Modestement, à ma manière, je participe à leur promesse de rester. Ces mots de Jean-Marie Lassausse me touchent beaucoup. Tout est là : une promesse de rester. Les moines cisterciens d'Aiguebelle sont venus en Algérie en 1843 et, depuis ce jour, une histoire incroyable s'est écrite entre eux et le peuple algérien. Ils quittent le pays en 1904 mais un frère décide alors de rester et d'attendre le retour des moines. F. François les attendra durant plus de 30 ans, nourrissant le lien, entretenant la promesse de rester. Il vivra encore 18 ans avec la communauté avant de reposer au cimetière en 1952. Derrière la promesse de rester, il y a un vœu que fait tout moine qui s'engage définitivement dans une communauté : le vœu de stabilité. Par ce vœu, le frère promet solennellement et publiquement de vivre jusqu'à sa mort avec les frères de sa communauté dans le lieu choisi par cette communauté. Les moines sont partis en 1904, ils sont partis en 1996, ils sont partis en 2001. Chaque fois, les circonstances étaient différentes, chaque fois quelqu'un est resté : F. François, P. Amédée et aujourd'hui Jean-Marie, le jardinier de Tibhirine qui n'est pas moine mais qui vit de la même foi en l'Autre... en l'autre !
Rien n'est impossible à Dieu. L'histoire de Tibhirine en Algérie est faite toute entière de ces rien n'est impossible à Dieu : fondation par Aiguebelle en 1843; fermeture et transfert à Maguzzano en 1904; retour des frères en Algérie à Ben Chicao en 1934 puis à Tibhirine en 1937 attendus par F. François qui a fait le lien pendant les 30 ans d'absence; décret de suppression de l'Atlas par les autorités de l'Ordre en 1964; décision des frères de partir en 1969; décret gouvernemental d'expulsion en 1976; enlèvement et mort de sept frères en 1996; séparation de l'Atlas en deux entités canoniques, le Prieuré de l'Atlas transféré au Maroc et une nouvelle communauté, pré-fondation d'Aiguebelle en Algérie en 1999; profession solennelle de F. Francisco à Tibhirine en mars 2000; fermeture du monastère en mai 2001...
Après les événements de 1996, des moines sont restés en Algérie. P. Amédée, d'abord seul, a été rejoint par des compagnons qui formeront de 1999 à 2001 une communauté des six moines. Le gouvernement refusant toujours d'accorder l'autorisation de résider à Tibhirine, ces moines vivent à Notre-Dame d'Afrique dans les appartements du Cardinal Duval. Tandis que l'un d'eux assure à tour de rôle une permanence à Alger, les autres montent à Tibhirine pratiquement tous les dix jours, sous escorte militaire. Dans ce contexte, j'ai voulu rencontrer les hommes du village pour savoir ce qu'ils pensaient de notre volonté de rester. Car rester n'était pas sans représenter un certain danger pour eux. Je n'oublierai jamais la réponse d'un ancien du village : « On préfère avoir peur avec vous plutôt que d'avoir peur sans vous ». Tous les dix jours, les frères étaient donc autorisés à passer quelques heures à peine à Tibhirine. Les gorges de la Chiffa étant encore dangereuses, les militaires souhaitaient revenir tôt en après-midi tandis qu'il faisait encore jour. Les frères mettaient à profit ces heures trop brèves. Il y avait tant à faire : réparer, entretenir, rénover, cultiver. Trois ouvriers, Mohamed le gardien, Youssef son frère et Samir travaillaient chaque jour au monastère. En mars 1999, nous avions décidé, sans demander aucune autorisation, de dormir au monastère une nuit, avec P. Amédée : nous nous sommes levés très souvent cette nuit-là pour nous assurer que tout allait bien. P. Amédée avait fermé ses appareils auditifs et dormi, lui, comme un roi ! En mars 2000, nous avions eu la profession solennelle de F. Francisco, aujourd'hui Prieur de sa communauté de Miraflores au Chili. Nous