Marie, Mère de Dieu

7 janvier 2018

Frères et Sœurs, Marie retenait tous les événements et les méditait dans son cœur. Quels événements a-t-elle choisi de retenir et de méditer ? C’est là son secret. Et nous le savons tous par expérience, il y a une sorte de mystère dans les discernements et les choix que nous faisons au cœur des événements grands et petits qui nous concernent. Au fond, nous retenons ce qui nous affecte, ce qui nous touche et ce qui nous transforme. Et tôt ou tard, les autres finissent par le découvrir non pas par ce que nous pouvons raconter mais par ce que nous sommes devenus. Marie ne raconte pas l’annonce de l’ange Gabriel, ni la quête d’une place à Bethléem pour accoucher, ni la visite des bergers et des mages. Elle ne fait pas non plus le récit de la naissance de Jésus. Mais ce qu’elle a retenu dans son cœur de tous ces événements lui a fait dire un jour : toutes les générations me diront bienheureuse… Marie a trouvé le bonheur dans ce que Dieu lui a fait vivre. Elle a mis au monde Jésus et Jésus est né parmi nous mais il est né aussi dans le cœur de sa mère, il a grandi physiquement dans ce monde mais il a grandi aussi dans le cœur de Marie. Et ce que Marie a retenu et médité lui fera aussi dire un jour : Faites tout ce qu’il vous dira. Et c’est là que l’exemple de Marie la mère, mais aussi la femme et la disciple contemplative et priante, nous amène aujourd’hui en ce premier jour d’une nouvelle année : trouver notre bonheur en Dieu et faire tout ce qu’il nous dira et inspirera.

S’il y a toujours un enfant à naître et à mettre au monde, l’enfant que nous sommes et qui vit toujours en nous, s’il y a toujours une naissance et une croissance de Jésus en chacun et chacune de nous, de la même manière il y a toujours un monde à refaire, des ponts et des échelles à construire pour rapprocher les personnes et les peuples, une maison commune à bâtir et à habiter ensemble dans la paix et la fraternité. Nous commençons ce jour de l’an en invoquant la bénédiction de Dieu sur nous. Qu’il fasse briller son visage sur nous et qu’il nous apporte la paix. Et nous pouvons voir le visage de Dieu briller sur nous ou sur quelqu’un d’autre chaque fois que la paix, la vraie paix, la paix du cœur amène à sourire et par ce sourire introduit du bonheur et de la joie dans ce monde. Avant de porter la paix aux autres et de la faire advenir avec les autres, il y a une paix à découvrir et à vivre en nous-mêmes. La paix qui nous vient des bénédictions de Dieu dans notre vie et dans notre histoire.

Si Marie au lieu de naître en Palestine était née au Québec, l’évangile aurait pu résumer ce qu’elle retenait et méditait en son cœur en disant : Je me souviens. Je me souviens que la nordicité n’est pas qu’une histoire de froidure; c’est une bénédiction qui fait partie de mon héritage en tant que citoyen mais aussi en tant que chrétien. Nos vastes espaces sauvages avec le givre, la poudrerie, les gros flocons qui donnent les boules de neige, la lumière vive qui éblouit et aveugle par sa brillance, le silence que l’on peut écouter, nous émerveillent et nous rappellent qu’il y eut un long temps dans notre histoire où nos hivers nous ramenaient à l’intérieur de nos maisons mais aussi à l’intérieur de nous-mêmes et c’est ainsi que, comme peuple, nous avons tous hérité d’une âme contemplative. La rudesse du climat et la froidure extrême nous font oublier cela et peut-être même désirer ne pas avoir d’hiver mais l’hiver revient chaque année et nous pouvons le subir ou nous souvenir de ce dont il est porteur. Je me souviens… il existe un temps et une beauté qui renvoient au Créateur de toutes choses.

Je me souviens que cette terre est bénie et aimée de Dieu. Quand les premiers Français sont arrivés au pays, certains venaient pour faire le commerce des fourrures, d’autres sont venus pour annoncer l’Évangile aux peuples autochtones qui vivaient déjà ici et ils découvrirent assez rapidement quel défi ce serait d’entrer en contact véritable avec des gens d’une autre culture. Mais qu’ils soient venus avec un projet de commerçants ou de missionnaires, les colons qui vinrent ici fonder un nouveau monde ont tenté et favorisé de nombreux rapprochements et métissages avec les autochtones et une part de notre héritage de concertation, de solidarité, de générosité ou de dialogue pour parvenir à un consensus viennent de cette époque, même si nous l’avons oublié et que nous nous en sommes écartés par la suite au point de ne plus vraiment chercher à vivre ensemble. Dans le Je me souviens, il y a un espace pour laisser la source redevenir une eau vive et susciter de nouvelles formes de fraternité car nous sommes tous nés de Dieu et par conséquent frères et sœurs puisque tous fils et filles du même Père éternel.

Dans son Magnificat, Marie dit tout le bonheur qu’elle trouve en Dieu et elle mentionne aussi le fait que toutes les générations le reconnaîtront et la diront bienheureuse. Mais cet héritage de la foi n’a pas rejoint encore la jeune génération. Un lien de transmission a fait défaut et ils ne peuvent pas encore dire en vérité : Je me souviens parce qu’ils n’ont pas ce souvenir. Un ancien me disait un jour où nous parlions de l’expérience : « Tu sais l’expérience ça ne se transmet pas, c’est comme un flambeau qui n’éclaire que celui qui le porte. » Il faut bien reconnaître que c’est un peu vrai. On ne transmet pas une expérience et personne ne peut vivre la vie d’un autre à sa place. Mais nous pouvons ouvrir un espace pour que l’autre fasse sa propre expérience. La prière, la parole, l’exemple de vie, peuvent ouvrir ce chemin nouveau. Un vieux sage musulman le Cheik Ben Barka a dit un jour à de jeunes religieux qui vivaient en terre d’Islam : “Afin qu’un dialogue fructueux pour nous tous puisse s’établir un jour dans la confiance, il faut vivre au milieu de nous pendant quelques siècles, jusqu’au jour où nous, qui sommes croyants aussi, nous vous demandions: “Au nom de qui, frères, vivez-vous de la sorte parmi nous ?” Espérons que nos jeunes n’auront pas besoin de siècles ni même de décennies pour nous demander : « Au nom de qui, vivez-vous comme vous vivez ? »

dom André