Mgr Gilles Lussier, évêque et pasteur du diocèse de Joliette
Cheikh Khaled Bentounès, guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya
M. Paul-Émile Ottawa, chef des Attikamekw de Manawan
et vous tous frères et sœurs en humanité et en quête de Dieu
vous êtes tous les bienvenus dans cette maison de prière,
nous sommes très heureux de vous accueillir et de vivre ce moment de rencontre avec vous
sous le regard de Dieu.
Nadia - que je remercie déjà pour son inlassable dévouement - me disait qu'il y avait d'effervescence à l'approche de notre rencontre. C'est palpable : il y a de l'amour dans l'air...
I
Cette rencontre ardemment désirée est en train de devenir réalité et d'entrer dans notre histoire commune. Nous pouvons toujours rêver le monde ou bien nous pouvons contribuer à le faire advenir et l'édifier ensemble ici et maintenant. Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine, disait un jour à ses frères :
L'humilité commence quand je sais n'avoir que ce petit jour d'aujourd'hui à donner à Celui qui m'appelle pour TOUT JOUR mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci... Dieu a mille ans pour faire un jour; je n'ai qu'un seul jour pour faire de l'éternel, c'est aujourd'hui !
Ayons cette humilité de faire de l'éternel avec notre aujourd'hui en nous élevant à une parole commune entre nous.
II
Cette rencontre n'est pas une visite les uns aux autres, c'est une visitation, comme celle de Marie à sa cousine Élisabeth. Et pour nous aider à mieux cerner le mystère de cette visitation, j'emprunte un autre texte de frère Christian :
J'imagine assez bien que nous sommes dans cette situation de Marie qui va voir sa cousine Élisabeth et qui porte en elle un secret vivant qui est encore celui que nous pouvons porter nous-mêmes, une Bonne Nouvelle vivante. Elle l'a reçue d'un ange. C'est son secret et c'est aussi le secret de Dieu. Et elle ne doit pas savoir comment s'y prendre pour livrer ce secret. Va-t-elle dire quelque chose à Élisabeth ? Peut-elle le dire ? Comment le dire ? Comment s'y prendre ? Faut-il le cacher ? Et pourtant, tout en elle déborde, mais elle ne sait pas. D'abord c'est le secret de Dieu. Et puis, il se passe quelque chose de semblable dans le sein d'Élisabeth. Elle aussi porte un enfant. Et ce que Marie ne sait pas trop, c'est le lien, le rapport entre cet enfant qu'elle porte et l'enfant qu'Élisabeth porte. Et ça lui serait plus facile de s'exprimer si elle savait ce lien. Mais sur ce point précis, elle n'a pas eu de révélation, sur la dépendance mutuelle entre les deux enfants. Elle sait simplement qu'il y a un lien puisque c'est le signe qui lui a été donné : sa cousine Élisabeth. Et il en est ainsi de notre Église qui porte en elle une Bonne Nouvelle - et notre Église c'est chacun de nous - et nous sommes venus un peu comme Marie, d'abord pour rendre service (finalement c'est sa première ambition)... mais aussi, en portant cette Bonne Nouvelle, comment nous allons nous y prendre pour la dire... et nous savons que ceux que nous sommes venus rencontrer, ils sont un peu comme Élisabeth, ils sont porteurs d'un message qui vient de Dieu. Et notre Église ne nous dit pas et ne sait pas quel est le lien exact entre la Bonne Nouvelle que nous portons et ce message qui fait vivre l'autre. Finalement, mon Église ne me dit pas quel est le lien entre le Christ et l'Islam. Et je vais vers les musulmans sans savoir quel est ce lien. Et voici que, quand Marie arrive, c'est Élisabeth qui parle la première. Pas tout à fait exact car Marie a dit : as salam alaikum ! Et ça c'est une chose que nous pouvons faire ! On dit la paix : la paix soit avec vous ! Et cette simple salutation a fait vibrer quelque chose, quelqu'un en Élisabeth. Et dans sa vibration, quelque chose s'est dit... qui était la Bonne Nouvelle, pas toute la Bonne Nouvelle, mais ce qu'on pouvait en percevoir dans le moment.
Dans cette visitation aujourd'hui, nous portons tous en nous un secret qui est de Dieu. Nous venons les uns vers les autres avec la hâte et la joie de Marie. Le vrai déplacement qui nous met aujourd'hui en présence les uns des autres n'est pas d'abord le nombre de kilomètres parcourus ni la durée du voyage, non le vrai déplacement, c'est l'ouverture de notre cœur aux autres et à l'Autre que nous attendons.
III
Cette rencontre a lieu un 1er novembre. Le premier Ribât es-salam (le Lien de la Paix) s'est tenu à Tibhirine avec des moines de la communauté, des chrétiens d'Algérie et des frères soufis de Medea et d'Alger. C'était le 1er novembre 1980. Tous les 1er novembre, nous célébrons la fête de tous les saints et saintes de Dieu, connus et inconnus. En préparation à cette fête et à cette rencontre, j'ai évoqué récemment auprès de mes frères la figure d'une grande mystique. Les traits de sa spiritualité nous parlent beaucoup à nous les moines. Elle a choisi de renoncer à tout ce qui n'était pas Dieu refusant de recevoir l'aumône car comment recevoir ce qui n'appartient pas aux gens mais à Dieu qui leur en a confié l'intendance, la gérance, et comment se contenter de recevoir de Dieu les biens de ce monde quand le désir le plus profond est de recevoir Dieu lui-même ; elle a choisi pour la même raison de demeurer célibataire car le mariage est fondé sur l'amour et que faire quand notre plus grand amour est Dieu lui-même et que notre unique désir est de vivre pour lui, avec lui et de lui. La sincérité, la pureté de cœur, de cette femme était si grande qu'elle ne craignait pas l'enfer et n'avait pas d'attrait non plus pour le paradis, son seul désir était de voir Dieu, de le contempler et de l'aimer pour lui-même, sans qu'il soit question de rétribution ou de châtiment dans l'au-delà. Plusieurs auront reconnu Rabi'a, cette grande mystique musulmane du 8e siècle. Nous avons une histoire et un patrimoine commun et il nous revient de continuer à l'enrichir ensemble les uns avec les autres en nous stimulant à devenir des saints et des saintes de Dieu.
