit : c’est un imbécile. Le second répond : tu veux dire : c’est un homme nouveau devant des choses inconnues. Ils disent la même chose mais les mots choisis pour le dire ne provoquent pas le même effet. Après la nuit de Noël, Christian opte pour une forme d’ascèse qui n’est pas banale : il choisit de ne plus désigner les personnes par leurs fonctions, leurs actes, leurs uniformes. Il ne parle plus de militaires et de terroristes. Il veut parler en bien des uns et des autres et ils les appellent frères de la plaine et frères de la montagne.

 

Après la parution du film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, Soufiane Zitouni, un philosophe musulman algérien, a fait une lecture musulmane du testament de Christian et il a bien saisi le sens de la fraternité chez Christian. Il part des tout premiers mots du testament Quand un A-Dieu s’envisage. Il se demande : Que vient faire ce Dieu sans visage au début d’un testament spirituel ? Christian réfléchit sur son départ du monde des vivants, il est comme dans un entre-deux, il ne voit pas encore avec le regard du Père, il est face à un Dieu sans visage. Mais il sait qu’après sa mort, il pourra enfin plonger son regard dans celui du Père pour contempler avec lui les enfants de l’Islam tel que le Père les voit. C’est ce regard du Père qui unifie et réconcilie au-delà des différences et des oppositions. Dans ce regard du Père auquel il aspire et qu’il sait qu’il va atteindre, Christian pressent que l’unité de toute l’humanité, des chrétiens et des musulmans, est déjà acquise et donnée en Dieu, même si nous n’arrivons pas encore à la percevoir aujourd’hui. Et c’est là le vrai Visage de Dieu que Christian veut contempler, un Dieu où nous sommes tous réellement frères les uns des autres. Au-delà de nos différences dogmatiques, théologiques, culturelles, il y a cette même chose que nous cherchons tous, chrétiens et musulmans, conclut Soufiane Zitouni, cette « eau de Dieu » qui étancherait toutes nos soifs de paix et de salut.

 

Ce chemin de fraternité ne s’est pas ouvert par hasard dans la vie de Christian et de ses frères. C’est la lectio divina et la prière qui les ont conduits sur cette voie. Christian aimait méditer les textes des Écritures biblique et coranique ensemble, en se servant de l’une et de l’autre pour approfondir, élargir et actualiser le sens de la Parole de Dieu. Dans son commentaire sur le chapitre 4 sur les bonnes œuvres dans la RB, il part d’une citation de He 10,24 : Veillons les uns sur les autres pour nous stimuler à la charité et aux bonnes œuvres. Et il aime bien ajouter deux versets du Coran qu’il cite assez souvent et qui invite aussi à se surpasser dans les bonnes actions, sûrs que Dieu marche avec nous où que nous soyons. En entrelaçant ainsi les deux Écritures, Christian fait émerger la richesse des textes eux-mêmes et leur donne une nouvelle fécondité. Comme moines, nous sommes familiers avec cette méthode qui consiste à lire un texte de l’Écriture à l’aide d’autres textes bibliques pour l’interpréter et le commenter, Christian le fait lui en se servant aussi du Coran. Il a appris à lire la Parole de Dieu avec un cœur et un esprit ouverts, à se tenir et à durer là où il est et avec ceux qui l’entourent. Nous ne sommes pas aujourd’hui entourés de musulmans, nous serons peut-être demain entourés de chinois. Mais pour l’instant, nous sommes entourés de générations qui parlent une langue souvent sans référence ni connexion au monde de notre foi chrétienne.

 

Et voici l’autre dimension importante de l’héritage de nos martyrs d’Algérie : la prière. Menacés d’expulsion par le gouvernement algérien qui, en 1975, leur donnait huit jours pour quitter le pays, les frères alors présents à Tibhirine ont changé leur stabilité pour se fixer à Tibhirine et y rester et c’est ainsi que pour la première fois, en 1975, ils se définissent comme « priants parmi d’autres priants ». Il y avait déjà dans cette affirmation tout un projet de vie pour Dieu et avec le peuple dans lequel ils se trouvaient insérés. Au sein de notre peuple québécois, nous sommes nous des priants non pas parmi des mécréants, des sans-foi, mais parmi des criants et des suppliants qui n’arrivent plus à exprimer leurs cris et leurs supplications avec des mots fournis par une tradition catholique. Ce qu’ils ont à crier, c’est leur désenchantement, leur désarroi, leur révolte. Notre prière ne peut pas être détachée de leurs cris, parfois étouffés, qui cherchent à s’exprimer. Notre vie monastique parmi eux devrait pouvoir leur proposer une expérience spirituelle visible et reconnaissable, déchiffrable, de prière et fraternité qui les rejoigne et les touche. Nous appartenons nous aussi à une Église et à un peuple…

 

Mes Frères, l’héritage de nos Bienheureux Frères de Tibhirine est porteur de vie nouvelle. Nous voulons l’accueillir dans l’action de grâce pour en vivre, en être transformés et répondre nous aussi de tout notre cœur et de toutes nos forces à l’amour que Dieu a répandu dans nos cœurs et dans notre communauté… pour nous-mêmes comme pour tous ceux et celles qui nous entourent.

 


09-05-2021 / 6e Dimanche de Pâques (Frère Martin)

6e Dimanche de Pâques

(Frère Martin)




Homélie



 Demeurez dans mon amour…

 

Frères, 

En paraphrasant saint Jean-Paul II dans son exhortation Vita consecrata, nous pourrions dire que demeurer dans l’amour, c’est repartir du Christ… c’est repartir du don de son amour pour chacun de nous… Ce « demeurer en Jésus», ce « repartir du Christ », c’est avant tout rester attachés à lui comme le sarment à la vigne…

 

La première attitude du disciple… la plus fondamentale d’entre toutes – et c’est l’Évangile qui nous l’enseigne – c’est de rester avec Jésus pour l’écouter… pour apprendre de lui... Apprendre à demeurer en sa présence, à demeurer en son amour, à se laisser simplement regarder par lui. Chose bien difficile dans un monde où l’avoir et l’agir ont priorité sur l’être et la contemplation...

 

Un jour, un jeune homme s’approche du pape François et lui dit : « Père, j’aimerais bien vous rencontrez, mais je ne crois en rien… Je n’ai pas le don de la foi… » Cet homme avait saisi que la foi est un don de Dieu, qu’elle ne nous appartient pas, mais qu’elle se communique. Et le pape de répondre : « Ne te décourage pas. Il t’aime. Laisse-toi regarder par lui ! Rien de plus ». Frères, comme il est bon parfois de se faire rappeler en quoi consiste l’amour de Dieu. Oui, ce n’est pas nous qui avons aimés Dieu, écrit saint Jean, c’est lui qui nous a aimés le premier…

 

Quelle joie profonde de se sentir aimé le premier d’un amour inconditionnel afin de s’approcher de lui avec une confiance renouvelée… afin d’avoir la vie. À ce sujet, Benoît XVI avait des paroles lumineuses comme lui seul pouvait en avoir : « Lorsque nous rencontrons, dans le Christ, le Dieu vivant, nous connaissons ce qu’est la vie, nous connaissons ce qu’est l’amour, dit-il. Nous ne sommes pas le produit accidentel et dépourvu de sens de l’évolution. Chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu. Chacun de nous est voulu, chacun de nous est aimé et nécessaire. Il n’y a rien de plus beau que d’être rejoint ainsi par le Christ »…

 

Demeurez dans mon amour….

 

Une parole de Jésus qui devrait trouver une oreille attentive auprès des contemplatifs que nous sommes… une parole qui devrait nourrir notre désir de demeurer dans l’amour dont Jésus nous a aimés, par la prière, la lectio ou le silence ; d’habiter et se reposer en un endroit qui, à première vue, n'est pas le nôtre, à savoir le sein de Dieu, là où Jésus est sorti, là où il est retourné, là où nous retournerons nous aussi dans la plénitude de notre être d’enfant de Dieu... Demeurez en moi ; c’est comme si Jésus nous disait : si vous voulez trouver une demeure…, un lieu où vous pouvez vivre, cherchez-le en moi, trouvez-le ailleurs qu'en vous-mêmes. Venez habiter ailleurs, hors de vous-mêmes…

 

Soyez des émigrés de l'amour de soi dirait notre père saint Benoît... Soyez mes imitateurs nous dit Jésus ; demeurez dans mon amour, comme moi, je demeure dans l’amour de mon Père en gardant sa parole... Alors ma demeure, celle d’où je suis sorti, ne vous sera plus étrangère, mais familière. Vous reconnaîtrez qu’aimer comme moi, c’est accepter d’être mis en mouvement : de vous-mêmes vers moi-même, de moi-même vers vos frères et vos sœurs en humanité. Je vous le dit, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés…

 

Et cet amour dont parle Jésus, frères, n’est pas un simple sentiment ou une expression creuse… Il définit Dieu en tant qu’il est l’Unique, le Vivant, Dieu en trois personnes distincts, se livrant les unes aux autres... C’est bien en cet amour que Dieu veut que nous demeurions, ce qui n’est possible que parce qu’il nous aime comme le Père l’aime, c’est-à-dire en se donnant totalement à nous…

 

« Ne souffrons pas que notre cœur soit esclave de qui que ce soit, aimait redire sainte Thérèse d’Avila, sinon de celui qui se l’est acquis par son propre sang »

 

C’est la grâce, frères, que nous pouvons continuer de demander les uns pour les autres…

 

Demeurez dans mon amour…


14-05-2021 / Saint Matthias (Frère Michel)

Fête de saint Matthias

(Frère Michel)




Ouverture de la célébration


À une époque où le souvenir de la mort et de la résurrection de Jésus était encore brulant dans le cœur des premiers croyants, c'est Matthias qui fut choisi par les frères pour annoncer la Joie de l’Évangile: Aujourd'hui c'est à nous que s’adresse la Parole de Dieu en nous invitant à devenir les "serviteurs de la Joie" pour nos frères et soeurs en humanité (2 Cor 1:24).



Homélie



" Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous "


A la source de toute vocation chrétienne et de toute mission apostolique, il y a l’appel de Dieu… un Dieu "plein de joie" parce qu'en Lui il n’y a aucune tristesse. Comme l’a écrit le prophète Sophonie : "Pousse des cris de Joie, fille de Sion: Le Seigneur est en toi. Il met en toi sa joie et son allégresse" (So.3:14-18).


Jésus nous invite aujourd’hui à vivre de la joie même de Dieu en nous aimant les uns les autres… pour que "Sa joie demeure en nous et que notre joie soit parfaite".

À travers le commandement de l’Amour fraternel, nous devenons ainsi les dépositaires, les héritiers de la joie de Dieu.


Bien sûr, au long de notre chemin sur la terre, nous ressentons la "rude loi de la vie", qui risque de nous assombrir… et "l’implacable loi de mourir qui risque de nous attrister". Mais si nous étions capables de nous souvenir de cette joie qui est inscrite en nous, alors notre pèlerinage terrestre prendrait des allures de "plénitude de Joie"… car Dieu est Amour et cet Amour dans lequel il nous fait baigner est la source de la Joie parfaite.


