3e Dimanche du Temps Ordinaire A

30 janvier 2020

« Convertissez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche. »

Ce sont les premiers mots que Jésus proclame au tout début de son ministère public. Ces mots sont comme un condensé de tout ce qui va suivre dans l’évangile, depuis l’appel des quatre premiers disciples, jusqu’à notre réponse à nous, aujourd’hui. Mais ces mots reprennent aussi, je crois, tout ce qui a précédé. Pendant près de trente ans, Jésus a vécu, observé, médité et prié, et c’est comme s’il résumait dans ces quelques mots toute son expérience humaine et spirituelle.

Le Royaume des Cieux est tout proche : ce lieu spirituel où Dieu règne, ce lieu d’une plénitude et d’un bonheur indicible, est tout proche. Il est en fait au cœur de notre être à chacun et chacune d’entre nous. Un bonheur infini réside au plus profond de nous. C’est la perception de cette réalité spirituelle, l’expérience que nous en faisons, qui entraîne une modification de notre état d’esprit habituel, un changement de mentalité, de nouvelles attitudes et comportements – ce que nous appelons la conversion. Nous essayons alors de vivre et d’aimer à la façon dont Jésus a vécu et aimé, Lui qui, à chaque instant de sa vie, se sait et se sent aimé de ce Dieu si proche qu’il appelle Abba ! Père, Papa. Sans rien de spectaculaire, la conversion se vit au cœur du quotidien et s’étale sur toute une vie. N’a-t-on jamais fini de grandir dans l’amour ?

Les paroles de Jésus, les paroles de la Bible, sont pour nous paroles de Dieu. Mais Dieu parle aussi au cœur de notre être, dans l’intime de notre conscience, dans les désirs profonds qui nous habitent et qu’il suscite en nous. C’est cette double écoute – la parole de Dieu entendue dans la liturgie, et celle qui jaillit du plus profond de nous-mêmes – qui a conduit les saints Robert, Albéric et Étienne, et 21 autres compagnons, à quitter le monastère où ils vivaient pour tenter une nouvelle aventure monastique dans le domaine de Cîteaux. Devenu trop confortable en raison de sa prospérité économique, sociale et religieuse, le monastère où ils s’étaient d’abord engagés ne répondaient plus à leurs aspirations profondes. Ils souhaitaient une vie plus simple et plus dépouillée, davantage centrée sur Dieu et sur l’essentiel, dans une vie fraternelle intense, où se s’entremêle le sérieux et l’humour. Robert, Albéric et Étienne (deux Français et un Anglais) avaient respectivement près de 70, 50 et 40 ans lorsqu’ils ont inauguré ce nouveau mode de vie monastique qu’est la vie cistercienne – il n’y a pas d’âge limite pour vivre de nouvelles conversions et expérimenter un bonheur toujours plus grand. Et le mode de vie qu’ils nous ont transmis a traversé 900 ans.

Il a fallu la fidélité de ces trois fondateurs à eux-mêmes et à l’appel de Dieu pour ouvrir un chemin spirituel qu’allaient emprunter à leur suite des générations de moines et de moniales. Qui peut deviner, qui peut mesurer la portée et la fécondité spirituelle de nos choix et de nos fidélités quotidiennes ? Mais combien d’entre nous, combien de nos contemporains, restent dans une profonde insatisfaction par rapport à la vie qu’ils mènent, sans entrevoir la possibilité d’une vie autre, ou d’alternatives possibles ? Combien aspirent à une vie différente que celle proposée par notre société de consommation, de compétition et de performance ?

Notre société, notre Église, nos communautés sont, je crois, en attente de jeunes (et de moins jeunes) qui oseront dépasser leur zone de confort et aller jusqu’au bout de leurs aspirations, pour inventer d’autres modèles de vie et d’engagement, qui soient en phase avec notre culture contemporaine. Nos institutions politiques, économiques, sociales, ecclésiales et religieuses semblent avoir failli à leur tâche d’instaurer un monde plus écologique, plus juste, plus humain, plus fraternel, plus libre. D’où les manifestations et les soulèvements populaires en de nombreux pays. Dieu nous parle par les Écritures Saintes, il nous parle au cœur de notre être, mais il nous parle aussi par les événements. Que veut-il nous dire par ceux et celles qui cherchent le bonheur hors de nos institutions, hors de nos traditions, hors de nos conceptions de Dieu, de la personne humaine et du monde, héritées d’un long passé ? À quelles conversions sommes-nous conviés ? Et si Dieu nous attendait là où nous, nous ne l’attendons pas ?

f. Sylvain