IV
La Sourate 5,48 va nous le rappeler tout au long de cette rencontre : nous sommes appelés à chercher et à faire l'unité à travers nos différences. Dès les origines du monde, selon les Écritures bibliques, Dieu a donné un signe clair de son alliance avec les hommes : c'est l'arc-en-ciel. C'est un très beau signe de l'unité dans le jeu des différences. Pour que l'arc-en-ciel soit parfait, chaque couleur doit briller pleinement sans fusion ni confusion avec les autres couleurs mais dans une juxtaposition et une harmonisation qui rendent l'unité possible. C'est le défi de toute communauté : battre d'un seul et même cœur avec des visages multiples. Nous sommes tous porteurs de lumière. La lumière est un feu qui brille et qui brûle. Plus nous rapprochons les feux les uns des autres, plus ils éclairent et brûlent ardemment. L'incendie que Dieu veut allumer sur cette terre n'est pas un feu de terre brûlée mais le feu de victoire d'un amour contagieux qui se répand dans tout l'univers. Un jour, Abdel Madjid, un ami de Mohamed Esslimani, rendait visite aux moines de Tibhirine et il s'étonnait que les moines puissent regarder la croix et la mettre partout. Il disait : « Si mon père était condamné à la chaise électrique, je ne pourrais pas supporter de voir l'instrument qui a causé la mort de celui que j'aimais ». Je comprends la réaction d'Abdel. Mais vous allez voir que dans un monastère comme le nôtre, la croix est présente partout, pratiquement dans toutes les pièces de l'abbaye. C'est que la croix pour nous n'est pas d'abord un signe de supplice mais le signe de la victoire de celui qui nous aimé jusqu'au bout, Aisa, Jésus. Et ce signe nous redit sans cesse ce que nous voulons vivre nous aussi : aimer jusqu'au bout. Nous sommes en plein dans le jeu coloré de nos différences.
V
Qui sommes-nous ? Nous sommes des chercheurs de Dieu que l'on appelle moines cisterciens. Nous sommes issus de la grande tradition bénédictine et nous suivons la Règle de saint Benoît (+ 540) pour les moines qui vivent en communauté. En 1098, nous avons choisi de revenir à une pratique encore plus stricte de la Règle et nous sommes devenus moines cisterciens. Notre Ordre Cistercien de la Stricte Observance compte aujourd'hui 169 monastères en 44 pays. En 1881, l'Abbaye de Bellefontaine en France a fondé notre communauté au Québec. Nous avons donc 130 ans mais notre Ordre a plus de 900 ans. Notre communauté a prospéré rapidement atteignant le nombre de 179 moines dans les années 50 ; nous sommes aujourd'hui 22 frères. Notre présence monastique au Maghreb nous a enseigné une chose : nous sommes un signe et à un signe, on ne demande pas de faire nombre, on lui demande de faire signe. Nous cherchons Dieu ensemble par la prière (7 fois par jour entre 4h et 19h30), par le travail (surtout manuel) et par la lecture quotidienne des saintes Écritures. Nous vivons habituellement en silence, en solitude, dans le renoncement à ce qui n'est pas Dieu, mais aussi dans la conversion, la contemplation et la communion avec Dieu et avec les autres (hospitalité). Nous nous fixons par un vœu de stabilité à chercher Dieu jusqu'à la fin dans le cadre de notre communauté. Le monastère est une école du service du seigneur, c'est aussi un atelier où nous apprenons à pratiquer les bonnes œuvres (au nombre de 74 dans la Règle et dont le dernier est de ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu). Notre vie n'est pas toujours facile à comprendre. Parfois je me demande si les moines ne sont pas au christianisme ce que les soufis sont à l'Islam ! La meilleure clé de compréhension de notre vie est sans doute la manière dont nous regardons l'au-delà. Souffrir ici dans l'attente de la plénitude à venir. Ou bien aimer, c'est-à-dire bâtir dès à présent notre éternité, sûrs que l'amour ne disparaît jamais. Ou encore, vivre en croyant que tout est désormais accompli et qu'il nous revient d'incarner et de déployer en ce monde le dessein d'amour de Dieu selon le don et les talents reçus de Dieu.
Quel lien avec l'Islam ? Il est double. D'abord l'héritage spirituel de nos 7 frères moines de Tibhirine. Puis à travers mon propre parcours puisque j'ai été supérieur de la communauté d'Aiguebelle en France de 1996 à 2006. Aiguebelle est la maison qui a fondé Staouëli en 1843 puis Tibhirine en 1934. Comme Père Abbé d'Aiguebelle, je me suis rendu en Algérie en moyenne deux fois par année durant dix ans. J'y ai vécu plein d'événements dont la constitution d'une nouvelle communauté puis la fin de notre présence monastique à Tibhirine en 2001. Et puis à Aiguebelle, les rencontres islamo-chrétiennes annuelles qui nous ont fait cheminer ensemble durant dix ans.
f. André Barbeau
Abbaye Val Notre-Dame
1er novembre 2011
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