avions obtenu de résider au monastère et d'y passer trois jours et trois nuits avec nos invités venus du Chili, de la France et de l'Algérie. Le nonce, l'archevêque d'Alger, des prêtres, des religieuses et des religieux étaient présents. Il y avait un indéniable climat d'ouverture et de détente. Tous espéraient un retour et une réinstallation définitive à Tibhirine. On avançait diverses dates possibles. Après de bons échanges, la communauté a alors pris la décision de planter 2000 pommiers. Nous voulions donner ce signe clair de notre intention ferme de rester. Il a fallu recourir à une main d'œuvre locale : l'embauche de jeunes qui n'avaient jamais travaillé pour un salaire a donné lieu à des échanges inoubliables avec ces jeunes. La plantation s'est faite. Assez rapidement, les frères ont réalisé qu'il serait impossible de laisser le soin d'une telle plantation à la seule initiative de Youssef et de Samir. Nous avions dû nous séparer progressivement de Mohammed après sa longue incarcération et nous l'avions encouragé et aidé à s'établir à Médéa avec sa nombreuse famille. La communauté a alors engagé Hamadou Hakim, un ingénieur agronome, pour nous conseiller dans le travail agricole (verger, jardin et rucher). L'assassinat de membres de sa famille chez lui à Médéa quelques semaines plus tard allait porter un coup sérieux à notre entente et nous avons dû renoncer à sa collaboration précieuse. La situation qui avait pourtant donné des signes d'accalmie s'est de nouveau dégradée durant les mois suivants et les mesures de sécurité sont devenues telles qu'il a fallu revoir le sens de notre présence à Tibhirine. Il y aurait eu des alternatives autres que la fermeture mais les six frères présents étaient venus pour vivre à Tibhirine et à Tibhirine seulement. Nous avons alors décidé de mettre fin à notre présence en Algérie sans abandonner les gens de Tibhirine. C'est dans ce contexte que j'ai demandé à Jean-Marie Lassausse de m'accompagner à Tibhirine... Je savais qu'il était prêtre mais aussi ingénieur agronome et que ce travail pourrait éventuellement l'intéresser. Ce que je ne savais pas encore, c'est qu'il était beaucoup plus qu'un jardinier !
Jean-Marie le souligne à diverses reprises dans son récit : il est seul à Tibhirine, sans le soutien d'une communauté de frères. Rester, pour des moines, c'était rester avec l'Église locale, avec les gens du voisinage, avec le peuple algérien, mais c'était aussi rester ensemble. Plus leur isolement allait s'accroître de 1993 à 1996, plus la vie commune allait se resserrer et connaître une profondeur encore jamais atteinte entre eux. Les moines ne sont pas des ermites qui vivent ensemble, mais des cénobites qui vivent au désert. Il y a là un appel à dépasser les particularismes, à faire communauté et, tout en gardant des visages multiples, divers et toujours uniques, à n'avoir plus qu'un seul cœur et qu'une seule âme. Les frères de l'Atlas étaient parvenus à cette unité. Ils allaient à Dieu ensemble, réalisant ce que demande la Règle de saint Benoît : « Daigne le Christ nous conduire ensemble (en communauté) à la vie éternelle. » C'est la prière du cénobite : sa vie est étroitement liée à celle de ses frères, et il ne saurait la concevoir autrement. La nouvelle communauté qui va prendre naissance de 1996 à 2001 n'aura pas réussi à atteindre ce seuil, compte tenu des circonstances aussi exceptionnelles. Six frères de cinq nationalités différentes, six parcours monastiques bien distincts vécus auparavant au sein de six communautés différentes de l'Ordre, six personnalités. Le temps aura été trop court et le défi de l'héritage à assumer trop immédiat pour que cette nouvelle communauté puisse trouver sa propre identité aussi rapidement.
