Les moines du Val Notre-Dame... Nous sommes des moines cisterciens, venant d'un Ordre fondé en 1098, lors d'une réforme bénédictine axée sur un retour à une pratique plus stricte de la Règle de saint Benoît. En 1881, craignant de nouvelles expulsions comme celles qu'ils avaient connues lors de la Révolution, les moines de France se mirent à chercher des refuges en dehors de l'Hexagone. Les moines de Bellefontaine décidèrent d'établir un refuge au Canada et firent une fondation à Oka. C'était à l'époque la 4e fondation en dehors de l'Europe. Nous avons vécu 128 ans à Oka. Notre communauté a prospéré rapidement et, dès 1892, nous étions en mesure de faire à notre tour une fondation, celle de Mistassini au Lac Saint-Jean et de prendre la responsabilité de la communauté des Prairies au Manitoba. Après avoir été 178 moines en communauté, nous avons commencé à diminuer en nombre depuis les années 70 et nous sommes aujourd'hui une communauté d'une vingtaine de moines. En 2003, le Père Abbé Dom Yvon-Joseph a lancé toute une réflexion sur notre avenir. C'est ainsi que nous en sommes venus à quitter un monastère devenu trop grand, trop cher à entretenir, trop envahi par le bruit et la proximité des constructions tout autour de nous. Et nous avons choisi de transférer la communauté d'Oka à Saint-Jean-de-Matha dans la région de Lanaudière au diocèse de Joliette. Ce déménagement, plus qu'un déplacement de valises et de biens matériels, est une refondation de notre communauté.
Nous sommes une communauté en travail d'enfantement, en urgence d'incarnation d'un projet commun, et toujours nouveau, d'espérance, de paix et de vie. C'est notre vocation prophétique, notre con-vocation d'hommes qui ne comptent pas d'abord sur leur seule force mais sur la force toute-puissante d'un Dieu qui ressuscite les morts, qui a ressuscité Jésus Christ. Paul dans sa lettre aux Éphésiens (1,18-19) le confirme :
Que Dieu ouvre votre cœur pour que vous sachiez
qu'elle est la richesse de l'héritage qu'il vous fait partager avec les saints
et quelle immense puissance il a déployée en notre faveur à nous les croyants
son énergie, sa force toute-puissante,
celles-là mêmes qu'il a mises en œuvre dans le Christ,
lorsqu'il l'a ressuscité des morts...
Voilà ce que Dieu fait pour nous quand il nous donne la foi : il déploie en notre faveur la même puissance, la même énergie, la même force qu'il a mises dans le Christ pour le ressusciter. Le trésor de notre foi n'est pas banal, il n'est pas non plus petit.
Devenir ensemble des êtres nouveaux
Le projet de la communauté de l'Abbaye Val Notre-Dame est toujours le même que ce soit depuis 1098 (fondation de notre Ordre à Cîteaux, en France), depuis 1881 (fondation d'Oka par Bellefontaine), depuis 2003 (début de la réflexion sur l'avenir de notre communauté) ou aujourd'hui. Notre projet est de vivre et de donner notre vie, comme le Christ a vécu et donné sa vie. Notre projet est de devenir ensemble des hommes nouveaux dans la suivance de Celui qui fait toutes choses nouvelles, un ciel nouveau et une terre nouvelle (2 Co 5,17 et Apo 21).
Peut-être n'est-il pas inutile de donner ici quelque chose de ce qui sous-tend ce projet. Devenir « ensemble » des êtres nouveaux. Saint Benoît utilise ce mot ensemble dans l'unique prière que contient sa Règle (RB 72) : « Daigne le Christ nous conduire ensemble à la vie éternelle ». Pariter en latin, c'est le terme utilisé dans le langage militaire de l'époque, en particulier dans le langage des légions romaines lorsqu'elles engagent le combat contre l'ennemi. Pariter, c'est-à-dire coude à coude, car c'est dans cette unité que réside la force de ceux qui combattent. Derrière cet ensemble, nous pouvons percevoir quelque chose de l'identité des moines. Nous ne sommes pas : des ermites qui vivent sous un même toit, mais des cénobites qui vivent au désert. Nous sommes envoyés les uns aux autres. Le Christ n'a-t-il pas dit : Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les envoie dans le monde... (Jn 17,18) Ce n'est pas un hasard si nous nous retrouvons tels et tels frères dans la même communauté aujourd'hui.
