Adam, Abraham, Jésus Christ... Dans notre vie de moines, nous avons tous à vivre cette triple filiation : adamique, abrahamique et christique.
Plus nous approchons de la Galilée où nous allons retrouver et voir le Christ, plus il nous appartient de devenir humains comme Jésus. Et ce souffle d'humanité, nous le trouvons dans notre filiation adamique. Tôt ou tard, nous avons tous eu à nous poser la question des fils d'Adam : suis-je le gardien de mon frère ? La vraie fraternité humaine se bâtit à partir de notre réponse personnelle à cette question. En vivant notre condition humaine avec nous, Jésus nous a révélé comment devenir pleinement ce que nous sommes - déjà et depuis toujours - dans le cœur et dans le regard de Dieu : des êtres humains, nés de Dieu, créés à son image et à sa ressemblance, participants à sa nature divine, des frères porteurs chacun de nous de traits de son visage. Un visage unique mais avec des traits multiples. Nous sommes le Corps du Christ à nous tous dans l'unité de nos différences. C'est notre humanité qui nous donne de voir et de reconnaître Jésus dans l'autre. C'est notre humanité encore qui nous donne d'aller jusqu'à la personne, bien plus d'aller jusqu'au frère qui m'est donné par le Père comme signe sur mon chemin vers la Galilée, comme Élisabeth a été donnée à Marie comme signe.
Nous mettre en route vers la Galilée, retourner à notre premier amour dans la foi, là où Jésus est venu un jour à notre rencontre et nous a parlé au cœur de manière inoubliable, vient chercher notre manière de vivre notre filiation abrahamique. Dans la foi, nous sommes tous des fils d'Abraham, ce grand croyant, qui partit sans savoir où il allait. Nous aussi, nous sommes appelés à partir une fois, deux fois, de nombreuses fois durant notre vie, sans savoir où aller, vers un espace ou un pays inconnu, vers une terre promise mais inconnue, en nous fiant à la seule Parole de Jésus : toi, viens et suis-moi. Une Parole - et il faut le dire - qui est aussi liée à une promesse de Jésus, et de Jésus ressuscité, et cette promesse c'est aussi les derniers mots de Jésus de la Bonne Nouvelle de l'Évangile. Il nous a dit d'avoir confiance, que nous le verrions en Galilée... puis il a ajouté : et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps... Quand nous avons quitté Oka pour venir à Saint-Jean-de-Matha, nous avons fait confiance. Le vrai déplacement n'a pas été seulement, n'a pas été d'abord géographique : le départ, le chemin à parcourir, a consisté avant tout à se remettre devant l'appel du début de notre vie monastique, devant notre premier amour et l'élan de ferveur des origines. Les vrais déplacements ont commencé avec l'idée même de sortir de la zone de confort où nous vivions depuis 128 ans, pour revisiter une fois de plus notre désir d'écouter ce que l'Esprit disait à notre église monastique et de suivre Jésus sur ce chemin. Remettre en question ce que nous vivions parce que la réalité nous conviait à revoir nos priorités et nos valeurs, à re-choisir une plus grande solitude, un plus grand silence, une plus grande simplicité de vie dans des espaces mieux proportionnés à ce que notre communauté était devenue (nous ne sommes plus 179 mais une petite vingtaine), avec un style de vie plus ajusté à une économie réduite, surtout après les travaux de construction. Il nous fallait pour parvenir à vivre ce projet nous défaire aussi de biens des choses accumulées au fil des années, renoncer à des relations, à des manières de penser, à des manières de voir, de faire qui nous étaient devenues familières. Bref nous ouvrir à plein de choses nouvelles. Mais dans toutes ces décisions, dans tous ces pas et tous ces changements, la vraie nouveauté, elle, est toujours restée la même : devenir des hommes nouveaux à la suite de Celui qui fait toutes choses nouvelles. En décidant ce transfert, nous étions conscients de prendre des moyens concrets pour rester fidèles à notre vocation d'adorer Dieu en esprit et en vérité avec d'autres frères qui ont fait le même choix. Fils d'Abraham... partir pour rester fidèles à notre appel profond, partir sans savoir à l'avance comment nous allions vivre notre nouveau quotidien, comment nous comment allions inventer une nouvelle manière de faire Église avec vous ici, comment nous allions être signe de Dieu et de sa Présence dans notre peuple, partir ensemble pour être avec Lui et vivre de Lui.... Partir mais aussi demeurer en Lui comme il demeure en nous.
Il y a une heure de Dieu dans chacune de nos vies. C'est à ce moment-là que Jésus a dit : Maintenant, mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu. Nous en étions à cette Heure de Dieu dans la vie de notre communauté au moment de décider notre transfert. À vues humaines, les pourquoi n'ont pas manqué et les médias en ont donné un assez bon écho : n'est-ce pas trop tard, ou au contraire ne vaudrait-il pas mieux attendre encore quelques années de plus, et quel sera votre avenir... si même il y en a un ? J'aime bien la figure de Joseph d'Arimathie qui vient offrir pour le Corps du Christ ce qu'il possédait de plus cher, la tombe qu'il s'était fait creuser pour lui. Il intervient quand tout semble fini et terminé. Il pose ce geste gratuit poussé par l'Esprit, poussé par son amour du Christ. En offrant ce lieu pour qu'on puisse y mettre le Corps du Christ, lui qui ne sait rien de Pâques, venait d'offrir le lieu même de la Résurrection de Jésus. Voilà jusqu'où peut nous conduire un geste de foi, un geste d'amour... voilà la fécondité secrète que Dieu seul peut donner à notre foi sur le chemin de Galilée. Nous sommes du Christ. C'est notre plus bel héritage. Nous sommes du Christ. Jésus a dit : qui me voit, voit le Père. Si nous sommes vraiment du Christ, nous devrions pouvoir dire : qui me voit, voit le Christ. Pas pleinement bien sûr, pas toujours non plus, mais de plus en plus... comme autant de lueurs de Pâques qui brillent déjà sur le chemin de notre Galilée...
Dom André
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