Normalement, une fondation se fait à partir d'un noyau de frères issus d'une même communauté et mandatés par cette communauté pour porter la vie monastique au cœur d'un autre peuple et d'une autre Église. C'est un processus qui mûrit lentement et où la nouveauté a une large part. Même si les questions de sécurité avaient été autres, la communauté en raison même de son hétérogénéité de départ aurait traversé de sérieuses difficultés. Avec le recul des années, sans nier la pertinence d'une présence cistercienne en Algérie, peut-être faut-il entendre cet appel autrement. Après les tragiques événements de mai 1996, j'ai posé la question au Chapitre Général de septembre 1996 : faut-il chercher à maintenir une présence à Tibhirine ? Certains supérieurs de l'Ordre pensaient que le prix payé était déjà trop élevé pour risquer d'autres vies. D'autres estimaient qu'il fallait rester. En fait, l'Évangile ne demande pas d'attendre que les conditions de sécurité soient assurées pour être présents dans un peuple et une Église, il demande de rendre compte de notre espérance et de l'amour de notre Dieu en tout lieu, particulièrement là où des gens attendent ce message de vie. Finalement, nous avons donc cherché à refaire une communauté et à revenir à Tibhirine. Ce n'était pas facile : les moines sont liés à leur communauté par leur vœu de stabilité. Nous ne pouvions compter que sur des volontaires et des volontaires que leur supérieur et leur communauté accepteraient de laisser partir. Saint François d'Assise a entendu l'appel à reconstruire l'Église du Christ en prenant une truelle, des pierres et du mortier et il a restauré une petite église avant de comprendre la portée de sa mission. Notre tentative de revenir à Tibhirine durant ces cinq premières années aura été davantage de l'ordre de la restauration. C'était le geste à poser à cette heure-là. Les événements allaient ensuite nous conduire à faire autre chose. La fermeture du monastère nous a entraînés sur une autre piste, du moins à Aiguebelle, et en France où il y a plus de six millions de musulmans. Les rencontres islamo-chrétiennes prirent une grande importance. La publication des chapitres et des homélies de Christian dans les Cahiers de Tibhirine édités par Aiguebelle contribua à faire connaître la pensée des frères. Le lien avec l'ISTR de Marseille permit de mieux saisir l'apport unique de Christian de Chergé à la réflexion en théologie des religions.
Jean-Marie ne se désigne jamais ainsi mais il pourrait tout à fait reprendre l'expression des moines : priant parmi des priants. Après tout, c'est à un musulman, l'émir Abdel Kader, que les moines devaient leur présence en Algérie. L'armée française en 1830 ne donnait pas exactement l'image de chrétiens priants. Les 40 moines venus d'Aiguebelle en 1843 commencèrent dès leur premier jour à Staouëli à prier et à louer Dieu. Il faudra plus de 125 ans encore de vie au milieu de ce peuple musulman pour en arriver au ribât (le lien de la paix), un groupe composé de priants chrétiens (dont quatre moines de Tibhirine) et de priants musulmans qui ne cherchent rien d'autre que prier « ensemble » chacun dans sa foi et à sa manière, guidés par une prière silencieuse et par un même texte partagé, après avoir été vécu par chacun durant quelques mois, texte emprunté tour à tour à l'une des deux traditions biblique ou coranique. Lors du dixième anniversaire des événements de Tibhirine, en mai 2006, à l'occasion de la rencontre islamo-chrétienne annuelle à Aiguebelle, plus de 50 des 400 participants donnèrent leur nom pour aller plus loin dans ces rencontres annuelles et pour commencer une démarche comme celle de ce ribât. Les musulmans représentaient alors plus de la moitié des participants à cette rencontre... L'héritage spirituel de Tibhirine a dépassé les frontières du monastère de l'Atlas. Des liens se sont noués cette fois entre moines et musulmans. Dans la foulée du Concile Vatican II et de l'ouverture aux autres religions, Paul VI et ensuite Jean-Paul II ont tous deux confié aux moines leur désir de voir se créer des passerelles entre les grandes traditions religieuses. Nous nous sommes spontanément tournés vers le bouddhisme et l'hindouisme où la tradition monastique est si importante. Peu de nos monastères, cinq ou six, dont Tibhirine, avaient de réels contacts avec l'Islam. Et il est vrai que même aujourd'hui, les contacts se font surtout avec des soufis que la spiritualité nous rend plus proches.
Jean-Marie vit presque seul à Tibhirine. C'est la présence « gratuite » d'un témoin habité par Dieu et par l'amour de Dieu. Son insertion dans une Église petite quant au nombre de chrétiens qui la composent mais importante si l'on considère qu'elle est insérée au cœur d'une population de plus de 40 millions de musulmans, se vit sous le signe de la gratuité. Jean Paul II l'a dit clairement aux évêques du Maghreb : vous êtes un signe et on ne demande pas à un "signe" de faire nombre mais de faire signe. La gratuité de la présence de Jean-Marie interpelle notre Ordre tout entier. Sommes-nous encore capables de cette gratuité, de cette présence humble et cachée, de ce signe de Dieu et de son amour au milieu d'un peuple qui ne partage pas notre foi ? Les critères du statut des fondations de notre Ordre (recrutement local, perspective de croissance, etc.) et la vision ecclésiale encore largement partagée par notre Ordre concernant notre présence cistercienne dans une Eglise locale (la manière de faire Église avec l'Église locale, les édifices, l'organisation matérielle, l'autonomie économique, etc.) ne permettent guère d'envisager le rétablissement d'une communauté à Tibhirine. Jean-Marie est fidèle non seulement à la promesse des moines de rester en ce lieu, mais à l'esprit de cette promesse : rester en dialogue de prière et de vie.
