14 mai 2011

Habiter une église cistercienne québécoise du XXIe siècle : le Val Notre-Dame

Les cinq années (2004-2009) de réflexion communautaire qui ont précédé le transfert de notre communauté monastique d'Oka à Saint-Jean-de-Matha nous ont donné l'occasion de revoir notre héritage cistercien et de faire des choix de construction et d'installation en actualisant nos valeurs dans le cadre qui est celui de notre Église et de notre peuple québécois au seuil de ce XXIe siècle.

L'art roman a caractérisé l'architecture cistercienne au XIIe siècle. C'est un art fonctionnel : il vise à replonger le moine dans une vie intérieure à la rencontre de Dieu. L'autel est purement fonctionnel : c'est le plus souvent une simple pierre, nue, vers laquelle tout converge dans l'église. L'art roman n'appelle aucun décor, comme le fera par la suite l'art gothique, mais il crée un espace où célébrer et vivre le Mystère du Christ. À cette époque, les moines ne tolèrent aucune représentation ni dans l'église ni dans le monastère, sauf une croix sur laquelle on peut, à la rigueur, peindre le corps du Christ. Le vitrail de l'église est gris et le motif simple. Tout dans l'église cistercienne des origines est ordonné pour favoriser une expérience de Dieu vécue dans le désir, la lumière et l'amour.

Il s'agissait donc pour nous en 2009 de nous réapproprier et d'actualiser cette tradition. Nous avons alors fait le choix des dimensions de notre église : construire un lieu de prière et de louange pour une communauté de 28 frères, d'où les 28 stalles des moines.

Prévoir aussi un espace pour nos hôtes et pour les visiteurs qui viennent prier avec nous : là, les points de vue ont divergé un temps, certains accentuant le fait que nous ne sommes pas une église paroissiale, d'autres insistant sur le fait que nous accueillons désormais davantage de gens qui font la démarche de venir prier chez nous. Un consensus s'est arrêté autour de 80 personnes sur 16 bancs, ce qui devait s'avérer par la suite bien en-deçà de la demande pour la Messe (pratiquement tous les dimanches). Les matériaux choisis sont nobles mais simples : ardoise et bois (merisier). En fait, nous venions une fois de plus dans la longue histoire cistercienne de privilégier l'expérience de prière au quotidien, plutôt que les grands rassemblements occasionnels à certaines fêtes de l'année.

Les matériaux extérieurs se sont inscrits dans les mêmes options : simplicité et dépouillement. Dans l'art roman, la fenestration est souvent réduite : quelques fenêtres étroites, souvent trois dans l'abside et avec vitrail. Là nous avions des choix à faire pour tenir compte d'une part de notre insertion en terre québécoise avec nos longs hivers où la nuit commence tôt en après-midi et se termine tard le lendemain matin, et d'autre part de notre spiritualité qui est toute de lumière. Derrière l'autel, nous avons une grande baie vitrée qui s'élève du sol au plafond, ouvrant sur la splendide nature lanaudoise d'une montagne qui s'éloigne ou se rapproche au gré des heures et surtout des saisons. Les cycles de lumière qui accompagnent et rythment les heures de la prière (sept fois par jour) et les temps liturgiques nous sont maintenant beaucoup plus perceptibles. Certes il y a eu, au début, quelques moments de distraction : le passage de cervidés, d'ours ou le vol d'urubus. Mais il y a aussi dans cette ouverture sur la création une autre expérience permanente : l'ouverture au Créateur.

Notre église abbatiale du XXIe siècle laisse la nature de notre pays nous dire de tous côtés et à pleine fenêtre, le même dépouillement radical et nous reconduit à la même intériorité, mais avec moins de rigidité matérielle qu'une église médiévale aux murs de pierres de plus d'un mètre pour se défendre d'un environnement plus contraignant qu'aujourd'hui (climats et invasions); elle laisse filtrer plus de nuances de vie et correspond davantage à l'âme contemplative québécoise si liée à la nature et aux saisons qui l'entourent. En accord avec la tradition cistercienne, l'église est orientée vers l'est ; nous prions chaque matin l'Office de Laudes avec un lever de soleil qui illumine graduellement toute l'église. Des toiles peuvent être abaissées pour tamiser la lumière lorsqu'elle se révèle trop intense.

