2e Dimanche de l’avent A

15 décembre 2019

Frères et sœurs,

Chaque année, au deuxième dimanche de l’Avent, la liturgie nous présente la figure de Jean le Baptiste. Comme les prophètes de l’AT avant lui, Jean-Baptiste a des paroles rudes pour ses auditeurs, en particulier pour les responsables religieux de son temps, qu’il qualifie d’engeance de vipères. S’il invite à la conversion, c’est sous la menace du feu qui brûle les arbres sans fruits. Jean baptise dans l’eau du Jourdain, en signe de conversion, mais il annonce un autre, plus fort que lui, qui doit baptiser non pas dans l’eau, mais dans l’Esprit-Saint et le feu. Pour Jean-Baptiste, ce messie attendu sera tout autant, sinon plus intransigeant encore que lui : il va nettoyer son aire, amasser le grain dans son grenier et brûler la paille au feu qui ne s’éteint pas.

Les premiers disciples ont reconnu en Jésus le messie annoncé par Jean, mais sa personne et son message ne correspondaient pas au portrait qu’en avait fait le Baptiste. Oui, Jésus baptise dans l’Esprit-Saint et le feu, mais ce feu est celui de l’amour. Sauf à de rares occasions, Jésus n’invite pas à agir sous la menace du feu, mais sous la seule impulsion de l’amour. « Aimez-vous les un les autres comme je vous ai aimés » ; « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

Jésus lui-même a vécu toute sa vie sous l’impulsion de l’amour, dans la mouvance de l’Esprit Saint. Comme l’a annoncé le prophète Isaïe, l’Esprit de Dieu qui repose sur Jésus est aussi esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte (c’est-à-dire de respect) du Seigneur : cet Esprit lui est bien nécessaire pour accomplir pleinement sa vocation humaine et sa mission divine.

Quel est le fruit de cette mission ? Le prophète Isaïe le décrit en des termes qui continuent de susciter en nous un double sentiment : la nostalgie d’un monde perdu, et l’espérance d’un monde possible. « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau… Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra… Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. »

 

Frères et sœurs, l’ère messianique annoncée par le prophète dépasse nos réalisations et même nos possibilités humaines. La venue de Jésus, le messie attendu, et 20 siècles de christianisme n’ont pas beaucoup modifié l’état des choses : le loup continue de dévorer l’agneau. Partout à travers le monde, des hommes, des femmes et des enfants sont victimes de la guerre et de la violence fratricide. La connaissance du Seigneur, qui nous ouvre à l’amour, a plus l’aspect d’un mince filet d’eau arrosant une terre desséchée que d’un raz-de-marée qui submergerait tout. Pourquoi reprendre chaque année ce beau texte d’Isaïe, s’il ne trouvera sa pleine réalisation que dans le royaume de Dieu ? Nous réécoutons ce texte afin d’essayer, nous, de ne pas être le loup qui dévore, et pas davantage l’agneau qui se laisse dévorer. Ni bourreau, ni victime, simplement frères et sœurs en humanité à la façon de Jésus.

 

Dans le monde juif religieux et assez homogène d’il y a deux mille ans, la parole des prophètes, celle de Jean-Baptiste, celle de Jésus, avait un impact sur la population restreinte et croyante d’alors. Dans le monde éclaté qui est le nôtre, leur parole, la parole de l’Église, celle du pape François, la nôtre, se perd dans la surabondance et la multiplicité des discours auxquels le numérique nous donne accès en temps réel. La menace du jugement de Dieu et celle de son feu purificateur pouvait être un levier pour transformer les volontés et les comportements. Ce qui nous mobilise aujourd’hui – et c’est heureux qu’il en soit ainsi – ce sont les conséquences de nos choix de vie sur notre environnement, sur le climat, sur la viabilité et l’avenir même de la planète, et sur l’espèce humaine qu’elle abrite. Vivre sous l’impulsion de l’amour, à la façon de Jésus, passe aujourd’hui par toutes les formes de la solidarité humaine et des luttes pour l’égalité de tous. Dans le quotidien de nos vies. On commémorait ce vendredi 6 décembre la tragédie de Polytechnique, il y a 30 ans (14 femmes assassinées pour le simple fait qu’elles étaient des femmes) ; quel chemin y a-t-il encore à parcourir pour l’égalité et la parité homme/femme dans notre société et dans notre Église, comme aussi dans notre environnement immédiat ?

 

Comment nous situer avec justesse devant la complexité du monde dans lequel nous vivons, devant les multiples choix qui s’offrent à nous ? Devant le choix ou non de la vie dès sa conception jusqu’au choix d’y mettre un terme en fin de vie, en toute légalité, en passant par le choix de son identité de genre et d’orientation sexuelle ; devant le choix des appartenances uniques ou multiples dans le domaine familial, professionnel, culturel ou religieux ; devant le choix mouvant des lieux de vie et d’engagements, sur le plan local, régional, national ou international… et la liste pourrait s’allonger indéfiniment. Oui, comment nous situer avec justesse devant tous ces choix qui nous sollicitent aujourd’hui, en particulier les jeunes générations, et qui n’était même pas imaginables il y a moins de 50 ans ?

 

Plus que jamais nous avons sans doute besoin de l’Esprit de Dieu qui reposait sur Jésus pour accomplir nous aussi pleinement notre vocation humaine et notre mission personnelle, dans une société que nous voulons plus juste et plus fraternelle, et dans une Église appelée à se renouveler en profondeur. Esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte (c’est-à-dire de respect) du Seigneur. Que notre communion au corps et au sang du Christ ressuscité nous emplisse de cet Esprit.

 

  1. Sylvain Mailhot