Quelques traits, parmi d'autres, illustrent fort bien le dialogue de vie tissé au fil des années entre les moines et leurs voisins : les associés, l'ascèse et le jeûne. Dans la réflexion qu'ils ont mené sur leur économie, les moines ne se sont pas souciés uniquement ni même d'abord de la réduction de leur nombre et de leurs forces, ils souhaitaient vivre autrement avec les gens qui les entouraient, pratiquer avec eux une forme jusque là inédite de partage, de convivialité et de solidarité. L'idée de gérer leurs terres en association avec quatre personnes du village est venue de là. Cela n'a été facile ni à mettre en place (pourquoi ces quatre là, par exemple) ni à vivre au quotidien des saisons. C'est toujours un beau défi : vivre avec et non plus avoir des gens qui travaillent pour nous ou à qui nous donnons du travail ou de l'argent. Peu de communautés ont été aussi loin dans un vrai partage de leurs biens. Au point même d'offrir un espace dans le monastère pour tenir lieu d'une mosquée encore inexistante à l'époque. De l'ascèse, je voudrais souligner celle de Christian : l'ascèse d'un langage nouveau. Christian refusait d'appeler des hommes « terroristes » ou « militaires » : il allait à la personne et les désignait comme « frères de la montagne » ou « frères de la plaine ». Toujours aller à la personne et rencontrer l'autre comme personne : peut-on imaginer plus belle ascèse ? Et rencontrer l'autre dans le respect de la différence. Christian faisait sienne la Sourate V, 48 qui parle de la différence comme d'un don : « Si Dieu l'avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté, mais il a voulu vous éprouver par le don qu'il vous fait... » Quant au jeûne, c'est l'expérience de la communauté de l'Atlas, transférée d'abord à Fès puis à Midelt au Maroc, qui est la plus parlante et significative de l'influence musulmane sur la manière de vivre l'Évangile et la Règle. Les frères souhaitaient reprendre à Midelt la pratique du jeûne comme cela se vivait auparavant à Tibhirine durant le Ramadan. Après mûre réflexion et dialogue avec l'archevêque de Rabat (toutes les grandes décisions se vivent en Église au Maghreb), ils optèrent pour aller un peu plus loin en renonçant à l'idée de jeûner durant le Ramadan et en revenant à la pratique des prescriptions de la Règle de saint Benoît qui prévoit en Carême un seul repas, repoussé en fin de journée. Au début, à Midelt, les moines faisaient une sieste plus longue durant cet intervalle mais leurs ouvriers leur firent remarquer que ce n'était pas là la bonne manière de vivre le jeûne. Ils firent donc le choix de jeûner comme il se doit, soutenus par leurs ouvriers qui respectèrent dès lors ce jeûne des moines. Et le soir, il n'y avait pas de fête lors de la rupture du jeûne car tout le sens du jeûne est bien sûr différent en tradition chrétienne puisqu'il s'agit de se préparer à célébrer la Pâque du Christ. Peu de communautés dans notre Ordre ont conservé ou repris cette tradition du jeûne décrite par la Règle. En milieu musulman, c'est l'une des valeurs significatives et elle a eu son influence sur les choix des frères à Midelt et ailleurs aussi maintenant. Il ne s'agit pas avant tout de manger ou boire moins, ou pas du tout, il s'agit de remettre jour après jour et durant tout un temps la priorité de Dieu au cœur de notre vie : prendre et recevoir ce qui donne de vivre centrés sur Lui. Si l'on regardait de plus près la manière des moines de Tibhirine d'être contemplatifs, de vivre de longs temps d'oraison, de soigner la prière chorale malgré leur petit nombre, de faire une aumône généreuse (allant même jusqu'au partage radical de leurs biens avec les voisins proches), de jeûner... nous ne pourrions manquer de voir l'osmose entre les deux traditions religieuses, mieux encore l'enrichissement et le renouvellement d'une tradition par l'autre. Ce que Christian pratiquait admirablement bien en faisant sa lectio divina dans les deux Écritures biblique et coranique, se vérifie aussi dans la vie et la pratique quotidienne de bien d'autres valeurs. Rien que pour cela, j'aimerais vraiment être le compagnon du jardinier de Tibhirine...