L'option verte ou écologique de nos constructions s'est inscrite dans ce contexte de nature : préserver l'écrin de verdure de notre lieu d'implantation en l'altérant le moins possible, grâce aux techniques modernes dont nous disposons : chauffage par géothermie, traitement et récupération des eaux, conservation des énergies, insonorisation, toits végétalisés. Comme nous sommes présents à l'église entre quatre et cinq heures par jour, très tôt le matin et en fin de journée, la géothermie s'est imposée d'emblée. C'est un procédé qui permet de maintenir une température stable et qui a l'avantage - intéressant pour une communauté priante - de n'émettre aucun bruit favorisant ainsi notre climat de recueillement.

Pour l'autel, l'ambon, le siège présidentiel, le tabernacle et les stalles, nous avons demandé à l'architecte ou à un artiste plus directement impliqué de nous présenter des maquettes grandeur réelle de manière à faire les choix appropriés. Ces maquettes se sont révélées très utiles ; certaines ont même connu de multiples transformations avant de rallier tous les moines autour du modèle définitif retenu.

L'autel fait d'un seul bloc massif en granit a 38 pouces de hauteur par 52 de longueur et 32 de profondeur. Il s'agissait de proportionner les dimensions de l'autel à l'ensemble de l'église et du presbytère. L'espace autour de l'autel devenant nettement plus restreint qu'à Oka, il nous fallut renoncer à disposer tous les prêtres de la communauté autour de l'autel pour la concélébration. Nous avons alors fait le choix de laisser le président et deux assistants à l'autel tandis que les autres prêtres demeurent dans les stalles. L'autel est au centre du presbytère, devant la grande baie vitrée ouverte sur la nature. Le granit de l'autel se marie bien avec l'ardoise au sol et le bois des grands panneaux muraux.

L'autel est le lieu par excellence pour rappeler le sacrifice du Christ mais la présence d'une croix demeure aussi un élément important. Nous avions d'abord fait le choix d'une croix nue extérieure à quelques dizaines de mètres derrière l'autel et la grande fenêtre vitrée de l'église. Cette croix géante une fois installée ne s'harmonisait ni avec la nature ni avec la construction ; nous l'avons rapidement déboulonnée et nous avons préféré mettre une croix d'autel derrière l'autel. L'alignement autel et croix résout le problème des inclinations des moines. Cette croix posée sur un pied possède une effigie du Christ crucifié alors que la croix prévue pour l'extérieur n'en avait pas, ce qui suscitait déjà quelque réaction chez l'un ou l'autre des moines. Il y a parfois un écart entre formation et sensibilité théologiques et liturgiques, et cette dernière mérite toujours d'être prise en considération quand elle donne de mieux approcher Dieu dans son humanité.

Les moines souhaitaient un ambon fixe en granit comme l'autel et faisant précisément le lien entre les deux tables, celle du pain et celle de la parole. Mais avant de fixer définitivement l'ambon et pour favoriser une bonne intégration de l'éclairage et de la sonorisation à l'ambon même, nous avons choisi un ambon provisoire en bois, remettant à plus tard la réalisation d'un ambon en granit.

Le siège du président a fait l'objet de plusieurs discussions. Au fil des années à Oka, nous avons évolué d'un siège amovible, qu'il fallait déplacer à chaque célébration eucharistique, à un siège fixe se rapprochant davantage de la cathèdre. Au Val Notre-Dame, le siège présidentiel est nettement plus léger et pourrait être déplacé si nécessaire, mais en fait, il occupe toujours le même espace. De nombreuses modifications apportées à la maquette initiale ont contribué à alléger les proportions de ce siège.