En ce jour de la fête de saint Matthias, que le souffle de l'Esprit vienne ouvrir notre intelligence et notre cœur à cette mission de devenir de plus en plus chaque jour des témoins et des "serviteurs de la joie" de Dieu pour notre humanité. 


AMEN


16-05-2021 / Dimanche de l'Ascension (Dom André)

Dimanche de l'Ascension

(Dom André)




Homélie



Mes Frères, 


Si Pâques fait passer le Christ et l'humanité de la mort à la vie et si la Pentecôte élargit l'espace de cette vie nouvelle de Jérusalem à tout l'univers, l'Ascension insiste davantage sur le passage de la terre au ciel, sur le mouvement de descente et de remontée, d'abaissement et d'exaltation. Et ceux en qui le Christ n'est pas encore monté au ciel, nous les retrouvons en ceux qui n'ont pas encore vécu dans leur vie spirituelle ce dépouillement et ce détachement à la suite du Christ pauvre, souffrant sa Passion et descendant aux profondeurs de la terre, aux enfers du cœur humain, pour remonter jusqu'au ciel et siéger dans la gloire à la droite du Père. Même ceux qui ont vécu la descente mais ne sont pas encore remontés, ne connaissent pas encore Jésus Christ dans le mystère de son Ascension et parfois on les trouve abaissés, pauvres, douloureux et se plaignant sans cesse car ils n'ont pas amorcé la remontée, bien plus ils n'ont pas saisi que le ciel est grand ouvert pour eux et que la gloire se trouve déjà dans la descente comme l'atteste les anges de Dieu qui ne cessent de monter et de descendre au-dessus du Fils de l'homme…

 

Jésus est élevé au ciel mais il est toujours présent parmi nous jusqu'à la fin des temps, travaillant avec nous, nous révèle l'Évangile, confirmant sa Parole par des signes. Sa Parole trouve un écho et parle en nous : elle nous met en travail par cela même qu'elle dit en nous. Sa Parole n'est pas de l'ordre de la connaissance, de l'explication ni même de la transmission : elle est de l'ordre de l'engendrement, elle veut nous faire vivre en relation avec Jésus Ressuscité. Elle est tout près de nous, sur nos lèvres et dans notre cœur, pour éclairer et tracer notre propre chemin vers Dieu. Et Jésus élevé au ciel nous donne des signes qui accompagnent sa Parole. Des signes non pas pour les apôtres, les missionnaires, les prédicateurs : des signes donnés pour ceux qui croiront, pour nous, mes frères…

 

Il nous donne de saisir les serpents dans nos mains. Nous préférerions laisser les serpents dans les sables du désert ou les profondeurs de la jungle en espérant qu'ils y restent tranquilles. Notre art de vivre consiste très souvent à éviter et à fuir les serpents, à éviter et fuir tout ce qui nous fait peur au lieu d’y faire face, de le regarder et de l’affronter.

 

Le Seigneur nous promet aussi que nous pourrons boire un poison mortel sans qu'il nous fasse de mal. Il y a toujours sur notre route des gens, des faux frères qui sont maîtres dans l'art d'inoculer les germes de la contradiction, de la violence et de la destruction, les venins mortels de la médisance, de la calomnie, de ces murmures qui sapent et ruinent la confiance que nous sommes appelés à avoir les uns dans les autres et qui est le fondement de notre unité, comme de toute paix, de tout amour, en nous et entre nous.

 

Chasser les esprits mauvais au nom de Jésus, c'est avoir part à sa puissance de Résurrection désormais à l'œuvre dans la création et l'humanité. Ce signe nous dit que nous ne sommes pas que de la terre et de la poussière mais que nous sommes aussi de Dieu : de la poussière oui mais avec un cœur qui bat et qui aime.. Et s'il a répandu son Esprit en nous, s'il a mis en nous un amour capable de répondre à son amour, il nous a donné le pouvoir de chasser les esprits qui ne sont pas de Dieu, principalement en faisant du bien aux autres, en faisant le bien comme lui, même en passant. Dans le combat de chaque être humain, il y a les serpents, les poisons, les esprits mauvais : pas un jour, pas une heure sans que nous en fassions l'expérience. Mais il y a aussi ce bien que nous pouvons faire aux autres et qui est un signe de Dieu !

 

Par son Ascension, Jésus nous tourne vers une vie nouvelle : il nous ouvre un espace, un horizon nouveau. Et c'est vraiment une vie nouvelle, quand nous pouvons regarder en face ce qui nous fait peur et continuer à avoir foi en Dieu et en l'humain malgré tout. Il est encore un dernier signe, comme la cinquième dimension, qui n'est pas de l'ordre de la largeur, de la hauteur, de la longueur ni même de la profondeur. Ce signe touche notre relation aux autres, ce qui nous lie et nous relie les uns aux autres et à l'Autre : Ils parleront un langage nouveau. Ils loueront le Seigneur ceux qui le cherchent. Quand notre langage sera un langage d'humilité (Ayez beaucoup d'humilité, Eph 4,1), de douceur, de patience et de paix, quand nos paroles féconderont l'espoir et la joie dans le cœur des autres, quand nos mots porteront à nos lèvres le souffle de Celui qui aime et qui prie en nous, nous saurons alors que l'Ascension est en cours dans notre vie, que le Christ est vraiment ressuscité et que sa Résurrection est à l'œuvre en nous, son Corps vivant.

 

Jésus s’élève au ciel. Il part au terme de cette dernière apparition aux siens. Il est parti. Et nous aussi nous sommes partis, nous voyageons dans le temps et nous parcourons toutes nos années de vie et, comme il l’a promis, Jésus travaille avec nous, manifestant sa présence désormais par les signes qu’il nous a laissés et qui accompagnent notre foi dans tous les espaces et tous les temps où nous rejoignons et touchons d’autres êtres humains par nos paroles et nos actes nés de l’Évangile, nés et inspirés du Christ Jésus.


23-05-2021 / Dimanche de la Pentecôte (Dom André)

Dimanche de la Pentecôte

(Dom André)




Ouverture de la célébration


Nous célébrons aujourd’hui la solennité de la Pentecôte. Quand les hommes ont voulu construire la tour de Babel pour parvenir par leur propre force à Dieu, ils ont échoué.

À la Pentecôte, l’Esprit Saint trouve des hommes humbles, devenus capables de se comprendre les uns les autres dans la différence de leur langage et de leur culture. C’est à ces hommes que Jésus avait promis la venue de l’Esprit.

Et l’Esprit est venu sur eux et en eux, un Esprit qui continue à parler en paroles nouvelles et en actes nouveaux car Dieu ne cesse jamais de nous parler et de nous aimer.

Nous accueillons de manière nouvelle ce qu’il dit à notre communauté depuis un peu plus d’un an en nous envoyant trois nouveaux frères qui renouvelle le visage fraternel de notre communauté.

 

Ouvrons nos cœurs à ce don et à ce nouveau souffle d’espérance et demandons à l’Esprit du Père et du Fils de faire de nous des saints, s’il le veut, mais surtout des signes vivants de cet amour qu’il nous manifeste.



Homélie


Mes Frères,


Du 17 au 22 mai, c’était la 50e semaine nationale des instituts de vie consacrée et le Pape François, à cette occasion, a donné un message vidéo très clair : vivre en dialogue avec la réalité, c’est-à-dire « garder le charisme fondateur vivant, le garder en mouvement et en croissance, en dialogue avec ce que l’Esprit nous dit dans l’histoire des temps, dans différents lieux, à différents moments, dans différentes situations. Et cela présuppose le discernement et la prière. Sans peur des limites, des frontières, des périphéries… parce que c’est là que l’Esprit nous parlera. »

 

L’Esprit Saint que nous célébrons en cette grande fête de la Pentecôte nous parle. Il nous parle à nous tous qui appartenons à toutes les nations vivant sous le ciel et, dans la stupéfaction et l’émerveillement, nous l’entendons nous parler à nous aussi, dans notre langage et dans notre culture monastiques.

 

Quand Jean Cassien dans ses Institutions cénobitiques dit qu’il faut deux choses pour devenir moine : fuir les femmes et les évêques, il n’a aucun mépris ni pour les femmes ni pour les serviteurs de l’Église. Seulement, il constate que ces deux institutions, à son époque, ne parviennent pas à répondre et à satisfaire les désirs, les aspirations et les attentes d’un grand nombre de gens. Il veut donc prendre une certaine distance par rapport à ces deux grandes institutions et il considère la voie monastique comme une réponse adéquate à une quête radicale d’absolu et d’infini vécue autrement. Saint Benoît va s’en inspirer et établir dans le chapitre 63 de sa Règle que c’est l’ordre d’entrée en communauté, et non pas l’origine sociale, la fortune, l’âge ou la fonction antérieure : il donne ainsi un sens nouveau à la fraternité. Tous seront frères les uns des autres.

 

Au XIIe siècle, un moine cistercien, reconnu bienheureux dans le martyrologe de Cîteaux, a repris cette grande intuition charismatique, même s’il fut par la suite ignoré et écarté en raison de son influence sur des courants de pensée comme le millénarisme. Il s’agit de Joachim de Flore, Père Abbé de San Giovanni de Fiore, en Italie. Dans un contexte de dénonciation de la puissance temporelle de l’Église et de la décadence du clergé aux prises avec toutes sortes d’abus, Joachim de Flore prend un ton inspiré par l’Apocalypse pour appeler à une réforme de la vie monastique. Relisant et reliant sans cesse la Bible et l’histoire humaine, qu’il met constamment en concordance, il détermine trois âges : l’âge du Père avec l’AT, l’âge du Fils avec le NT et l’âge de l’Esprit Saint que les moines sont appelés à vivre de manière parfaite en incarnant dans leur vie l’Évangile éternel. Cette intuition a travaillé une bonne partie de la chrétienté de son temps qui aspirait à voir une Église toute entière pure et sainte dans tous ses membres et pas seulement chez les moines. Après sa mort, son influence a donc perduré encore longtemps.

 

On a pensé que celui qui inaugurait le mieux cet âge nouveau de l’Esprit Saint, c’était au XIIIe siècle François d’Assise, l’instaurateur d’un temps nouveau où l’Évangile serait pris à la lettre et que les croyants vivraient libres de toute pesanteur humaine, transformés par l’Esprit Saint. Cette utopie est encore réapparue à diverses époques lorsqu’il y a eu des événements historiques marquants. Le thème a été repris lors de la découverte de l’Amérique, qui allait devenir le lieu pour réaliser le Règne de Dieu d’où la reprise de l’expression tirée de l’Apocalypse : le «nouveau monde».