Devenir ensemble... des êtres nouveaux. Jn 1,13 : Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d'un vouloir de chair ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu. Nous sommes nés de Dieu. Nous portons en nous ce qui donne sens à notre existence. Mais encore faut-il en retrouver la mémoire ! L'homme est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu ; il est né de Dieu. Nous avons pris l'habitude de partir de notre réalité terrestre comme si elle était première, peut-être même en croyant qu'elle nous est plus facilement accessible que notre désir d'absolu, d'infini, que le souffle de vie, son Souffle et sa Vie qui nous habitent. Les moines cherchent plutôt à partir de l'image de Dieu en eux pour transfigurer leur vie, pour configurer leur vie à celle du Christ. Les êtres spirituels à travers tous les siècles ont toujours procédé ainsi : ils se sont appuyés non pas tant sur leur finitude humaine que sur la présence de Dieu en eux pour vivre de Dieu et avec Dieu, pour s'ouvrir à l'action de l'Esprit qui parle et qui prie en eux.
Il y a d'autres anthropologies autour de nous, d'autres visions de l'homme, et chacune de ces visions a son propre horizon (biologie et mort, Platon et âme/corps, sciences humaines et inconscient). La vision biblique permet de toutes les intégrer et de les ordonner à cette image et à cette ressemblance qui oriente toute notre vie et lui donne sa direction. Nous sommes nés de Dieu, nous sommes capables de Dieu et nous tendons vers lui de tout notre être.
Nous sommes jusqu'à présent à peu près en terrain commun. Nous pourrions toutefois nous demander déjà : comment se fait-il que cette mémoire n'ait pas été entretenue en nous et parmi nous ? Comment se fait-il que nous ne soyons pas plus « spirituels », c'est-à-dire vivant davantage de l'Esprit de Dieu ? Le temps. Il faut du temps. Prendre du temps. Dans le silence et la solitude. Pour franchir le seuil qui fait l'histoire, notre histoire spirituelle.
Il y a près de 7 milliards d'êtres humains sur la terre et moins de 4500 moines cisterciens-trappistes comme les moines du Val Notre-Dame. C'est dire qu'il y a bien des manières d'aller à Dieu. La nôtre a ses propres paramètres, ses moyens : vivre dans le dépouillement radical, l'esprit de service (« prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de sa vie », disait Christian de Chergé, Jeudi Saint 1994), considérer que notre propre vie est entièrement donnée pour Dieu et pour son peuple (notre peuple), que notre vie est consacrée au témoignage de notre foi jusqu'au renoncement ultime, que notre vie est vouée au témoignage de l'amour, de cet amour qui vaut mieux que la vie (Ps 62), de cet amour qui seul est digne de foi, de cet amour qui ne passera jamais (1 Co 13). Ce message des moines n'est pas ce qu'il y a de plus populaire aujourd'hui mais il parle et il interpelle : il ouvre une fenêtre sur l'infini.
Ils loueront le Seigneur ceux qui le cherchent
La joie dans le dépouillement et le renoncement nous conduit à la louange. Les moines ensemble, en communauté, chantent 7 fois par jour la louange de Dieu. C'est en vivant ainsi leur vraie nature d'hommes nés de Dieu qu'ils incarnent dans le temps et au fil du temps le projet de Dieu, son projet d'amour pour toute l'humanité. Si le refus de reconnaître Dieu comme Dieu, de le glorifier et de lui rendre grâces est le péché par excellence, l'amartia, le fait de rater la cible (traduction intéressante de péché), l'exact contraire du péché, ce n'est pas la vertu mais bien la louange. Là où l'impie déclare dans son cœur il n'y a pas de Dieu, celui qui cherche Dieu l'adore et le loue. Ils loueront le Seigneur ceux qui le cherchent (Ps 21,27)
Il y aurait tant de choses à dire autour de la louange. Les théologiens qui s'intéressent à la vie monastique disent que « la » clé d'interprétation de la vie monastique, c'est l'eschatologie, notre vision de l'au-delà, de l'éternité. Et effectivement, c'est une bonne manière de comprendre et de donner sens à tout ce que nous vivons tant dans le dépouillement, le service, le don de nous-mêmes que la louange. Le projet du moine est ambitieux : il veut vivre en Dieu et de Dieu. Il veut lui ressembler et être comme lui. Il veut participer à sa vie trinitaire et vivre de cette manière en communauté (l'unité dans la différence). Il veut tendre vers le Christ jusqu'à ce que le Christ soit pleinement formé en lui. Au moment de son engagement définitif, il exprime ce désir dans un verset chanté trois fois et repris trois fois par toute la communauté : Accueille-moi selon ta Parole et je vivrai (Ps 118,116). Devenir un homme de louange pour incarner l'aujourd'hui du projet de Dieu.
Rm 8,18. Souffrances du temps présent et gloire à venir qui sera révélée en nous. Souffrir, endurer pour la promesse d'un avenir meilleur après cette vie. En attendant : espérer ou bien profiter de la vie. Saint Bernard De diversis 29 : la peur, le désir des biens, le désir de la vie, de la vie éternelle, l'amour de tout son être. Le futur se fait dans les choix d'aujourd'hui.