Nous avons conservé la présence d'une statue de la Vierge Marie au degré du presbytère, légèrement surélevée sur un bloc de granit mais pas à la hauteur de la croix et éclairée pour le chant du Salve à Complies uniquement par un cierge allumé à cette occasion et sans recours à un éclairage électrique.

La réalisation du tabernacle a été confiée à un artiste montréalais qui nous a présenté divers projets et proposé d'ajouter un élément de couleur et une forme qui viennent introduire de la nouveauté, du mouvement au sein de toutes les lignes apurées et droites de l'église, tout en reflétant aussi l'aspect de simplicité et de dépouillement de l'ensemble. L'installation du tabernacle dans une chapelle du Saint-Sacrement en d'autres monastères cisterciens n'a pas été une expérience concluante et nous avons préféré conserver le tabernacle dans l'église et visible par tous. L'architecte a proposé un emplacement qui permet d'harmoniser entre eux tous les éléments du mobilier liturgique. Pour éviter de cumuler trop de mobilier dans le sanctuaire, le tabernacle est encastré dans un panneau mural plutôt que posé sur une colonne.

Un nouvel orgue, plus petit que celui d' Oka, a été inséré entre le chœur des moines et la partie destinée aux fidèles. Cette disposition nous a paru plus intéressante et plus fonctionnelle pour accompagner la Messe et les Offices. La couleur du bois est plus foncée que celle des murs, des stalles, de l'ambon et du siège présidentiel qui sont tous en merisier mais comme c'est un meuble autonome, le tout se marie bien.

Une attention particulière a été apportée à l'éclairage. La lumière naturelle illumine toute l'église mais peut aussi être tamisée par trois grandes toiles couvrant chacune des trois sections vitrées de la grande fenêtre de l'église. Les stalles des moines reçoivent un éclairage plus direct, sur gradateurs, qui varie selon l'heure des temps de prière. L'ensemble de l'éclairage de l'église peut aussi être modulé selon les besoins : par exemple, un éclairage indirect à la base des murs et réduit dans les stalles favorise une plus grande intériorité à Complies.

Écouter pour voir... La sonorisation à l'église est efficace pour l'exécution du chant et l'audition de l'orgue ou de la cithare. Mais le système de transmission de la voix ne donne pas encore pleine satisfaction à une population monastique et locale où il y a de plus en plus de mal entendants. Il n'est pas facile de moduler le son en fonction de chaque intervenant. Il y a encore place pour de l'amélioration en ce domaine fort important en raison de la grande place accordée à la Parole dans nos célébrations liturgiques.

Un dernier point qui se donne à voir dans notre église monastique concerne les processions. La procession d'entrée ou de sortie de la communauté ne pose aucune difficulté : nous traversons toute l'église depuis l'arrière jusque devant l'autel avant de nous retirer dans les stalles. La procession qui est moins heureuse est celle de la communion des fidèles. Les bas-côtés trop étroits pour y déambuler facilement (surtout d'un côté) ne permettent plus de laisser les fidèles venir communier devant l'autel et retourner par les bas-côtés comme c'était la pratique à Oka. Désormais un prêtre s'avance devant les bancs des fidèles pour donner la communion. Cette manière de faire introduit une séparation plus marquée dans notre assemblée alors que le fait même de passer au sein des fidèles à l'entrée et à la sortie indique une volonté de faire une seule assemblée, le Corps du Christ.

Habiter une église requiert de mettre en œuvre toute une série de décisions communautaires fondées sur des valeurs et des principes, pour rendre compte du mystère à célébrer en ce lieu ; ces décisions s'articulent les unes en fonction des autres pour qu'il y ait de l'unité entre tous les signes et les symboles. La louange qui s'élève dans cette église s'appuie sur le cœur et les voix mais aussi sur la beauté et l'harmonie qui émanent de l'aménagement du lieu.

f. André Barbeau
Abbaye Val Notre-Dame

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