 

En 1967, les Abbés Bénédictins à l’occasion du Congresso, leur Chapitre Général, sont revenus sur le charisme de notre vocation monastique et c’est un texte toujours inspirant. « Le don et l’appel par lesquels Dieu invite certains hommes à la vie monastique, parviennent à eux par une action intérieure et directe de l’Esprit, mis à part le rôle que peuvent jouer les occasions et rencontres extérieures, et non par la médiation autorisée de l’Église hiérarchique. Cette vocation peut donc être appelée un charisme. » Et ils ajoutent : « Le premier devoir du moine est donc de se rendre et de demeurer constamment attentif à l’action de l’Esprit en lui et disponible pour lui obéir en toute choses. »

 

Le Pape François nous incite à garder notre charisme non repliés sur nous-mêmes mais en ouverture et en dialogue avec la réalité de notre temps et de notre lieu. Au fond, mes Frères, vous pouvez le constater, l’Esprit Saint nous a toujours ouvert le chemin vers la sainteté et l’éternité. Il est l’Esprit du Père éternel et l’Esprit de Jésus Christ. Quand Jésus envoie les apôtres et les disciples, il les envoie vers toutes les nations et vers la création toute entière qui est en travail d’enfantement. Et les disciples comme les apôtres ne trouvent pas un désert devant eux : ils trouvent une humanité où l’Esprit Saint est déjà à l’œuvre. En vie monastique, il en va de même : nous entrons au monastère baptisés et confirmés, tous appelés à la sainteté, tous prêts à laisser la lumière de l’Évangile du Christ ressuscité nous éclairer, prêts à laisser l’Esprit vivifiant entrer dans les zones d’ombre de notre cœur et de notre vie, prêts à le laisser prier en nous et nous conduire ensemble dans la vérité d’une vie nouvelle qui nous rend libres et nous fait déjà reconnaître ce qui va advenir pour l’éternité. Notre parcours à nous n’est pas géographique mais temporel : nous voyageons dans le temps de notre vie. Il y a bien aussi un espace à parcourir, mais il est très court et combien difficile à parcourir, c’est l’espace ou le chemin entre notre tête et notre cœur. Ô viens en nous, Esprit Saint…

 

30-05-2021 / Dimanche de la Trinité (Frère Sylvain)

Dimanche de la Sainte Trinité

(Frère Sylvain)




Homélie



 « Allez, de toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit ».


Frères et sœurs,


Dans le puissant souffle de la Pentecôte, depuis les premiers disciples jusqu’à aujourd’hui, ces consignes de Jésus ont été mises en œuvre. Depuis vingt siècles, l’Évangile du règne de Dieu a été annoncé à toutes les nations, le baptême a été conféré sous tous les cieux.


C’est là un fait indubitable. Mais on peut s’interroger. Cette annonce de l’Évangile a-t-elle transformé la vie et l’histoire des peuples ? Si oui, dans quelle mesure ? Le baptême conféré au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit a-t-il fait basculer ces populations dans la vie et l’amour trinitaire ? Ce que nous livre l’histoire de l’Église ou simplement l’histoire humaine depuis deux millénaires nous laisse plutôt dubitatifs. Interrogeons alors notre vie personnelle : le baptême que nous avons reçu nous-mêmes, a-t-il fait basculer notre vie personnelle, notre vie communautaire, notre vie ecclésiale, dans cette réalité divine et trois fois sainte ? La réponse à cette question est peut-être à chercher dans la qualité de notre vie fraternelle, car il ne saurait y avoir de vie véritablement filiale, de vie animée par l’Esprit du Fils, qui ne soit en même temps fraternelle.


Mais, plus profondément, le regard de notre foi est-il à même de déceler la vie de la grâce et le déploiement de l’amour trinitaire dans l’intime des individus, qu’il s’agisse de vastes populations ou du cheminement personnel des baptisés que nous sommes ? Déjà saint Paul affirmait aux chrétiens de Colosses : « Votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu… quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire ». La part la plus mystérieuse de nous-mêmes demeure cachée à nos regards, dans la gloire même de Dieu.

Au terme de l’histoire, « Dieu sera tout en tous » nous dit encore saint Paul. Avons-nous pris la mesure de cette affirmation ? La totalité de Dieu dans la totalité de nous. C’est le Dieu Trinité qui sera alors tout en tous. Qu’en dit l’Écriture, sous différentes figures ?


L’indicible gloire du Père, le rayonnement de l’absolu, sera nôtre, entièrement. C’est la réalité que désigne, dans la Bible, la figure royale de Dieu le Père, qui nous partage sa royauté, c’est-à-dire sa toute puissance et son infinie sagesse par laquelle il gouverne toutes choses : c’est là notre héritage. « Le Seigneur Dieu les illuminera et ils régneront pour les siècles des siècles » dit saint Jean dans l’Apocalypse.


L’éternelle vie du Fils, le jaillissement de l’absolu, qui sous-tend chaque fibre de notre être et chaque particule de l’univers, sera nôtre, entièrement. Cette plénitude de vie, sans commencement et sans fin, est rendue manifeste dans la résurrection de Jésus, en qui toute réalité transitoire et impermanente est absorbée dans l’inaltérable éternité de la vie divine. « Je Suis la résurrection et la vie » dit Jésus en saint Jean, « celui qui croit en moi ne mourra pas pour l’éternité ».


L’insondable amour de l’Esprit, débordement de l’absolu, qui inonde chaque espace de notre cœur et celui des plus lointaines galaxies, sera nôtre, entièrement. L’amour sans nom est celui qui fait subsister notre nom à chacun dans le Nom divin, le « je » de notre personne dans le « Je Suis » du Dieu unique. Ultimement, les frontières de notre identité seront abolies dans l’unité de l’amour où s’accomplit la communion trinitaire. De l’Esprit, le fleuve de vie qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau, dans l’Apocalypse de Jean, est la figure. Car l’éternelle vie du Dieu Père, Fils et Esprit n’est autre que l’amour.


« Allez, de toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit ».

Il y a encore des peuples à qui l’évangile n’a pas été annoncé, ou qui ne l’ont pas accueilli. Des populations entières qui n’ont pas reçu le baptême, ou le tiennent pour insignifiant. Dieu est présent là où son nom est prononcé, mais est-il absent là où son nom de Père, de Fils et d’Esprit-Saint n’est pas invoqué ?


Dieu est Esprit, Dieu est lumière, Dieu est Amour, nous dit également saint Jean. Qui donc pourrait circonscrire l’invisible et l’imprévisible souffle de Dieu, libre comme le vent ? Qui pourrait délimiter le rayonnement de son immatérielle lumière ? Qui pourrait poser des frontières à l’infini de cet amour? Allons-nous, à partir des vagues superficielles de notre histoire, qui se font et se défont sans cesse, prétendre mesurer la richesse de cet océan en lequel nous subsistons?


Que notre Dieu Père, Fils et Esprit nous garde dans l’espérance de contempler un jour toute la création transfigurée dans sa gloire.


31-05-2021 / La Visitation (Dom André)

La Visitation

(Dom André)




Homélie



Mes Frères,

 

Marie, la mère de Jésus le Fils de Dieu, rend visite à sa cousine, Élisabeth, la mère de Jean le Précurseur. Ce n’est pas la première fois qu’une jeune fille se retrouve enceinte avant le mariage. Dans la loi de Moïse comme dans la charia aujourd’hui, cette situation est punie de mort. Quand Marie a consenti à la parole de l’ange Gabriel, elle encourait ce risque social et ce n’est peut-être pas sans rapport avec le fait qu’elle s’en aille aussi rapidement dans la montagne. Elle se dit l’humble servante du Seigneur mais elle est aussi une jeune fille dans une situation précaire, fragile à cause de son état certainement incompréhensible en toute logique humaine. L’ange Gabriel lui a donné comme signe de tout ce qu’il lui annonçait la future maternité de sa cousine Élisabeth. Marie veut aussi vérifier ce signe et, dans la pureté de son grand cœur de jeune, elle court pour rendre service à sa cousine âgée et dont on disait qu’elle était stérile.

 

À l’arrivée de Marie, Élisabeth agit d’une manière surprenante. C’est une grande dame, épouse d’un haut personnage de Judée, puisque son mari Zacharie est grand prêtre. Pourtant Élisabeth s’incline devant la jeune Marie. Elle l’accueille comme plus grande qu’elle, à cause de sa future maternité. L’Esprit Saint la remplit et lui inspire une parole de bénédiction qui va écarter tout doute et toute fragilité chez Marie : Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. Et elle entraîne Marie sur le chemin de la louange et du magnificat en ajoutant : Heureuse celle qui a cru en l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. Autrement dit : Heureuse es-tu toi qui as cru la Parole de Dieu. Marie va replacer ce qui lui arrive dans la longue attente et espérance de son peuple et dans la réalisation de la promesse faite autrefois à Abraham. Et c’est son chant du magnificat.

 

Tout cela s’est fait sous l’action de l’Esprit Saint. Et c’est ce même Esprit Saint, qui vient une nouvelle fois d’être répandu dans nos cœurs à la Pentecôte, et qui continue à agir dans l’histoire du salut de l’humanité. C’est par cet Esprit Saint que la réalité est perçue à la manière dont Dieu la voit et la fait exister. Celui qui est habité par cet Esprit Saint accueille les évènements comme ils sont, sans préjugés, comme une bénédiction, car il comprend de plus en plus que tous les évènements de la vie tissent un réseau porteur d’un message de vie et d’espérance.

 

Mes Frères, la Visitation de Marie nous révèle deux dimensions essentielles dans l’expérience de l’Esprit Saint. Se lever et se mettre en marche pour servir les autres. Et puis recevoir d’une autre personne ou d’une communauté tout entière la lumière qui éclaire, libère et fortifie la richesse de ce que nous portons de Dieu en nous, le secret de tous nos Je t’aime en réponse de foi et d’amour quand Dieu nous visite et nous dit : Tu es mon fils, moi aujourd’hui, je t’ai engendré.

 

Le Seigneur fait pour nous des merveilles

Son amour s’étend d’âge en âge

Saint est son nom

06-06-2021 / Le Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ (Dom Yvon Joseph)

Le Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ

(Dom Yvon Joseph)




Homélie



« Il est grand le mystère de la foi » !

 

Oui, il est grand le mystère que nous célébrons aujourd’hui… Il fait appel à notre foi, il fait appel à l’Esprit qui nous habite, car les paroles de Jésus sont esprit et elles sont vie. Ce ne sont pas la chair et le sang qui nous donneront d’accueillir ces paroles en respectant le mystère qu’elles nous révèlent, mais bien l’Esprit que Jésus nous a promis.

 

Comme l’affirme un théologien : « Le mystère n’est pas l’inconnaissable dressé en mur d’ignorance ; il est au contraire la richesse inépuisée – inépuisable ? – du réel. » (G. Bessière, Sentiers, Diabase, 2014, p. 31) C’est l’Esprit Saint qui nous rendra capables de dépasser la matérialité des paroles que nous venons d’entendre – à la fois surprenantes et très denses – pour communier à l’intention de celui qui parle, pour adhérer à la révélation que nous fait Jésus lui-même… Dans ces paroles, il nous dit son désir de nous donner la vie en se donnant lui-même à nous comme nourriture et comme boisson. Ces paroles prononcées avant sa mort sur la croix annoncent un des nombreux modes de sa future présence parmi les siens, sa présence sacramentelle sous les signes du pain et du vin, et elles sont à comprendre à la lumière de sa résurrection et de sa glorification.

