Sainte Famille A

30 décembre 2019

« Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »

Frères et sœurs,

La fête de Noël, avec son folklore et ses réjouissances, nous fait parfois perdre de vue les événements dramatiques qui ont entouré la naissance de Jésus que nous rappelle l’évangile de Matthieu ce matin. Les premiers mois, les premières années de la vie de l’enfant et de sa famille n’ont rien d’idyllique : ils sont plutôt confrontés à une dure réalité sociale, politique et religieuse, comme c’est le cas pour tant de familles à travers le monde encore aujourd’hui.

Le roi Hérode règne en Judée comme un dictateur, dont les historiens reconnaissent le caractère sanglant : il a tué lui-même trois de ses fils. Pas étonnant qu’il veuille attenter à la vie de l’enfant qu’il considère comme un concurrent potentiel, lui que des mages venus d’Orient ont désigné comme le roi d’Israël choisi par Dieu.

L’humble charpentier Joseph n’a aucun contact avec la cour du roi Hérode ; c’est par un songe qu’il est averti de ce projet meurtrier. Il fuit en Égypte avec l’enfant et sa mère. Le long cortège des migrants traverse les siècles, et la sainte famille en fait partie. Pour atteindre l’Égypte, près de 900 kilomètres à parcourir à pieds, à dos de mulet pour la mère et l’enfant. Les frais du voyage, puis le travail pour assurer la vie et la survie de sa petite famille. S’adapter à un nouveau pays, à une autre culture. Certes, il y avait des colonies juives établies en Égypte, et la vie était beaucoup plus simple à l’époque, il n’y avait pas les difficultés administratives et toute la paperasserie que rencontrent les migrants d’aujourd’hui. Mais ces années ont dû être éprouvantes pour Joseph, pour Marie et pour leur enfant. Ce qui rapproche la sainte famille de nos familles à nous, éprouvées de tant de manière.

Mais le propos de l’évangéliste Matthieu, lorsqu’il nous rapporte ces événements, n’est pas sociologique, il est théologique. Il veut montrer qu’à travers les drames de l’histoire et les épreuves de la vie, Dieu est à l’œuvre pour réaliser son projet de salut. Joseph, fils de Jacob, averti en songe de fuir en Égypte, n’est pas sans rappeler, à dessein, l’épisode de la Genèse ou un autre Joseph, fils de Jacob, et homme aux songes, s’est retrouvé lui aussi en Égypte, pour assurer la survie de la tribu d’Israël. C’est d’Égypte également que sortira plus tard le peuple d’Israël sous la conduite de Moïse, après que Pharaon aura tenté de le réduire en faisant mourir tous les premiers-nés de sexe masculin. Ce qu’évoque à sa façon le meurtre des saints innocents tués par Hérode, mais qui avaient Jésus pour cible. « D’Égypte, j’ai appelé mon fils » cite l’évangéliste Matthieu, ce fils c’est le peuple d’Israël, dont Jésus récapitule l’histoire et accomplit le salut.

Dieu est à l’œuvre pour réaliser son projet de salut, mais ce projet passe par nous. Par notre foi et notre amour. Par notre écoute, par notre accueil de sa volonté (qui est toujours à discerner), par notre disponibilité à l’accomplir, par nos décisions et nos actions, par notre collaboration joyeuse et empressée. Ce sont ces dispositions intérieures que l’on peut repérer chez Joseph dans le récit de sa fuite en Égypte, ce sont aussi celles de Marie, que nous rapporte davantage l’évangile de Luc. C’est là leur sainteté.

La famille de Nazareth est sainte. On peut dire aussi qu’elle est saine. Qu’il n’y a pas en elle le poison du mensonge ou de tout ce qui envenime nos relations humaines, nos relations de couple, nos relations entre parents et enfants, et les rend toxiques. Les souffrances, les blessures non cicatrisées, les non-dits d’un lourd passé, le désir de contrôler, le non-respect des saines distances, la violence psychologique, verbale ou physique, etc., tout ce qui entrave le respect et l’autonomie des personnes.  Si Jésus est l’être humainement et spirituellement équilibré que nous laisse pressentir les évangiles, c’est qu’il a bénéficié d’un milieu équilibré et sain, d’une famille où l’amour avait la première place.

L’apôtre Paul, dans sa lettre aux Colossiens, énumère les attitudes, toujours à cultiver, qui peuvent désamorcer en nous les désordres et les failles émotionnelles dont nous avons hérité. Tendresse, compassion, bonté, humilité, douceur, patience, pardon. Et il termine : « Par-dessus tout cela, ayez l’amour, qui est le lien le plus parfait. »

Frères et sœurs, ce dimanche 29 décembre est le dernier dimanche de l’année civile. Les réjouissances du temps de Noël sont souvent l’occasion de rencontres familiales. Sans faire un bilan de fin d’année, il peut être bon de nous situer nous-mêmes par rapport à notre famille, ou à nos familles de références, réalités souvent mouvantes et de plus en plus complexes. Le projet de Dieu sur elle est simple, et le plus souvent n’a pas besoin d’être nommé : c’est qu’y règne l’amour. Cet amour prend de multiples visages et plusieurs formes, pour s’adapter à toutes les situations : à nous de les inventer. Parfois, il s’agit simplement de vivre et de laisser vivre… et laisser Dieu être Dieu en lui-même, le laisser être Dieu en nous, et en toute réalité, devenue sainte par sa seule présence.

f. Sylvain