Homélies pour le décès de f. Lucien

15 avril 2019

Homélie aux Vêpres de l’accueil de notre Frère Lucien

vendredi 12 avril 2019

 

Né à  Gérardville, le 5 février 1951, fils de Fernande Blais et de Rosaire Noël,

il était le 2e d’une fratrie de 14 enfants encore tous vivants jusqu’au décès de Lucien. Une famille tricotée serrée qu’il aimait beaucoup.

 

Il entre à l’Abbaye Notre-Dame de Mistassini le 25 octobre 1970, prend l’habit de novice le 22 novembre 1970, fait profession temporaire le 8 décembre 1972 et renouvelle ses vœux le 8 décembre 1975. Il quitte Mistassini le 23 août 1977. De 1973 à 1975, il a fréquenté le Studium de La-Pierre-qui-Vire et entrepris des études de théologie. Il a toujours gardé un bon contact avec certains frères de la PqV, en particulier avec Dom Denis Huerre.

 

Aux 1ères Vêpres de la Toussaint 1991, après quinze ans de travail à l’Hôtel-Dieu de Québec et un stage en Charteuse, au Vermont, il entre comme postulant à l’Abbaye Notre-Dame-du-Lac, à Oka, avec deux mots qui résument bien ce qu’il veut vivre avec Dieu et avec les frères : être disponible. Il commence son noviciat le 17 décembre 1991. Il fait profession temporaire à l’office de Laudes le 24 juin 1993 et profession solennelle à la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1996. Après avoir complété son baccalauréat et sa maîtrise en théologie, il est ordonné prêtre le 30 août 2003, en la solennité de la Dédicace.

 

Notre frère Lucien était un homme du service fraternel. Il l’a manifesté dans les diverses fonctions qu’il a exercées d’abord comme sous-maître et maître des novices, comme sous-prieur mais surtout comme cellérier depuis le projet de transfert de la communauté jusqu’à aujourd’hui. Il avait un don spécial pour bien suivre tous les dossiers matériels qui lui étaient confiés et qu’il a laissés dans un ordre absolument impeccable.

 

Homme de la Parole de Dieu, il a toujours accordé une grande importance à ses temps de lectio divina tout au long de sa vie de moine. Comme cérémoniaire, il prêtait aussi une attention au moindre détail pour le bon déroulement de chaque célébration, surtout durant la Semaine Sainte. Le jour de son décès, c’est lui qui devait présider l’Eucharistie de ce 5elundi de Carême. Dans l’homélie qu’il avait préparée et qu’il n’a pas pu donner, il a mis deux versets de l’Évangile en relief : Vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni où je vais. Vous, vous jugez de façon purement humaine.Et aussi : Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit, ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie.Et il commentait ainsi : « C’est un langage nouveau, disait-il, qui ouvre sur les grands espaces de la vie en Dieu. Quelle Bonne Nouvelle, frères et sœurs.»

 

Nourri par la Parole de Dieu et attaché au service fraternel, frère Lucien avait développé un grand sens humain de l’autre. Nous avons pu le constater dans les 336 chroniques qu’il a envoyées à la communauté durant les deux ans de travaux de construction du nouveau monastère, chroniques où il relatait les faits divers, susceptibles d’intéresser les frères et de les associer de près au quotidien des travaux, chroniques où il saisissait sur le vif souvent avec humour les traits des ouvriers qui se sont succédés, nombreux, sur ce chantier. Il a aussi eu à cœur d’accompagner à l’occasion des voisins à leur dernier repos par une prière à leur chevet ou au salon funéraire, une célébration des funérailles ou une messe commémorative. Il avait aussi pris très à cœur le transfert du cimetière de nos Sœurs Trappistines qui reposent maintenant ici, près de nos frères. Il accompagnait discrètement comme il savait le faire chacun des bénévoles qui offraient des heures de service à notre communauté, s’intéressant à leur sort et à leur devenir. Il avait enfin en très haute estime les artistes, peintres, poètes, musiciens dont il organisait la venue chez nous pour des expositions ou des concerts. Ce matin, dans la lumière du lever du jour, je regardais les oiseaux venir se percher sur les rebords des mangeoires qu’il approvisionnait fidèlement tous les jours et je me disais qu’il faudrait bien que l’un de nous reprenne ce geste gratuit de bonté qu’il avait aussi envers ces autres créatures de Dieu.

 

Notre Frère Lucien est parti de nuit, tout doucement, sans bruit, dans le silence de ces heures qu’il affectionnait beaucoup, lui qui était toujours l’un des tout premiers arrivés aux Vigiles. Dans le désert de notre vie cachée, il a trouvé grâce auprès de Dieu et le Seigneur lui est apparu en lui disant : Je t’aime d’un amour éternel, aussi je te garde ma fidélité(Jr 31,2-3) : « Viens auprès de moi, viens chez toi. Aussitôt, laissant tout, il l’a suivi. » Et cette nuit-là, il n’était plus avec nous pour veiller et prier. Il était parti… ailleurs.

 

Frère Lucien avait fait en mai 2012 un pèlerinage qui l’avait beaucoup marqué sur les traces de saint Paul, en Turquie et en Grèce. Aujourd’hui, il entreprend un dernier pèlerinage sur les traces de Jésus vers la patrie qu’il a désiré visiter et habiter pour toujours. Son désir est exaucé. Pour lui, tout est accompli : l’éternité est devenu son aujourd’hui.