 

Le corps que nous recevons sous le signe du pain est bien son corps livré, son corps tranformé par la pâque qui l’a conduit de la mort à la résurrection… Le sang que nous recevons sous le signe du vin est bien celui qu’il a versé pour nous et pour la multitude, sang de la nouvelle alliance également transformé par la pâque de son entrée dans la vie ressuscitée et glorifiée auprès de son Père… Les paroles prononcées par Jésus nous élèvent aux réalités du Royaume ; nous ne sommes plus dans l’ordre physique et matériel… C’est ce que nous laisse entrevoir, à sa façon, un passage du livre de l’Apocalypse, où il est question de « la foule immense « de ceux qui « viennent de la grande épreuve », « vêtus de robes blanches » qu’ils « ont blanchies par le sang de l’Agneau » (Ap 7, 9.14) : nous ne sommes pas ici devant une réalité physique, ni devant une simple image, mais bien devant une réalité du Royaume qui fait appel à notre foi…

 

Le grand mystère de notre foi, comme tout mystère, « en se dévoilant, laisse pressentir qu’il y aura encore mystère », ainsi que l’affirme le théologien déjà cité : nos paroles et nos pensées ne parviendront jamais à l’épuiser ! Le mystère, en se révélant, ne diminue aucunement, il ouvre plutôt nos esprits et nos cœurs à son infini et à sa richesse inépuisable. Le « par Lui, avec Lui et en Lui » de l’acclamation eucharistique fait descendre en notre cœur le silence de l’adoration dans un « Amen » qui est comme un balbutiement d’émerveillement et de reconnaissance !

 

Saisis par le mystère, nous pourrons goûter la joie de la communion selon la promesse faite par Jésus : « De même que le Père, qui est vivant m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi ». (Jn 6, 57) Et la joie de la communion nous mènera à l’engagement de l’action,

dans le vivre « pour Lui » en donnant notre vie pour nos frères et nos sœurs, selon les vocations complémentaires de chacun des membres du corps du Christ… Le silence de l’adoration « en Lui », la joie de la communion « avec Lui » et l’engagement dans l’action manifestent leur vérité dans le vivre « par Lui, pour Lui et comme Lui », par une transformation à la fois comblante et ouverte à toujours plus… Ainsi que le disent les paroles d’un chant très aimé dans les communautés paroissiales : « Comme lui, savoir dresser la table, comme lui nouer le tablier, se lever chaque jour et servir par amour, comme lui ».

 

De la célébration à l’adoration, de l’adoration à la communion et de la communion à l’engagement, nous poursuivrons notre croissance dans la vie du Christ ressuscité qui se donne à nous, « corps livré » et « sang versé ». Par Lui, avec Lui et en Lui… Pour Lui et comme Lui…, c’est le chemin où nous sommes appelés à avancer chaque jour en priant et en nous engageant… C’est le chemin d’entrée dans la vie nouvelle du Christ ressuscité et toujours vivant : nourris par lui, nous vivrons déjà en ressuscités !

 

« Il est grand le mystère de la foi » !


11-06-2021 / Le Sacré-Coeur de Jésus (Frère Martin)

Le Sacré-Coeur de Jésus

(Frère Martin)




Homélie



Frères, la blessure du cœur de Jésus est un thème indéfiniment repris par les auteurs spirituels de tous les temps : d’Origène à saint Jean-Paul II en passant par Marguerite-Marie Alacoque qui, au XVIIe siècle, a donnée une impulsion importante à la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus par les visions dont elle fut gratfiées…

 

Si ces auteurs en ont si souvent parlé, c’est parce que ce côté transperçé de Jésus – ce cœur blessé par le péché – symbolisait, mais aussi traduisait pour eux une expérience intérieure profonde… une expérience qui a bouleversé le cours de leur existence au point de désirer échanger leur propre cœur contre celui de Jésus… Ce qui constitue d’ailleurs la dynamique spirituelle de fond de la vie des grands priants…

 

À la lumière du 4e évangile, on peut dire de ces grands saints qu’ils ont mis leur pas dans ceux de l’apôtre Thomas qui, le premier, eu le privilège non seulement de toucher au Verbe de Vie, d’entendre sa voix, de le voir de ses yeux, mais encore de toucher la chair du Ressuscité, de mettre son doigt dans la marque des clous, de placer sa main dans le côté transpercé du Seigneur des vivants… Par cette expérience – toucher la chair vivifiée du Ressuscité – Thomas a découvert que cet homme qu’il aimait et suivait, Jésus de Nazareth, était bel et bien le Fils de Dieu… Mon Seigneur, et mon Dieu !

 

Mes frères, cette expérience devrait nous emplir nous aussi d’une joie profonde, car la divinité de Jésus ne s’est jamais manifestée aussi distinctement qu’à travers la fragilité humaine… à travers les plaies de son corps… à travers son cœur transpercé… En sa résurrection, et par son côté ouvert, le Seigneur jette un pont entre le fini et l’infini, le temporel et l’éternel, entre notre péché et la miséricorde d’un cœur blessé…  

 

Dieu a tellement aimé le monde, écrit Jean, qu'il a donné son Fils unique…

 

Il le lui a donné… il le lui a livré… et le Fils a accepté que son cœur soit déchiré, que ses mains et ses pieds soient transpercés par des clous… il a accepté de mourir sur la Croix tellement il a aimé le monde, ce monde qui, pourtant, n'a pas su le reconnaître…

 

Certes, tous les disciples n'ont pas eu la grâce de toucher les plaies du Christ comme Thomas… Tous les disciples n'ont pas éprouvé la joie, à l’instar de Jean, l’apôtre bien-aimé, de reposer sur sa poitrine…. Tous les disciples n'ont pas su confesser la divinité du Christ comme Pierre à Césarée de Philippe... Tous les disciples n’ont pas bénéficié de révélations particulières comme la religieuse de Paray-les-moniales… Pourtant, chacun de nous a sa propre expérience de Dieu… de ce Dieu tendre et miséricordieux… une expérience unique, à l‘image de l'amour dont nous sommes aimés…

Avance ton doigt ici, dit Jésus, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté peut-on s’entendre dire personnellement… Si le soldat a touché au cœur de Jésus au moyen d’une lance, nous, nous y touchons moyennant la foi et l’amour que nous avons pour Lui…

 

Frères, en répondant à l’invitation du Ressuscité de placer nos doigts dans ses plaies, de les toucher avec amour… de mettre nos mains dans son côté transpercé… il est ainsi possible de mesurer la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur de la miséricorde de Dieu… de mesurer l’amour dont nous sommes aimés…

 

« Par votre côté transpercé, écrit Guillaume de St-Thierry, nous devons pénétrer tout entiers jusqu’à votre cœur, Ô Jésus, siège assuré de votre miséricorde et jusqu’à votre âme sainte. Ouvrez-nous, Seigneur, la porte de l’arche de votre côté, ouvrez-nous la porte du ciel. »


13-06-2021 / 11e Dimanche du temps de l’Église (Frère Bruno-Marie)

11e Dimanche du temps de l’Église

(Frère Bruno-Marie)




Homélie



« Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre une semence. »



Frères et soeurs

 

Nous le savons, la semence qui est jetée en terre c’est Jésus lui-même, la Parole de Dieu, semé en nos cœurs, le jour de notre baptême. Nuit et jour, que nous dormions ou que nous nous levions, sans que nous sachions comment, cette semence grandit en nous. Puis un jour, comme ces petites fleurs qui au printemps percent à travers l’asphalte, un bourgeon surgit. C’ est l’éclosion d’une vocation. Pour nous moines, cette vocation est un appel à suivre Jésus au désert pour vivre avec Jésus et devenir ses amis et ses intimes .

 

Plus nous fréquentons Jésus la Parole vivante de Dieu, plus nous entrons dans son intimité, plus Il nous parle, et plus Il ouvre nos coeurs à l’intelligence des Écritures. Ce qu’Il dit aux foules en paraboles, Il nous l’explique en particulier dans le secret de notre lectio divina . Alors comme les disciples d’ Emmaüs, nos coeurs deviennent tout brûlants lorsqu’ Il nous explique tout ce qui Le concerne dans les Écritures. Du livre de la Genèse au livre de l’Apocalypse Il nous montre qu’Il est vraiment l’Alpha et l’Omega, le commencement et la fin, le Créateur et le Sauveur.

 

Cependant, le but de Jésus en nous expliquant tout ce qui le concerne dans les Écritures n’est pas uniquement de réchauffer notre coeur. Ce que Jésus veut d’abord et avant tout en nous expliquant les Écritures c’est de nous faire connaître le Père dont Il est lui-même la Parole vivante, l’ultime Révélation , l’ Icône sans tache.

 

Comme la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, puis du blé plein l’épi, notre connaissance du Père, qui n’est rien d’autre que le règne de Dieu semé en nos coeurs, ne cessera jamais de croître. Même après la moisson, lorsque nous aurons été engrangés dans le ciel, notre connaissance de Dieu ne cessera de grandir pour porter du fruit à 40, 60 et 100 pour un. D’éternité en éternité, d’étonnement en étonnement, d’émerveillement en émerveillement, d’extase en extase nous ne finirons jamais de découvrir la beauté et la tendresse de ce Visage que Jésus nous a appris à appeler notre Père.

 

Plus nous connaîtrons notre Père, plus nous découvrirons les merveilles de son amour pour tout homme et pour toute femme, plus nous l’aimerons d’un amour toujours de plus en plus intense. Notre soif de Dieu loin de s’étancher sera toujours de plus en plus grande car comme nous le dit Jésus : « Celui qui boit de cette eau aura encore soif »

 

Mes frères, dans sa grande prière sacerdotale, Jésus s’adressant à son Père lui dit: « la vie éternelle c’est qu’ils te connaissent toi le seul et véritable Dieu et celui que tu as envoyé Jésus-Christ »

Connaître le Père et celui qu’il a envoyé Jésus-Christ sera donc notre grande occupation durant toute l’éternité, qu’elle soit déjà la joie de notre coeur sur la terre.


20-06-2021 / 12e Dimanche du temps de l’Église (Frère Michel)

12e Dimanche du temps de l’Église

(Frère Michel)




Homélie



« Survient une violente tempête et les vagues se jetaient sur la barque; Durant ce temps, Jésus, lui, dormait à l’arrière, la tête appuyée sur le coussin. »

 

En méditant sur cette page d’Evangile il m’est venu à l’esprit que la Parole de Dieu d’aujourd’hui voulait peut-être nous faire comprendre que le plus grand danger qui nous guette n’est pas toujours là où nous le pensons.

Bien-sûr, il y a des tempêtes dans nos vies aussi. Il y a des orages qui balaient toutes nos convictions, des événements qui nous déstabilisent et des épreuves qui nous bouleversent.

Ce sont des tempêtes extérieures à nous qui nous tombent dessus… et c’est effectivement ce qui arrive aux disciples et à Jésus dans leur barque lorsque la tempête surgit sur le lac… violente et semblant venir de nulle part.

 

Dans ces moments tragiques, il est bon de faire comme les disciples désemparés et de crier sa détresse au Seigneur pour lui demander qu’il nous délivre de l’épreuve... Mais nous savons d’expérience que nous n’échappons pas toujours au malheur qui frappe… Parfois il nous semble même que Dieu est absent ou qu’il fait la sourde oreille à nos cris de détresse.

