Nuit de Noël

3 janvier 2019

Dans cette nuit la plus longue de toute l’année, la question retentit. Veilleurs, où en est la nuit ?C’est une question vieille comme le monde. Elle vient de notre expérience physique de la noirceur, de l’obscurité, des ténèbres, mais elle déborde aussi cette expérience pour s’étendre à toute notre existence, personnelle, communautaire, sociale : la nuit que nous traversons tous un jour ou l’autre va-t-elle durer indéfiniment, est-elle le destin de notre histoire, va-t-elle nous enfermer longtemps dans une vie apparemment stérile et sans postérité ou bien va-t-elle nous conduire vers la venue (enfin) du jour, d’un jour nouveau. Sommes-nous prêts à sortir des ténèbres ? Sommes-nous prêts à marcher vers cette lumière qui nous vient cette nuit de la crèche de Bethléem et qui est plus forte que toutes les ténèbres du monde ?

 

Durant cette nuit qui a vu naître Jésus, l’ange ne se tourne pas vers les habitants des villes, peut-être parce que les gens des villes ne l’auraient sans doute ni vu ni entendu ? L’ange s’adresse d’abord aux bergers. Il cherche des veilleurs, des contemplatifs, des êtres capables de silence et d’écoute. Les bergers veillent dans les ténèbres, ils veillent quand il fait nuit sur la terre. Ce ne sont pas des saints ; d’ailleurs on les prend souvent pour des marginaux et des gens à ne pas fréquenter. Mais ils ont une qualité unique : ce sont des veilleurs. À Gethsémani, les disciples de Jésus ne seront pas même capables de veiller une heure auprès de leur maître. Les bergers eux passent leurs nuits à veiller, seuls ou à quelques-uns. Ils écoutent. Ils scrutent le ciel. Leur force, c’est de se tenir nuit après nuit dans cette attitude d’écoute et de veille. Et ils entendent cette nuit… la voix de Dieu. Premiers arrivés auprès de Jésus, auprès de l’enfant-Dieu nouveau-né. Est-ce surprenant ? Non, car Dieu a toujours eu une préférence pour les bergers. De tout temps. Abel était un berger. Abraham l’est devenu après avoir quitté la maison de son père. Isaac et Jacob étaient des bergers, Moïse et David l’étaient aussi quand Dieu les a appelés.

 

Nous tous qui sommes venus veiller au cœur de cette nuit pour être avec Jésus, pour vivre ensemble sa présence, nous sommes de la trempe des bergers. Nous ne sommes pas des gardiens de troupeaux, mais à notre façon et là où nous vivons, nous sommes des guetteurs de signes et de lumière. Comme des bergers, nous prenons soin de frères et de sœurs qui n’ont pas encore entrevu la lumière du Christ ; nous sommes attentifs à ce qu’ils vivent et nous veillons à leurs côtés dans la fidélité fraternelle de l’amour.

 

Car la lumière qui nous enveloppe cette nuit, c’est la lumière du Christ. Les bergers ne seraient pas approchés de Jésus si Marie et Joseph l’avait déposé dans un berceau royal dans un grand palais. Ils avaient besoin de le reconnaître dans ce qui leur ressemblait. L’ange leur a annoncé un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. Les signes donnés aux bergers pour reconnaître le Messie de Dieu frôlent le paradoxe : la fragilité, la dépendance et le dénuement. Mais ce sont là des marques de leur propre existence. Ce sont les marques de toute existence humaine, en réalité. Nous aussi, nous avons besoin de reconnaître le Christ Jésus dans ces signes, cette nuit, non pas dans un autre lieu et un autre temps, mais dans notre réalité d’aujourd’hui. Et l’ange nous explique, aux bergers et à nous, ce qui est inexplicable, le grand mystère de l’incarnation de notre Dieu : Aujourd’hui, vous est né un Sauveur qui est le Christ. Dans chaque vie humaine, il y a une heure de Dieu, cette heure ce pourrait être aujourd’huipour certains d’entre nous. Aujourd’hui, si tu entends sa voix, ne ferme pas ton cœur mais écoute…

 

Et la voix des anges c’est une louange, une louange de joie, qui redit l’éternel dessein d’amour de Dieu : gloire à Dieu et paix sur la terre aux humains,à tous les humains. Dieu est venu parmi nous pour nous aimer et pour nous inviter à devenir des êtres de paix. Bien sûr, sa paix n’a pas encore conquis tout l’univers. Mais il y a des signes prometteurs et porteurs d’espérance qui nous amènent à vivre dans le temps présent d’une autre manière, qui nous amènent à faire et à habiter notre histoire commune, dans notre maison commune, autrement. À poursuivre tout ce qui favorise la paix, à semer la paix autour de nous, en commençant avec les choses simples de tous les jours.

 

Et cette nuit, où naît Celui qui est la lumière du monde, nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas isolés. Jésus est devenu l’un de nous pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. Les bergers n’ont pas tout compris la nuit de Noël. Ils sont repartis vers leurs troupeaux au lever du jour. Mais ils n’ont pas cessé d’être des veilleurs. Ils sont repartis au terme de cette nuit mais avec quelque chose de Jésus Christ en eux, un ravissement, une joie au cœur, une paix unique. Ils sont repartis du Christ, riches d’espérance et d’amour pour toutes les autres nuits de la terre. Et c’est bien ce que l’enfant-Dieu fait pour nous aussi la nuit de Noël quand il nous investit de lumière, d’espoir, de vie. L’enfant qui est né pour nous en cette nuit est né une fois pour toutes. Il a introduit pour toujours de la nouveauté en ce monde et son nom chargé de promesses nous le rappelle : Merveilleux-Conseiller, Dieu fort, Prince de la Paix, Emmanuel, Dieu-avec-nous. Frères et Sœurs : Voilà ce que fait l’amour invincible du Seigneur de l’univers, en cette nuit de Noël.

dom André