 

 

 

 

Homélie aux funérailles de F. Lucien Noël

samedi 13 avril 2019

 

Dans sa Lettre aux Jeunes, le Pape François évoque les nombreuses situations difficiles et souvent dramatiques que peuvent vivre les jeunes aujourd’hui sur notre terre. Et à nous, les moins jeunes, il nous dit d’éprouver de la compassion pour ce que vivent les jeunes, il nous le dit dans des mots sans équivoque : « apprenez à pleurer » devant ce qu’ils vivent. Mes Frères, mes Sœurs, la Parole de Dieu nous parle de pleurs dans chacune des trois lectures aujourd’hui. Et s’il y a bien un moment où nous n’avons pas besoin d’apprendre à pleurer, c’est bien devant la mort d’un être cher, d’un ami, d’un frère.

 

Frères et Sœurs, nous sommes des croyants, des priants et devant Dieu aujourd’hui nous sommes peut-être même des criants car pour plusieurs d’entre nous, il n’y a pas de mots pour dire notre peine, malgré notre foi et notre espérance. Dieu entend notre douleur et nos pleurs. Jésus a connu lui aussi cette émotion devant la mort de son ami Lazare qu’il considérait comme un frère. Jésus a pleuré et les gens ont dit : voyez comme il l’aimait. Et il l’aimait… comme il aime notre frère Lucien.

 

Saint Augustin avant sa conversion, à l’occasion de la mort d’une personne qu’il aimait beaucoup, a écrit ces lignes que je voudrais vous lire comme si elles venaient de la part de Lucien, comme si s’il les adressait à vous… à toi, le frère, la sœur, l’ami, avec le cœur que tu lui connaissais, avec son cœur :

« Si tu savais le don de Dieu et ce qu’est le ciel…

Si tu pouvais me voir au milieu des sentiers où je marche…

Crois-moi, quand la mort viendra briser tes liens

comme elle a brisé ceux qui m’enchaînaient,

et quand un jour, que Dieu connaît et qu’il a fixé,

tu viendras toi aussi dans le ciel où je t’ai précédé,

ce jour-là tu reverras le Lucien qui t’aimait et qui t’aime encore.

Tu me reverras transfiguré dans le bonheur

et nous avancerons pour toujours dans les sentiers nouveaux de la Lumière et de la Vie.

Alors : essuie tes larmes et ne pleure pas, si tu m’aimes.

 

Et vous serez peut-être surpris d’apprendre qu’un chanteur de chez nous, Robert Charlebois, a fait une très belle chanson avec ce grand texte de saint Augustin :

Ne pleure pas si tu m’aimes, je suis seulement passé de l’autre côté.

Pense à moi, souris, prie pour moi,

et continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.

Je suis moi et tu es toi…

Ce que nous sommes l’un pour l’autre,

nous le sommes pour toujours.

Et Lucien ajouterait sans doute : nous le sommes pour toujours… mon frère, ma sœur, mon ami… essuie tes larmes, ne pleure pas si tu m’aimes…

 

La foi profonde de notre frère Lucien, sa lecture assidue de la Parole de Dieu, son dévouement incessant au service des frères en communauté, sa compassion envers les souffrants proches de notre communauté (voisins, bénévoles, employés), son attachement à ses proches ne lui avaient pas ôté complètement la peur de mourir. Nous avions pu le constater il y a quelque temps devant ce qui aurait pu être un cancer rapide du pancréas, mais tout cela lui avait tout de même donné, avec encore plus de force, la conviction et la certitude inébranlables qu’il devait s’abandonner à Dieu en toute confiance et surtout qu’il ressusciterait un jour et verrait Celui qui est la résurrection et la vie. Il croyait la promesse de Jésus : Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra.

 

Cette vie encore toute nouvelle pour lui est commencée depuis la nuit de dimanche à lundi et, comme il a dû être surpris, notre Lucien, de s’éveiller en paradis avant même la fin du Carême, avant Pâques. « C’est dans la pénombre de la nuit que la lumière est belle » : nous l’avons chanté après son décès et tout au long de cette semaine dans l’hymne des Vêpres : « Viendras-tu, le soir, comme un voleur, ou dans la splendeur d’une aube en fête ? Rien ne m’est connu de l’heure qui s’apprête, mais, à ta venue, tout dans ma nuit sera lumière ! » Désormais pour notre frère, tout est lumière : il vit transfiguré. Le Christ Jésus lui avait dit comme à Pierre : Ce que je fais dans ta vie, tu ne le sais pas… plus tard tu comprendras. Il voit et il comprend maintenant tout ce que Dieu a fait dans sa vie d’être humain, de moine, de frère et d’ami. Et comment Dieu a mené à son achèvement, à sa plénitude, ce qu’il avait lui-même commencé en Lucien, depuis le jour où notre frère lui avait dit : Accueille-moi selon ta parole et je vivrai.

 

Il est seulement passé de l’autre côté, il vit en Dieu. Frères et Sœurs, ce frère nous avait été donné, mieux encore, il nous avait été envoyé et prêté par Dieu. Nous le remettons aujourd’hui entre ses mains car, nous le savons et nous le croyons comme lui : l’amour ne disparaît jamais. Depuis la Résurrection et l’Ascension de Jésus, nous saisissons mieux le mystère de toute amitié : vivre la présence de l’autre, même durant son absence. Jusqu’au jour des retrouvailles et de la joie de la revoyure… aux lueurs de Pâques !

Dom André