 

Bien sûr, l’Évangile d’aujourd’hui ne vise pas à nous apprendre comment exprimer notre détresse à Dieu. Les disciples, au milieu de la tempête l’ont fait de manière spontanée, convaincante et efficace puisqu’ils ont réussi à réveiller le Maître. Et pourtant, Jésus semble perplexe et désolé face à leur réaction de panique : Le cri de détresse de ses disciples exprimait-il leur confiance d’être sauvé… ou la quasi certitude d’être perdu… ?

 

Pour moi, tout comme pour notre père Abbé, d’après ce qu’il nous a partagé au Chapitre ce matin, un détail m’a toujours intrigué dans cette histoire. C’est le sommeil de Jésus. Comment est-il possible de dormir dans une petite barque en pleine tempête ? Comme si Jésus vivait dans un autre état de conscience que celui de ses disciples. Comme s’il ne se laissait pas perturber par la force et la violence des vents contraires…

Et je me suis demandé si le sommeil de Jésus voulait nous apprendre que le véritable danger qui menace de nous faire périr ne se trouve pas toujours à l’endroit où au moment où nous l’apréhendons le plus.

 

Et si le vrai danger qui nous menace insidieusement était une sorte de nébulosité croissante spirituelle… un embryon de tempête qui risque de se déployer à l’intérieur de nous au moment où nous nous y attendons le moins… Comme si ce danger-là prenait la forme du doute, de l’inquiétude, de l’angoisse et du désespoir. Peut-être est-ce là le véritable danger, qui menace en permanence le cœur des disciples… plus encore que la pire des tempêtes venant de l’extérieur.

 

Plutôt que de nous apprendre à crier au secours, Jésus veut peut-être nous apprendre à reposer en paix. Oui, peut-être Jésus veut-il nous apprendre à bien dormir. Mais c’est quelque chose de très difficile à apprendre. Car qu’est-ce que c’est que « dormir », qu’est-ce que reposer en paix?  

 

Nous le savons tous, d’expérience…: on ne peut pas bien dormir quand on a peur, quand on est angoissé. On ne peut pas trouver le sommeil quand notre esprit est inquiété ou agité. Or Jésus dans l’Évangile nous apprend à bien dormir, même au cœur de la tempête… il nous apprend qu’au plus profond de notre âme, nous n’avons rien à craindre, ni des adversités extérieures que l’on peut rencontrer, ni des forces profondes qui s’agitent en nous. Il nous invite à trouver en Lui, la paix… cette paix que le Monde ne peut pas nous donner.

 

Et même si notre barque est ballotée par des orages terrifiant, il nous faut croire qu’elle est ancrée sur un sol ferme, solide bien en-dessous de notre mer agitée.


Finalement, être disciple du Christ c’est adopter son attitude de ne pas nous laisser impressionner par les tempêtes que nous rencontrons et d’avoir confiance que tout se terminera bien. Quel que soit la gravité des dangers qui nous menacent Dieu est toujours là présent et il veille sur nous.

 

Et c’est dans cette confiance que nous pouvons chanter avec le psalmiste : « Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d'habiter, Seigneur, seul, dans la confiance. »


24-06-2021 / La nativité de saint Jean Baptiste (Frère Yves)

La nativité de saint Jean Baptiste

(Frère Yves)




Homélie



Il y avait la grandeur de celui qui vivait au désert, avec comme nourriture du miel et des sauterelles.

Puis il y avait la grandeur de celui qui interpellait les foules pour les amener à la conversion.

Encore, l’apothéose du prophète qui annonçait Celui qui devait changer la face du monde.

Il y avait surtout celui qui, s’oubliant lui-même, signalait une présence, fruit d’une attente séculaire et trouvait sa joie à disparaître pour que lui, il grandisse!

De toutes les facettes de cet homme hors mesure, laquelle allons-nous privilégier?

Vivre au désert, à son exemple, a été notre choix.

Et ce prophète, nous l’avons vu aspirer à disparaître pour que Lui, il grandisse!

Ce Messie, tous l’attendaient pour pouvoir goûter au bonheur de vivre en communion avec Lui.

Mais comment peut-il y avoir de la joie à disparaître…?

Comment faire l’expérience de la joie parfaite en n’accordant plus aucune valeur à notre propre existence…?

Pour en arriver là, il nous faut, au préalable, avoir le cœur rempli à déborder fruit d’une grande intimité, par la présence de celui que le monde ne peut contenir!

Il nous est possible, la démarche demeure incontournable : il nous faut vivre en étant captifs d’un Centre qui n’est pas le nôtre.

Ainsi donc, notre accomplissement n’est pas dans la mise à jour de toutes nos virtualités, ce qui demeure l’objectif de l’homme charnel, l’objectif « du raisonneur de ce siècle », mais notre accomplissement est dans l’émerveillement devant la réussite d’un autre, devant une réussite qui n’est pas la nôtre!

Nous avons rêvé de devenir plus dignes afin d’être davantage aimés.

Nous avons rêvé de devenir moins pécheurs dans le but d’être mieux accueillis!

Marchandage indigne : nous avons été choisis et mis à part, non en vertu d’un mérite quelconque, mais à cause du choix libre de Celui dont le propre est de pouvoir aimer ce qui n’est pas aimable!

Oserons-nous le dire : aspirer à devenir plus parfait laisse dans l’ombre chez nous l’admiration émerveillée devant l’unique Beauté, cause d’une joie sans retour, celle du Précurseur.

La beauté ne doit pas nous appartenir : elle est objet d’admiration et d’émerveillement!


27-06-2021 / 13e Dimanche du temps de l'Église (Frère Emmanuel)

13e Dimanche du temps de l'Église

(Frère Emmanuel)




Homélie


Chers frères,


On peut dire sans difficulté qu’il y a tout un mouvement de foules autour de Jésus dans l’évangile que nous venons de lire. Et il est intéressant de regarder de plus près comment Jésus agit avec cette foule dans ce récit de deux guérisons.


Tout d’abord Jésus se laisse entouré par cette foule si nombreuse qu’elle semble vouloir l’écraser. Et c’est pourtant là que Jésus se rend compte que quelqu’un l’a touché d’une manière particulière. C’est si particulier que l’évangéliste avec ses mots à lui, nous dit qu’une force était sortie de lui. La femme a touché le vêtement de Jésus avec suffisamment de conviction, de foi qu’elle en a été immédiatement guérie. Jésus est oppressé par la foule et pourtant il peut poser la question : Qui m’a touché ? 

Le geste de la femme n’avait donc rien à voir avec la foule en mouvement. L’étonnement de Jésus surprend ses disciples, mais la femme guérie sait ce qu’elle a fait et ce qu’elle a reçue. Et Jésus la confirme dans sa démarche : Ta foi t’a sauvé. Va en paix et sois guérie de ton mal.


La foule bouscule presque Jésus en marche vers la maison de Jaïre, mais le geste de cette femme retient toute son attention. Voilà un beau stimulant pour notre prière. Une foi sincère touche toujours ne serait-ce que le vêtement de Jésus. Aucune démarche auprès de lui ne le laisse indifférent.


Croyant bien faire les serviteurs de Jaïre tout en lui annonçant le décès de sa fille, lui disent de ne plus déranger le maître. Mais Jésus invite Jaïre à la confiance. Le décès d’une petite fille ne peut se vivre dans le chaos de la foule. Seules trois disciples accompagnent Jésus, Jaïre et ses serviteurs porteurs de la mauvaise nouvelle. L’arrivée à la maison du chef de la synagogue est bruyante. 


Un petit attroupement s’est déjà formé. On crie son désespoir, on pleure, on gémit. Mais Jésus avait dit à Jaïre : Ne crains pas, crois seulement. Lui seul peut aller contre les apparences. L’enfant n’est pas morte, elle dort. Il a dû s’attirer quelques regards de travers avec cette affirmation qu’il accompagne du geste en mettant tout le monde dehors. Cette petite foule massée désormais à l’extérieur de la maison ne pourra pas assister au réveil de la petite fille. Seuls les intimes vont entrer dans la chambre. Son papa, sa maman, Jésus et ses trois disciples. Et la jeune fille se lève. À douze ans, il y a souvent beaucoup de dynamisme, sans doute ce jour là un peu diminué par la maladie des jours précédents. Le conseil de Jésus de la faire manger effacera toutes traces de cet affaiblissement.


Comment auront réagi ceux qui devaient attendre à l’extérieur ? On ne se disperse pas facilement quand il y a quelque chose à voir. Mais justement ici il n’y a plus rien à voir. La jeune fille aura repris sa vie ordinaire d’une enfant de son âge. L’inquiétude de ses parents s’est dissipée et les serviteurs sont retournés au travail. Chacun a ses occupations, la vie était comme suspendue, en arrêt, elle a repris son cours mais Jésus était intervenu en toute discrétion.


Cette deuxième intervention de Jésus dans l’intimité de la chambre d’une jeune fille malade est aussi pleine d’enseignement pour nous sur la façon de Dieu d’intervenir dans nos vies. On peut même passer complétement à côté sans rien voir. La jeune fille était malade, elle s’est endormie et quand elle s’est réveillée elle était guérie. Seuls les proches savent.


C’est le seul récit évangélique où Jésus est interrompu dans sa démarche, il veut se rendre chez Jaïre, mais le geste de la femme vient retarder la réponse de Jésus au chef de la synagogue. Et pourtant ces deux guérisons de forme qu’un seul récit, rapporté par les trois évangiles synoptiques. Ils nous montrent bien la façon d’agir de Dieu dans nos vies :


- On peut toucher Jésus et recevoir une réponse évidente parfois après une longue attente. Cela ne faisait-il pas douze ans que cette femme souffrait ?

- On peut aussi toucher Jésus dans une foi qui attend tout de lui et recevoir une réponse qui passera quasi inaperçue que seul connaitra le bénéficiaire et quelques intimes.


Rien de spectaculaire dans les deux cas, mais une foi bien ancrée qui attend tout d’un Dieu qui se laisse toucher et qui répond toujours à nos attentes.


29-06-2021 / Saints Pierre et Paul (Frère Sylvain)

Saints Pierre et Paul

(Frère Sylvain)




Homélie



Méditer sur le parcours de chacun des deux apôtres, c’est repérer comment l’amour de Dieu, manifesté en Jésus, se fraie un chemin dans le cœur humain et finit par y triompher de tous les obstacles.

Jésus s’est introduit sans la vie de Pierre en le rejoignant dans ce qui lui était le plus familier : son travail quotidien de pêcheur. La rencontre du pêcheur de Capharnaüm avec Jésus, le prédicateur du Royaume de Dieu, n’a pas ébranlé la foi de Pierre et ses convictions religieuses juives. Au contraire, il a peu à peu découvert en Jésus la pleine réalisation des attentes d’Israël et la mystérieuse identité du Fils de l’homme. Ce qu’il confesse de façon lumineuse en présence des disciples, à Césarée-de-Philippes : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant! » Alors que Pierre dit qui est Jésus pour lui, en réponse à sa question, Jésus dit à son tour qui est Pierre pour lui : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ».