1 Co 13,8. L'amour ne disparaît jamais. L'avenir caché s'annonce déjà dans le présent. Bâtir son éternité (tout geste, toute parole d'amour) dans l'aujourd'hui. Faire de l'éternel avec notre aujourd'hui. Le futur devient le terme de ce qui se déploie actuellement au quotidien. Le présent a un futur.
Jn 19,30. Tout est accompli, tout est achevé. C'est achevé : c'est donc maintenant l'heure favorable, le jour de notre salut (2 Co 6,2). Le Seigneur vient : il est le Dieu qui est, qui était et qui vient. C'est cet avènement nouveau qui est à l'œuvre, celui de la Résurrection. Notre point d'appui n'est ni dans le futur (après cette vie), ni dans le présent (comme déploiement de la promesse) mais dans un au-delà de la mort et du monde que nous cherchons à vivre, à incarner sous le signe du temps. Tout est achevé : Dieu a commencé à être pleinement tout en tous ; à nous de recevoir cette réalité qui nous est donné dans le Christ.
Cette vision eschatologique rejoint la vision anthropologique : nous sommes nés de Dieu, notre nature à tous est d'être nés de Dieu et nous pouvons partir de cette nature, l'entendre dans la Parole de Dieu... La consécration eucharistique : le Christ nous regarde en nous aimant et en disant en toute vérité de nous (le vivant de plus en plus) : Ceci est mon Corps... La consécration monastique mais aussi de toute l'humanité en tant que communauté : Jérusalem, cité de paix, en elle tout homme est né. Chacun est né là-bas. Tous ensemble ils dansent et ils chantent : en toi, toutes nos sources ! (Ps 86,5-7)
La louange. Le chant des moines est un cantique nouveau. Saint Augustin disait (Commentaires sur les Psaumes 32,8) : « Dépouillez-vous de ce qui est vieux, vous qui connaissez le cantique nouveau. Le cantique nouveau ne concerne pas les hommes anciens : les hommes nouveaux sont les seuls à l'apprendre, car ils sont renouvelés par la grâce loin de leur ancien état, et ils appartiennent désormais au Nouveau Testament, qui est le Royaume des cieux ».
En visitant un jour un de nos monastères près de Beyrouth au Liban, j'ai été frappé par la grande similitude qui existe entre le chant liturgique et le chant populaire dans le pays : les paroles diffèrent mais les tons, les mélodies se ressemblent beaucoup. Il y a comme une grande unité entre la vie ecclésiale et la vie populaire de tous les jours, du moins dans cette expression liturgique de la louange. Et j'ai souvent rêvé de créer des liens entre notre communauté et un ou des artistes québécois pour tenter de trouver une expression musicale et chorale qui respectent nos valeurs monastiques et en même temps soit québécoise et non pas issue de la réforme de Grégoire le Grand, du chant grégorien. Il y a quelque temps dans le cadre d'un projet documentaire télévisé, Les Voix humaines (ARTV), nous avons un reçu un groupe de trois chanteurs Alexandre, Gabriel et Jacques de Radio-Radio. Ils ont vécu 24 heures avec nous, en communauté, puis après deux semaines de recul, ils sont revenus nous présenter une chanson composée à la suite de leur séjour : « Je ne sais pas prier... » Il y était question de prière, de désert, de silence, de communion... Ils avaient opéré cet art dont parle Maurice Béjart : choisir l'essentiel. Ils avaient trouvé et retenu ce qui est au cœur de notre vie. Après 24h. Il faudrait multiplier des 24h comme ceux-là...
En guise de conclusion : que ferons-nous ensemble et comment le ferons-nous ?
L'avenir du monachisme au Québec appartient au peuple et à l'Église du Québec. C'est donc à nous de créer ensemble ce monachisme qui réponde aux aspirations spirituelles et mystiques des hommes et des femmes de chez nous.
On peut être fasciné par la vie des moines. Le film de Xavier Beauvois « Des hommes et des dieux » ; ce film a obtenu le prix du grand jury au festival de Cannes en mai 2010. Un film tout entier sur les moines cisterciens de Tibhirine. Être fasciné, c'est bien souvent s'émouvoir sans se mouvoir. Le cinéma-maison met de bons et nobles sentiments dans le cœur et c'est déjà quelque chose. L'étape suivante est de repartir de là, du cœur ému, touché, pour vivre ce qu'on a éprouvé.
Nous sommes envoyés les uns aux autres dans ce peuple et cette Église. Les moines sont un maillon de ce peuple et de cette Église. Que ferons-nous ensemble ? Le projet est toujours le même : devenir des êtres nouveaux à la suite du Christ qui fait toutes choses nouvelles. Que ferons-nous ensemble ? Et comment pourrions-nous maintenant le faire ensemble ?
Dom André Barbeau
Abbé du Val Notre-Dame
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