Funérailles de f. Dominique

Frères et Sœurs,

Le 13 août prochain, notre P. Dominique aurait eu 96 ans. C’était notre doyen et nous espérions bien le voir devenir centenaire car il n’était ni sourd, ni aveugle, ni malade. Ses forces diminuaient visiblement mais il participait encore aux chapitres, aux repas et se rendait à la tribune pour prier avec nous et vivre l’Eucharistie. Le 13 août, jour de son anniversaire il y a dix ans en 2007, nous étions venus toute la communauté sur le site de ce qui allait devenir notre nouveau monastère pour bénir le terrain et les débuts de la construction. La croix dans le préau, la cour intérieure, en est le témoin. Nous avions taquiné P. Dominique, toujours si discret, en lui disant qu’il ne fallait pas compter sur une sortie communautaire et un pique-nique de ce genre à chaque année pour sa fête. Il avait souri.

C’était un homme juste et religieux… et l’Esprit saint était sur lui. À 92 ans, il s’Était retrouvé subitement sans forces et tout lui était soudain devenu difficile. Il m’avait alors demandé de le décharger de la porterie, de la chocolaterie et de l’hôtellerie, les trois emplois où il rendait encore service. Le dimanche suivant en l’annonçant aux frères à l’heure du chapitre, j’avais ajouté que je lui confierais tout de même une nouvelle obédience. Il avait murmuré en chuchotant qu’il n’avait plus de forces. Je lui avais alors demandé de prier pour les vocations, pour notre communauté. Il l’a fait et nous en avons vu les fruits assez rapidement par des demandes inattendues.

Lui qui avait beaucoup prié pour parvenir à une intimité étroite avec Dieu, voilà que poussé par l’Esprit, il vivait déjà pour demeurer sans cesse en présence de Dieu dans un silence et un recueillement qu’il ne pratiquait plus pour répondre à une obligation de la Règle mais pour manifester son attente personnelle de Dieu, son écoute attentive de l’Esprit. Durant plus de 70 ans avec une régularité exemplaire, il a vécu sa quête de Dieu au quotidien dans une grande simplicité et un grand dépouillement. Il s’est vraiment donné les conditions pour laisser toute la place à Dieu dans sa vie. Il est devenu moine, c’est-à-dire un être unifié et porteur d’une paix profonde, la paix de Dieu.

Comme le vieillard Syméon, notre frère Dominique a pris Jésus dans ses mains pour communier à sa vie et son amour, il l’a laissé réchauffer son cœur et s’unir à lui. Et maintenant, qu’il nous quitte, Celui qu’il aimait prendre dans ses mains chaque jour, dans un geste lent, contemplatif, recueilli, il le voit désormais tel qu’il est. Et il peut s’en aller en paix car ses yeux ont vu… celui que son cœur aimera pour toujours.

Syméon a pris l’enfant dans ses mains… puis il l’a remis à Marie et à Joseph. Notre frère Dominique, c’est à nous qu’il remet le Christ Jésus aujourd’hui ; il nous le remet en douceur et en toute humilité pour nous dire, une dernière fois encore, par tout ce qu’il a été et tout ce qu’il a vécu parmi nous, que notre vie monastique est porteuse de Dieu dans l’ordinaire des jours. Ce que P. Dominique nous donne en héritage c’est une vie cachée en Dieu, avec un Dieu qui chaque jour fait de l’éternel dans notre vie. C’est lumineux ! Mais cette lumière ne nous devient accessible que si nous faisons le pari nous aussi de tout miser sur Dieu, de vivre en hommes justes et religieux, de laisser l’Esprit Saint habiter notre vie et nous pousser vers ce lieu où nous devenons des êtres selon le cœur de Dieu, des adorateurs en esprit et en esprit, des priants au milieu du monde et de l’Église.

On dit de saint Antoine qu’il mourut à 105 ans avec un visage inchangé. En regardant avec notre frère infirmier, des photos de P. Dominique en 1965, 1990 et 2017, nous étions étonnés de constater qu’il n’avait pas changé. Il est demeuré le même tout au long de sa vie. C’est sans doute la grâce de ceux qui ont vraiment tout donné à Dieu et pour Dieu et qui ont laissé Dieu vivre pleinement en eux. Puissions-nous en prenant Jésus dans nos mains ce matin, comme le fit si souvent notre frère, arriver au but en peu de temps même si la route à parcourir est longue. Et ce but dont parle la Sagesse n’est autre que l’amour de Dieu, pour reprendre le mot de P. Dominique : « aimer Jésus » et se laisser aimer par Lui.

dom André