 

« Je bâtirai » : le verbe est au futur, l’Église n’existe pas encore. Pour le moment, il n’y a que la relation personnelle qui se noue entre Jésus et Pierre, entre Jésus et chacun de ses disciples. Cela n’est pas anodin : la relation personnelle à Jésus précède l’Église et en est le fondement, et tout le développement ultérieur de l’Église a pour seul but de nous reconduire à cette relation. Nous sommes encore dans la spontanéité des débuts : la révélation du Royaume, la révélation du mystère, se fait au gré de rencontres et d’événements non planifiés, sans qu’aucune structure n’organise encore la vie des disciples. Il n’y a pour le moment que la relation personnelle entre Jésus et ses disciples, qui s’approfondit au fil du temps.


Considérant cela, le reniement de Pierre, la nuit de la passion, n’en prend que plus de relief et d’importance. Par trois fois, Pierre nie, renie ce qui est au cœur de son existence de disciple : la relation de confiance, d’amitié, d’amour qui le lie au Maître. L’espace de quelques secondes, le regard de Jésus, qui plonge profondément dans le sien, lui signifie que la relation n’est pas rompue et que, de son côté, elle ne le sera jamais. Si la triple question de Jésus, au bord du lac : « Pierre est-ce que tu m’aimes vraiment ? » l’attriste, c’est qu’elle ravive en lui la blessure de son reniement. Mais cette blessure est précisément la source de sa mission : « Sois le pasteur de mes brebis » : sois pour eux ce que j’ai été et ce que je demeure pour toi.


La façon dont Jésus s’introduit dans la vie de Saul, pour en faire l’apôtre Paul, est bien différente de celle utilisée avec Pierre. La lumière éblouissante du Ressuscité qui renverse Saul sur le chemin de Damas se veut une confrontation aimante : « Qui es-tu, Seigneur? », « Je suis Jésus, celui que tu persécutes ». La vocation de Paul a dès le départ une dimension ecclésiale : les mauvais traitements que Saul inflige aux petites communautés de disciples qui émergent à Jérusalem et dans toute la Judée atteignent Jésus lui-même. Dès ce moment fondateur, la relation personnelle qui se noue entre Paul et le Christ vivant est simultanément relation à la communauté des disciples, à la communauté de l’Église. En ceux qu’il a persécutés, il découvre des frères et des sœurs qui lui manifestent le pardon du Seigneur.


Saul n’a pas été renversé seulement physiquement sur le chemin de Damas : c’est tout son édifice religieux de pharisien zélé qui s’est écroulé avec lui. Il a fait l’expérience d’un amour gratuit, que toute l’observance de la Loi n’avait pu lui obtenir et qu’elle lui avait même dissimulé : « Le Christ m’a aimé et s’est livré pour moi. » Il expérimente aussi que l’amour fait habiter en la personne aimée, et réciproquement : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » C’est de la contemplation de cet amour, de la contemplation du crucifié, que naît son hymne à la charité.


Si le point de départ de la vocation des deux apôtres est bien différent, leur point d’arrivée est identique. Non seulement le point d’arrivée géographique, la ville de Rome, ou le point d’arrivée qu’est le terme de leur vie, le martyre, mais les dispositions intérieures, les attitudes spirituelles, qui y ont conduit. Celles du don complet de soi et de l’abandon confiant entre les mains du Père.


Au fond de sa prison, Pierre peut dormir paisiblement : sa vie est remise à Dieu, elle est déjà donnée (comme le disait Christian de Chergé à frère Christophe). Il pourrait bien mourir décapité comme Jacques, il sait que l’Église va continuer de croître et qu’un autre pourra le remplacer dans sa charge. Mais voici qu’un ange le réveille et lui dit de mettre sa ceinture et de chausser ses sandales. Il sait pourtant qu’un jour, un autre lui mettra sa ceinture pour le conduire là où la chair et le sang ne voudraient pas aller, mais où son cœur est déjà parvenu.


C’est aussi l’attitude de Paul, comme en témoigne les mots touchants qu’il adresse à Timothée. « Bien-aimé, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. » C’est aussi de la prison que Paul écrit ces mots et, comme Pierre, il demeure confiant, non pas en ses compagnons qui tous l’ont abandonné, mais en Dieu : « J’ai été arraché à la gueule du lion; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. » De fait, Paul a été libéré de sa prison, pour un ultime voyage à Rome. Mais à cette étape de son parcours, la véritable prison, pour Paul, c’est son existence dans la chair qui le sépare de son Seigneur, qui retarde l’ultime voyage vers la patrie céleste, là où Dieu, là où l’Amour, sera tout en tous.


03-07-2021 / Saint Thomas (Dom André)

Saint Thomas

(Dom André)




Homélie



Mes Frères,

 

L’un des Douze s’appelait Thomas ou Didyme car c’était un jumeau. Assez souvent les jumeaux ont un problème identitaire. Il se retrouve dans l’autre tout en voulant s’en distinguer. Thomas avait une personnalité forte, c’est indéniable. Jésus décide de se rendre à Béthanie pour rendre la vie à son ami Lazare mais pour cela il devait s’approcher de Jérusalem : c’était dangereux et tous percevaient ce danger. Thomas qui adorait Jésus dit alors aux autres : Allons-y nous aussi, pour mourir avec Lui. Sa détermination à suivre Jésus est impressionnante et elle nous révèle sa totale disponibilité à vouloir vivre ce que Jésus allait vivre et à vouloir partager pleinement avec Jésus sa vie et même sa mort, s’il le fallait. Thomas à cet instant n’a ni doute ni hésitation : il est profondément attaché à Jésus. Et c’est tout un témoignage et un enseignement qu’il nous donne : être prêt à vivre ensemble avec Jésus, à mourir avec lui, à être dans son cœur comme il est dans le nôtre. Jérusalem est un chemin dangereux mais ce n’est pas le chemin le plus exigeant.

 

À la dernière Cène, Jésus prédit sa mort imminente et il veut que ses disciples aillent eux aussi là où il va, en affirmant qu’ils savent le chemin. Thomas intervient en disant : Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin. Thomas cherche à comprendre ; il attend que Jésus lui donne la lumière pour comprendre vers quoi, vers où, il va et quel en est le chemin. Nous savons nous que ce chemin c’est la passion, la mort et la résurrection de Jésus et que c’est Jésus lui-même qui est le chemin, la vérité et la vie, comme il le dira d’ailleurs à Thomas. Nous ne sommes plus face au danger physique d’approcher Jérusalem. C’est un autre chemin plus spirituel, plus intérieur, qui se dessine.

 

Il y a encore un autre chemin que Thomas devra emprunter pour continuer à suivre le Christ ressuscité. Lors d’une apparition de Jésus à ses apôtres, Thomas n’était pas là, et il refuse de croire ce que les autres lui disent. Il veut toucher et voir Jésus pour croire. Jésus lui accorde cette grâce même si le monde ancien est passé et qu’une réalité nouvelle est advenue. Thomas voulait avant tout retrouver le Christ qu’il avait connu de manière humaine, maintenant il devra le connaître autrement, sans le voir, ou plutôt comme s’il voyait l’invisible. Et c’est un chemin de foi qui s’ouvre pour Thomas, c’est le chemin sur lequel nous cherchons à connaître et à suivre le Christ nous aussi.

Après le chemin de la peur et du danger de mourir, Thomas a découvert le chemin du non-savoir, de l’inconnu qui passe par la croix et par le matin de Pâques, le chemin de Jésus. Et à la fin, après la résurrection de Jésus, Thomas découvre le chemin de l’invisible, encore plus prenant et demandant, le chemin de la foi…

 

L’évangile ne dit pas toujours tout ; il laisse de l’espace pour nous. Dans le cas de Thomas, rien n’est dit au sujet de son jumeau. Alors il peut bien être, dans l’invisible, notre frère jumeau quand nous hésitons à reconnaître et à croire le Christ et que nous voulons comme Thomas des preuves concrètes que c’est bien Lui, le Ressuscité, qui est là, avec nous, tous les jours… Et comme Thomas, nous en sommes tout près quand nous pouvons toucher, soigner, embrasser les plaies de Jésus… dans tous ceux et celles qui ont faim de pain mais aussi de bonté, de tendresse, soif lumière et de paroles porteuses de vie, tous ceux et celles qui sont humiliés, traités comme des esclaves, prisonniers de leur dépendance. C’est avec eux que nous pouvons adorer Dieu et lui dire : Mon Seigneur et mon Dieu.


04-07-2021 / 14e Dimanche du temps de l’Église (Frère Yves)

14e Dimanche du temps de l’Église

(Frère Yves)




Homélie



« Là il ne pouvait accomplir aucun miracle » (Marc 6,16).


Ce n’est pas en vertu d’une grande puissance que nous pouvons opérer des miracles, mais avec la limpidité de la foi.

Dans notre quotidien, les miracles ne sont pas chose habituelle. 

Et si le miracle remplissait nos journées à l’année longue, son irruption gratuite sur nos chemins cesserait d’être un événement admirable pour devenir un simple fait parmi tant d’autres.

Dieu pourrait si facilement nous fournir un grand signe dans le ciel, comme le demandaient les pharisiens, multiplier les signes en notre faveur et nous dispenser ainsi l’effort généreux de croire, de croire sans voir.

Nous sommes insatiables de signes qui aideraient notre foi, ceci jusqu’à extinction de l’acte de foi lui-même nous privant ainsi de la joie de croire.

Mystérieux détour: dans l’acte de croire, c’est comme s’il nous était donné de faire naître nous-mêmes ce qu’il y a de plus sublime en Dieu.

Se jeter avec joie dans l’infini de Dieu, c’est lui dire qu’il ne peut exister en Lui qu’inconditionnelle bienveillance à notre endroit!

Prodige ici: la transcendance bascule dans la communion!

Éminent prodige sorti du coeur de l’homme: celui qui consiste à ramener l’infini de Dieu à mesure humaine, ce qui, de surcroît, est tout à la gloire de Dieu qui se prête volontiers à ce jeu.

Ici se voient dépassés le raisonnable, l’habituel et le convenable. 

Ici se manifeste ce à quoi le coeur humain n’a jamais osé rêver à savoir mettre le visage de Dieu en pleine lumière.

Seul un coeur de vivant est en mesure de dire à son Dieu: « Tu as le coeur assez grand pour m’accueillir, quelque soit l’état dans lequel je puisse être. »

Parvenu à cette étape, la vie du croyant ne tient plus à ce qu’il peut accomplir en bien ou en mal: le poids inestimable de sa personne fait passer au second plan les œuvres bonnes qu’il a pu accomplir et effacer les œuvres mortes dont il a pu se rendre coupable.

Le disciple alors va puiser dans la gratuité absolue de son Dieu plutôt qu’en ses propres actions, ce qui lui manque encore pour devenir un vivant à son image.

La tentation est grande de donner à une longue fidélité une valeur capable de porter ombrage à l’absolue gratuité du choix dont il a été l’objet.

Il y a un danger subtil chez nous: celui de pouvoir nous endormir davantage en paix si la journée a été vécue dans une plus grande fidélité!