Nous touchons ici au mystère de Tibhirine : l'ouverture à l'autre. Jean-Marie évoque la statue de Marie qui domine Tibhirine. Cette statue représente Marie de la Visitation. Le mystère de la Visitation éclaire la présence des moines en toute terre étrangère, la terre des religions musulmane, traditionnelle, bouddhiste, etc., toute autre terre. Christian en parlera aussi dans une retraite à des Petites Sœurs de Jésus, au Maroc en 1990 : « Marie porte un secret vivant qui est encore celui que nous pouvons porter nous-mêmes, une Bonne Nouvelle vivante. Elle l'a reçue d'un ange. C'est son secret et c'est aussi le secret de Dieu. Et elle ne doit pas savoir comment s'y prendre pour livrer ce secret. Va-t-elle dire quelque chose à Élisabeth ? Peut-elle le dire ? Comment le dire ? Comment s'y prendre ? Faut-il le cacher ? Et pourtant, tout en elle déborde, mais elle ne sait pas. D'abord c'est le secret de Dieu. Et puis, il se passe quelque chose de semblable dans le sein d'Élisabeth. Elle aussi porte un enfant. Et ce que Marie ne sait pas trop, c'est le lien, le rapport entre cet enfant qu'elle porte et l'enfant qu'Élisabeth porte. Et ça lui serait plus facile de s'exprimer si elle savait ce lien. Mais sur ce point précis, elle n'a pas eu de révélation, sur la dépendance mutuelle entre les deux enfants. Elle sait simplement qu'il y a un lien puisque c'est le signe qui lui a été donné : sa cousine Élisabeth. Et il en est ainsi de notre Église qui porte en elle une Bonne Nouvelle - et notre Église c'est chacun de nous - et nous sommes venus un peu comme Marie, d'abord pour rendre service (finalement c'est sa première ambition)... mais aussi, en portant cette Bonne Nouvelle, comment nous allons nous y prendre pour la dire... et nous savons que ceux que nous sommes venus rencontrer, ils sont un peu comme Élisabeth, ils sont porteurs d'un message qui vient de Dieu. Et notre Église ne nous dit pas et ne sait pas quel est le lien exact entre la Bonne Nouvelle que nous portons et ce message qui fait vivre l'autre. Finalement, mon Église ne me dit pas quel est le lien entre le Christ et l'Islam. Et je vais vers les musulmans sans savoir quel est ce lien. Et voici que, quand Marie arrive, c'est Élisabeth qui parle la première. Pas tout à fait exact car Marie a dit : as salam alaikum ! Et ça c'est une chose que nous pouvons faire ! On dit la paix : la paix soit avec vous ! Et cette simple salutation a fait vibrer quelque chose, quelqu'un en Élisabeth. Et dans sa vibration, quelque chose s'est dit... qui était la Bonne Nouvelle, pas toute la Bonne Nouvelle, mais ce qu'on pouvait en percevoir dans le moment. »
Jean-Marie cite le testament spirituel de Christian, ce beau testament où Christian dit sa curiosité et sa hâte de découvrir après sa mort comment Dieu voit l'unité entre ses fils chrétiens et musulmans, l'unité de tous ceux qui habitent sa Maison unique (la Création), l'unité de ceux pour qui son Fils a versé son Sang (pour vous et pour la multitude) et qu'il invite sans cesse à sa Table (heureux les invités au repas du Seigneur...). D'autres frères de Tibhirine ont aussi laissé un testament spirituel, moins connu, différent. Je voudrais évoquer le testament de deux frères de l'Atlas (P. Jean-Baptiste et P. Amédée) qui ne font pas parti du groupe des sept moines mais qui ont été formés à l'école de Tibhirine et qui ont aussi contribué à ce que les sept deviennent qui ils sont devenus. P. Jean-Baptiste (1913-2002), moine de Tibhirine où il a d'ailleurs été supérieur avant de devenir aveugle, est parti pour la fondation à Fès au Maroc le 26 janvier 1988. Pour souligner le départ au Maroc des trois fondateurs, P. Christian avait choisi un texte d'El Madhi Ben Barka que