Le vivant, lui, inverse un tel processus: en effet, plus son capital acquis a de valeur, plus il s’étudie à le maintenir dans l’ombre, fasciné qu’il est par la beauté virginale du visage qui le fait vivre.

Il devient une terre malléable où le miracle peut germer et grandir: il assiste alors à sa propre transfiguration!


11-07-2021 / Saint Benoît (Dom André)

Saint Benoît

(Dom André)




Ouverture de la célébration



Mes Frères,


Le Pape François en parlant de la transition que nous vivons actuellement en humanité dit bien que nous n’avons pas encore la culture et les leaders pour nous en donner le sens et pour nous ouvrir de nouveaux sentiers de vie et de bonheur. Saint Benoît a fait cela à son époque. Il a donné un souffle nouveau : ora et labora, pax, font partie de son apport. Mais sa force véritable et qui perdure jusqu’à aujourd’hui n’est pas tellement dans la manière détaillée de l’habiter, de vivre entre frères et même de prier dans un monastère. Elle est beaucoup plus dans les processus qu’il a introduits : une juste mesure en toutes choses, une durée dans le temps, y compris quand il y a des replis et des reprises, une stabilité dans la conversion continue. C’est ainsi qu’il nous guide par son exemple de vie et par sa Règle.

Rendons grâce à Dieu pour le don de cet homme devenu un saint de Dieu et demandons les uns pour les autres la lumière et la force nécessaires pour nous inspirer de saint Benoît et pour incarner dans le temps son amour du Christ à qui il n’a rien voulu préférer.




Homélie



Mes Frères, 


Dans l’épisode qui précède notre évangile de ce matin, nous pouvons voir que les disciples ont été « très impressionnés » par la demande de vie éternelle du jeune homme riche, par la réponse de Jésus lui demandant de vendre tous ses biens et de le suivre, mais surtout par la seconde réponse de Jésus quand le jeune homme riche s’est retiré tout triste et incapable de poser le geste suggéré par Jésus. Jésus affirme qu’un riche entrera difficilement dans le Royaume. Les disciples étaient très impressionnés et ils ont sans doute fait le lien avec leur propre aventure à la suite de Jésus. Ils ont tout laissé, tout quitté et ils l’ont suivi. La question, profondément humaine, surgit : quelle sera notre part ? qu’est-ce qu’il y aura pour nous ?

 

Tout être humain a besoin de se projeter dans un avenir un peu prévisible. Chacun veut pouvoir appuyer son espérance sur quelques perspectives d’avenir et avoir un minimum d’assurances quant à l’avenir. Et ce qui est vrai pour chaque personne l’est tout autant pour une communauté comme la nôtre, un Ordre, une Église et un peuple. Nous venons de vivre la suppression de la communauté des Prairies, nous nous apprêtons à vivre bientôt la suppression de la communauté du Bon Conseil. Et nous sommes bien conscients de la fragilité de Mistassini et de nos autres communautés canadiennes. Tous, moines et moniales, avaient tout quitté pour suivre Jésus jusqu’au bout. La question de Pierre est donc tout à fait normale : Qu’en sera-t-il donc pour nous ? La question ne remet pas en cause notre attachement et notre adhésion au Christ. Elle interroge notre avenir.

 

Jésus ne précise rien pour l’immédiat, pour le temps présent, du moins à première vue. Il évoque le monde nouveau, le renouvellement du monde et le retour du Fils de l’homme à la droite de son Père. Il évoque la nouveauté de la Résurrection et de la vie nouvelle qui en découle. Et sa réponse s’adresse à Pierre et aux Douze mais aussi à tous ceux et celles qui auront fait le pas et renoncé à tout pour le suivre sur les chemins de l’Évangile et des Béatitudes.

 

Beaucoup d’hommes et de femmes ont accepté ce que le jeune homme riche a refusé. Ils ont quitté de manière très concrète ou comme possibilité réelle d’avenir : un cadre de bonheur, un travail simple qui assure la sécurité des jours, un passé et des racines familiales, un premier cercle d’affection et de confiance qui est souvent la base et le modèle pour d’autres relations, les fruits d’un amour vécu et les gestes d’une tendresse partagée. À l’appel de Jésus, toi, viens, suis-moi, ils ont renoncé à tout cela. En échange qu’y aura-t-il pour eux ? Ils recevront beaucoup plus, dit Jésus : le centuple maintenant et en héritage la vie éternelle. Curieusement, de nos jours, ce n’est pas la vie éternelle qui nous pose question mais le centuple maintenant. Où est-il ce « plus », où peut-on le repérer aujourd’hui ?

 

Face aux sécurités plus palpables et immédiates que nous avons quittées pour suivre Jésus, les promesses du centuple, du surplus ne sont pas vraiment évidentes. Au changement d’époque que vivent nos communautés monastiques, ici et maintenant, nous percevons surtout les renoncements, les sacrifices consentis, l’amour premier donné à Dieu et pour Dieu, et nous sommes tentés de nous accrocher de nouveau à des œuvres rentables ou à des constructions, à un épanouissement personnel du côté de nos talents et de nos forces, ou à des relations gratifiantes pour le cœur. Mais Jésus a parlé d’un renouvellement de notre monde et c’est bien de ce que côté-là qu’il nous faut regarder et saisir le centuple qui nous est offert.

 

Le Seigneur que nous suivons nous offre beaucoup plus que le nombre idéal de frères, la prospérité d’une saine économie, le partage par le travail offert, ou les dons que nous faisons en faveur d’un bon nombre de familles. Ce qu’il nous offre n’est pas de cet ordre. Il nous offre un supplément d’être.

 

Peu importe le nombre d’années, de mois ou même de jours derrière nous depuis que nous sommes devenus moines, nous découvrons que le Christ Jésus est né en nous. Et nous avons grandi avec lui, sans toujours le percevoir, nous avons grandi en liberté intérieure quand nous avons commencé à l’écouter, vraiment, dans le silence de notre cœur, quand nous avons consenti à la sagesse des lenteurs de Dieu, à la persévérance dans la patience, pour guérir, unifier et bonifier un cœur souvent blessé, brisé, mal aimé. Nous avons grandi et nous nous sommes rapprochés du cœur ouvert du Christ Jésus et nous avons mieux saisi sa passion de faire vivre les autres, de rendre les autres meilleurs, de leur pardonner, d’aimer et de servir ce qu’il y a de beau et grand en l’autre, en chaque frère..

 

Les disciples étaient très impressionnés de découvrir qu’il y avait une richesse qui ne menait pas à Dieu, qu’il fallait autre chose, qu’il y avait un autre sentier qui mène au bonheur. Et nous sommes nous très impressionnés, et encore assez déroutés, de constater que Dieu est en train de renouveler notre monde de manière inattendue, et que c’est les mains vides, un peu plus vides au fil du temps, que nous goûtons sa présence et son amour aujourd’hui et que nous nous préparons à l’héritage de la vie éternelle avec lui.


18-07-2021 / 16e Dimanche du temps de l’Église (Frère Martin)

16e Dimanche du temps de l’Église

(Frère Martin)




Homélie



Frères, la 1ère lecture de ce dimanche nous ramène à une époque lointaine où il était d’usage de donner aux rois le titre honorifique de pasteur au sens de chef et de guide du peuple qui leur était confié… S’il est vrai que cet usage allait de soi dans la culture ambiante de l’époque, il en était tout autrement dans la culture religieuse du peuple d’Israël où la royauté était exclusive au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob…

 

Il n’est peut-être pas sans importance de rappeller ici que ce fut de mauvais gré que Dieu concéda à donner un roi à la descendance d’Abraham comme l’indique le 1er livre de Samuel : Ce n’est pas toi qu’ils rejettent, dit le Seigneur au prophète Samuel… en réponse à la demande du peuple d’instaurer une monarchie… ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi, c’est ma royauté qu’ils rejettent, ils ne veulent plus que je règne sur eux. Écoute leur voix et donne-leur un roi. Apprends-leur comment gouvernera le roi qui règnera sur eux…

 

Apprendre à conduire le troupeau selon le cœur de Dieu : voilà bien ce qui est le plus important dans l’exercice de l’autorité qu’elle soit de nature politique ou religieuse... Car comme le dira plus tard Jésus dans l’Évangile, les rois ont coutume de faire sentir leur pouvoir aux peuples et aux nations qu’ils gouvernent. Un pouvoir parfois mal ajusté à la volonté de Dieu qui plus souvent qu’autrement est détourné de sa finalité, à savoir la vitalité et la croissance de la communauté ainsi que le bien commun. Un pouvoir à bas prix qui, au lieu d’unifier les personnes entre elles, les divise ou pire les réduise à l’insignifiance. Un pouvoir souvent perverti qui a pour résultante de laisser s’égarer le troupeau confié au berger… lequel n’a souci que de lui-même…

 

Un pouvoir qu’ont exercé bien des rois en Israël comme le laisse entendre le prophète Jérémie dans la 1ère lecture. Quel malheur pour vous pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage… Ce genre de pouvoir malsain contre lequel ont protesté des milliers d’Haïtiens et d’Haïtiennes en dénonçant les agissements de la dictature politique de Jovenel Moïse… avec le résultat malheureux que l’on connaît : l’assassinat du président… Ce genre de pouvoir contre lequel continuent de lutter des centaines de milliers de personnes au Brésil, en Chine, en Corée du Nord, en Syrie, en Biélorussie… Un pouvoir qui n’a jamais eu d’emprise sur Jésus, et avec lequel, à l’instar du péché, il n’a jamais eu de complicité…

 

C’est ce qu’illustre le passage d’Évangile de ce dimanche... Ils étaient comme des brebis sans berger écrit saint Marc. Tel est le regard que Jésus pose sur les nombreuses foules qui accourent vers lui. À l’inverse, les personnes rassemblées en sa présence sentent instinctivement en lui non pas un mercenaire, un tyran, un profiteur ou un charlatan, mais le Berger envoyé par Dieu… pasteur qui ne profite pas de l’occasion pour exercer domination ou asservissement, mais veut rassembler et soigner les gens pour ce qu’ils sont : des brebis égarées, sans vrai berger pour les orienter…

 

Habité par l’Esprit, Jésus parcourt villes et villages en soignant les malades, expulsant les démons, délivrant les gens de leurs maux, de l’indignité et de l’exclusion. Pour ces hommes et ces femmes, la miséricorde de Dieu n’est pas une théorie suggérée par des paraboles comme celle de l’enfant prodigue ou la femme adultère : c’est une réalité concrète… c’est l’avènement du Royaume. Au contact de Jésus, les malades recouvrent la santé et les possédés sont libérés de leur monde de ténèbres. En Jésus, Dieu exerce sa royauté en un guérissant, en sauvant, en libérant…

 

C’est le Dieu de l’Exode… le Dieu de la Pâque… Les évangiles et les sources chrétiennes primitives sont unanimes à ce sujet : Jésus parcourait toute la Galilée, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et infirmité dans le peuple... Ce souvenir de Jésus est resté gravé dans la mémoire des premiers chrétiens comme en témoigne les Actes des apôtres : Oint de l’Esprit Saint et de la puissance, il a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis en portant son regard non pas d’abord sur les justes, mais sur les pécheurs et les malades… sur tous ceux qui aspirent à toujours plus de vie… Et il leur enseigne la vérité, c’est-à-dire ce qui fait vivre, ce qui donne la vie… Le vrai Berger ne cherche pas à réformer la vie religieuse des gens ou à exercer une quelconque forme de pouvoir sur eux, mais il les aide à vivre une vie plus saine, moins soumise au pouvoir et à l’emprise du mal et du péché…

 

Frères, dans le livre que nous lisons au réfectoire: « Dieu, un détour inutile ? », Louis-Marie Chauvet insiste plus d’une fois pour dire que l’Évangile ne doit pas être réduit à des valeurs de justice, de partage, de générosité ou d’égalité, aussi louables puissent-être ces valeurs. Car Jésus est avant tout le Verbe de Dieu fait chair en notre humanité ; il révèle en sa personne le mystère insondable de l’Éternel tout autant que celui de tout être humain… Ce Dieu fait chair qui n’a d’autre désir que nous faire participer à sa Vie, de transformer le fond de notre être à l’image de son Fils…

 

Par son sang versé sur la Croix, écrit saint Paul aux Éphésiens, Jésus a renversé le mur de la haine pour que les fils d’Adam que nous sommes devenions des fils de lumière… des êtres nouveaux… Et cela n’est possible qu’avec l’aide de la grâce sanctifiante sans laquelle les brebis ne seraient plus vraiment les brebis, et le pasteur, le vrai Berger… le vrai Roi… le dispensateur de l’Esprit qui accomplit toute prophétie…


22-07-2021 / Sainte Marie-Madeleine (Frère Michel)

Sainte Marie-Madeleine

(Frère Michel)




Ouverture de la célébration 


En nous unissant à la supplication du psalmiste – qu’incarne parfaitement Marie-Madeleine – nous voudrions chanter nous aussi : « Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube; mon âme a soif de toi »… Et comme l’exprime l’Épouse dans le livre des Cantiques – qu’incarne tout aussi bien Marie-Madeleine – nous aimerions dire à notre tour : « J’ai trouvé celui que mon cœur désire !» 

Au début de notre célébration, disposons-nous à accueillir Celui qui, le premier, nous a cherché et laissons-nous réconcilier avec Celui qui, le premier, nous a désiré.




HOMÉLIE



Le début de l’Évangile que nous venons d’entendre nous présente le chagrin de Marie-Madeleine. Pourquoi est-elle triste ? Pour qui pleure-t-elle… Autrefois, elle avait pleuré sur elle-même et sur ses péchés. Aujourd’hui, elle pleure parce qu’elle ne trouve plus Celui qu’elle « cherche dès l’aube »… elle pleure parce que Celui pour qui «son âme a soif » a disparu.


Il est bon de prendre le temps d’écouter son chagrin car à travers ses larmes, quelques signes continuent de lui parvenir. Des signes qui restent mystérieux mais qui sont quand même réels : d’abord ces deux hommes installés dans le tombeau… et un troisième qui vient derrière elle. Ce troisième homme, c’est Jésus même si son chagrin l’empêche de le reconnaître.


Tout comme pour nous parfois, lorsque nous perdons la trace de Jésus dans nos vies. Même si nous n’avons plus de lui que des souvenirs brouillés, l’expérience de Marie-Madeleine nous permet de comprendre que Lui, Jésus, nous est toujours présent, sous une forme ou sous une autre…


Il nous demeure présent lorsque, comme Marie-Madeleine, nous savons garder intact le souvenir de sa présence et que nous éprouvons le vide de son absence. Il nous demeure présent par des messagers qui nous posent des questions… comme ces 3 hommes qui en ont posé à Marie-Madeleine : « Pourquoi pleures-tu ? Pour qui pleures-tu? Que cherches-tu ? Qui cherches-tu ? »


Nous pouvons nous estimer chanceux si, dans le fond de notre cœur et de notre mémoire, nous n’avons pas perdu le désir de chercher le Christ ! Nous pouvons nous estimer heureux si, comme Marie-Madeleine, nous sommes encore habités par cette intarissable soif de le retrouver. Et nous pouvons nous estimer comblé si, comme Marie-Madeleine, Jésus se révèle à nous, contre toute attente, et que nous l’entendons nous appeler par notre nom.


Comme pour Marie-Madeleine, lorsque Jésus se fait reconnaître à nous, ce n’est pas uniquement pour satisfaire notre besoin personnel d’être comblé de sa présence. Dans l’Évangile, il est dit que Marie-Madeleine cherchait à le retrouver pour aller le prendre. Voulait-elle le garder pour elle toute seule?


Or, Jésus s’est bien laissé trouver par elle; toutefois, il ne s’est pas laissé posséder par elle : « Ne me retiens pas », lui a-t-il dit. Il ne se fait pas reconnaître à elle uniquement pour la consoler ou pour combler le vide. Jésus s’est fait reconnaître à elle pour fortifier la foi de ses frères. Jésus a fait d’elle un témoin pour aider les uns les autres à reconnaître, eux aussi, la présence du Ressuscité dans leur vie.


Si le début de l’Évangile de ce jour nous présentait le chagrin de Marie-Madeleine, la conclusion nous invite maintenant à partager la joie de celle qui a enfin trouvé Celui que son cœur désire. Puissions-nous, à notre tour, dire avec Marie-Madeleine : « J’ai vu le Seigneur! » et raconter tout ce qu’il nous dit au creux de l’oreille de notre cœur, pour fortifier la foi de nos frères.


25-07-2021 / 17e Dimanche du temps de l’Église (Frère Sylvain)

17e Dimanche du temps de l’Église

(Frère Sylvain)




HOMÉLIE



« À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. »


Les cinq mille bénéficiaires de ce repas estival improvisé, en montagne, sur l’herbe verte, semblent interpréter correctement le signe que Jésus vient d’accomplir. Ils voient en lui le prophète annoncé, plus grand encore que le prophète Élisée, qui avait multiplié le pain pour une centaine de convives. Mais de ce prophète qui vient dans le monde, ils veulent en faire leur roi, et Jésus se dérobe à leur vouloir. Comme c’est souvent le cas dans l’évangile selon saint Jean, le signe accompli par Jésus est détourné de sa finalité. Il est interprété par la foule à partir de son horizon de sens, sa signification est réduite à ses besoins et à ses aspirations.


Ils avaient faim, et les voici rassasiés. « Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés » leur dira Jésus un peu plus loin. Pour ce repas improvisé qui les as rassasiés, il a fallu à Jésus cinq pains d’orge et deux poissons, très peu de matière première et pas beaucoup plus de temps, ce qui leur a sauvé la somme de deux cents journées de travail – que ne pourrait-il encore faire pour eux s’il devenait le gestionnaire de leur économie ? Leurs aspirations sont aussi religieuses : quelle gloire pour eux, auprès des autres nations, que d’avoir un prophète qui accomplit de tels actes de puissance?

La réputation du prophète Élisée n’avait-elle pas franchi les frontières d’Israël avec la guérison du lépreux Naaman ? Somme toute, comment ne pas miser sur le capital immense que représente ce leader charismatique, et faire de Jésus leur roi ?


L’horizon de sens dans lequel évolue Jésus est plus vaste que celui de ses congénères, il ouvre sur l’infini de Dieu. Les signes qu’il accomplit, depuis l’eau changée en vin à Cana, ont pour but de manifester la gloire de Dieu, c’est-à-dire son amour qui fait don de la vie, de la vie en abondance. Les signes rendent visibles l’invisible amour qui est source de vie. Si la foule n’a pu reconnaître le donateur à travers le don qui lui a été fait, et cela à partir d’un signe aussi éclatant, comment pourra-t-elle reconnaître en Jésus lui-même le pain vivant, le pain descendu du ciel, don du Père qui donne la vie au monde ?


Du pain multiplié sur la montagne, la foule n’a apprécié que le rassasiement qu’il lui a procuré; comment, dès lors, pourra-t-elle apprécier le pain eucharistique, ce don de Dieu léger comme la manne, mais lourd de tout le poids de l’amour du Père? Le pain de la Parole de Dieu et le pain eucharistique ne viennent pas seulement entretenir notre vie biologique, nourrir notre vie psychique et relationnelle, soutenir notre vie morale et nos engagements éthiques, ils nous font entrer dans la vie même de Dieu, dans sa vie éternelle.


Il y a l’horizon de sens des contemporains de Jésus. Il y a l’horizon de sens de Jésus lui-même. Quel est l’horizon de sens de notre monde postmoderne ? Est-ce que la foi en Dieu, la foi chrétienne, y sont encore signifiantes ? Peut-être y a-t-il autant d’horizon de sens qu’il y a d’individus… Pour beaucoup, le christianisme se réduit à un ensemble de valeurs humaines et sociales, si bien intégrées que cela fait de Dieu « un détour inutile », ainsi que l’affirme Louis-Marie Chauvet dans son livre. Pour un grand nombre aussi, la spiritualité doit s’affranchir de toute religion, chrétienne ou autre, dont les institutions n’ont que trop montré les failles et les abus de pouvoir.

De cette spiritualité, la science n’est plus, comme autrefois, l’ennemie, elle en est plutôt l’alliée. La science contemporaine elle-même s’incline devant les mystères d’un univers qu’elle ne cesse de scruter et qui la fascine (tels les trous noirs, qui sont vraiment… troublants !). L’être humain fait aujourd’hui la conquête, non seulement de l’espace sidéral, et de l’espace subatomique, mais aussi de son espace intérieur, de son intériorité. Et cela à partir des neurosciences, comme aussi des techniques de méditation ou de prière empruntées à toutes les traditions. Plus l’être humain s’approprie ces vastes espaces, plus la place que Dieu y occupait s’amenuise.

Dieu n’est plus l’hypothèse explicative de phénomènes que l’être humain ne comprend pas encore. Il n’est pas non plus cette super-conscience, simple projection de la conscience humaine, qui pèse chacun de nos actes. Il n’est pas ce rempart contre le vertige qui nous saisit devant l’infini de notre univers. Il n’est pas davantage l’ultime protection contre le mal et la souffrance, ni l’antidote à la peur de la mort, que beaucoup assument aujourd’hui avec sérénité, et que l’on peut même choisir librement (et légalement, en certains pays).


Dieu, détour inutile ? Et si Dieu était inutile ? S’il n’est pas, s’il n’est plus, de l’ordre de l’utile, de l’utilitaire, simple réponse aux besoins, aux aspirations ou aux peurs de l’être humain. S’il était plutôt de l’ordre de l’inutile, du don, de la gratuité, de la surabondance ? Peut-être nos contemporains feraient-ils un détour pour découvrir cette réalité étonnante, comme Moïse au Sinaï faisant un détour pour contempler un buisson qui brûle sans se consumer. Comme le buisson, comme la rose, Dieu est sans pourquoi. IL EST, tout simplement. Don sans mesure. Joie de l’instant, de tout instant, joie éternelle. Et Jésus, qui en est le signe, ou mieux le symbole, ne cesse de nous révéler la profondeur humaine de Dieu, et la profondeur divine de la personne humaine.