P. Jean-Baptiste nous rappelait très souvent. Le Cheik Ben Barka avait adressé ces mots à des jeunes religieux Franciscains, en 1965 : "Afin qu'un dialogue fructueux pour nous tous puisse s'établir un jour dans la confiance, il faut faire à peu près, mais en mieux si possible, ce que vos frères ont fait au Maroc, c'est-à-dire : vivre au milieu de nous en pourvoyant petitement à votre subsistance et cela pendant quelques siècles, accepter de souffrir et de mourir, peut-être de mort violente, jusqu'au jour où nous, qui sommes croyants aussi, nous vous demandions : "Au nom de qui, frères, vivez-vous de la sorte parmi nous ?" En vivant petitement, quelques siècles... Pour P. Jean-Baptiste, tout était là : une vie cachée dans le Christ. Quant à P. Amédée (1920-2008), l'un des deux survivants de Tibhirine avec P. Jean-Pierre, il a donné son testament spirituel d'une tout autre manière. P. Amédée était entré à Tibhirine en 1946 ; il y a fait profession solennelle et a été ordonné prêtre dans l'église de Médéa aujourd'hui devenue mosquée. Il parlait arabe, avait plein d'amis en Algérie et avait acquis la citoyenneté algérienne. En mai 2001, au moment de la fermeture du monastère, il me fallait demander à P. Amédée de quitter définitivement l'Algérie ; il comptait 55 ans de vie monastique vécue en Algérie, à Tibhirine. Durant trois jours, j'ai évité soigneusement la question ; je tournais en rond dans la maison, ne sachant comment aborder ce sujet avec lui, priant, cherchant la bonne manière de lui présenter cela sans l'écraser. La veille de mon départ, après l'Eucharistie, j'ai donc demandé à le rencontrer. Il était tout content car il voulait me parler de son projet de s'installer, toujours à Alger, à la Maison Saint-Augustin et de continuer à monter régulièrement à Tibhirine. Je lui ai dit que je ne pouvais pas le laisser seul en Algérie et qu'il devait retourner auprès de ses frères de l'Atlas à Midelt, communauté où il gardait toujours sa stabilité. Il m'a regardé très intensément puis après un instant de silence, il m'a demandé si je croyais vraiment que c'était là la volonté de Dieu, J'ai répondu oui. Il a aussi ajouté : « Et quand veux-tu que je parte ? ». Je n'oublierai jamais ce « Et quand veux-tu que je parte ? ». J'en étais profondément bouleversé. Tout était dit de sa liberté intérieure, de sa disponibilité, de son obéissance et de sa foi... après 55 ans de présence en Algérie. Et il n'est jamais revenu en arrière pour remettre en cause cette décision. Un jour peut-être les sept frères seront reconnus martyrs, P. Jean-Baptiste et P. Amédée mériteraient d'être reconnus comme confesseurs de la foi.
L'histoire des cinq années qui ont suivi l'enlèvement et la mort des sept frères de l'Atlas ne sera peut-être jamais écrite. Et c'est bien ainsi car c'est par une vie secrète et cachée que tout commence et se vit dans la fondation d'une nouvelle communauté cistercienne. Jean-Marie est un trait d'union vivant dans une histoire unique. Il fait le lien sans savoir ce que sera la suite : il accueille chaque jour comme un don. Et ce don nourrit manifestement sa foi et sa joie. Le jardinier de Tibhirine n'est pas un gardien des lieux ; il est un jardinier qui cultive une terre encore capable de donner du fruit et un fruit qui demeure puisque l'amour ne disparaît jamais. Il est un jardinier qui, par la gratuité de sa présence, rappelle à tous, et aux moines cisterciens en particulier, qu'il y a toujours un jardin à Tibhirine... et place pour d'innombrables jardins de Tibhirine en notre monde. Tu as raison Jean-Marie : Rien n'est écrit d'avance : nous créons encore...
André Barbeau ocso
Abbaye Val Notre-Dame, le 24 juin 2010
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